RENCONTRE AVEC LÉA MYSIUS – « La violence, ce n’est pas forcément sexy ! »

© Le Pacte

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice Léa Mysius (Ava, Les Cinq Diables) adapte le thriller de Laurent Mauvignier dans un home invasion aux accents horrifiques, en Compétition au dernier Festival de Cannes. L’histoire d’un hameau dont les habitants (un couple, leur enfant et leur voisine) voient leur quotidien fracassé par l’arrivée de trois hommes. Rencontre avec sa réalisatrice.

Qu’est-ce qui vous a intéressée pour adapter le roman de Laurent Mauvignier ?

C’est le producteur Jean-Louis Livi, qui avait produit mes deux précédents longs-métrages, qui m’a apporté le livre. Donc je ne l’ai pas lu spontanément, mais dans une perspective d’adaptation. Ce qui m’a tout de suite intéressée, c’était l’épigraphe : « Il y a pourtant des secrets à l’intérieur des secrets, toujours ». Je me suis dit que c’était une vraie promesse de cinéma. J’ai lu le livre en deux jours – alors qu’il fait près de 650 pages, et j’ai été absorbée par l’histoire et la profondeur des personnages, j’ai eu peur, j’ai été émue… Ce qui m’intéressait, c’était de faire un film à la History of Violence au féminin, avec un personnage féminin principal. Sans être un thriller à l’américaine, mais ancré dans la campagne française, avec des problématiques françaises, et des personnages profonds et complexes, qui ne soient pas des figures archétypales.

J’ai lu aussi Histoires de la nuit, et ce qui m’a beaucoup frappée, c’est le style en apnée de Laurent Mauvignier, le livre fait 650 pages pour une histoire qui se déroule sur une nuit… Comment faire pour retranscrire cette tension au cinéma ?

C’était dur, parce que la tension et la beauté du livre sont vraiment dans la littérature, pas dans les actions. En plus, Mauvignier utilise plein de flash-backs, et j'avais décidé d’emblée de ne pas en faire. L’idée n’était pas de retranscrire un style mais d’avoir une atmosphère similaire, de savoir comment filmer l’espace et le huis clos, où on se retrouve petit à petit enfermés dans ces deux maisons, et où l’espace et le temps se distordent. Il y a un moment un peu étrange dans le film, ce que j’appelle le « liminal space », un moment un peu formel où on rentre dans la tête d’un personnage. Avec ça, je voulais donner la sensation de vivre physiquement l’angoisse du spectateur : quand on est stressé, parfois le temps semble s’arrêter, les gens semblent figés… Et d’un coup, tout s’accélère. J’avais cette idée du surgissement de la violence : c’est comme dans la vie, une fois j’étais à une terrasse de café, il y avait des mecs qui parlaient, et d’un coup ils se sont mis à se frapper. C’est ce surgissement impromptu de la violence, avec une accélération de rythme d’un coup. Pour ça, le monteur, Yorgos Lamprinos, est un génie. Il avait aussi monté Jusqu’à la garde, qui est un film déjà très tendu, donc je pense qu’il a naturellement cette capacité à tendre les films.

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J’ai l'impression que vous avez retravaillé le récit pour donner plus d’importance à la petite fille, Ida. Il y a un vrai lien entre vos trois films, Histoires de la nuit, Ava et Les Cinq Diables, avec toujours cette figure d’un personnage en fin d’enfance. Pourquoi cette étape de la vie vous intéresse-t-elle autant ?

C’est une étape charnière, où ce n’est plus un enfant mais ce n’est pas encore une femme. Elle est encore très jeune, et elle est témoin du monde des adultes. Ce qui m’intéresse dans tous mes films, ce sont ces enfants qui sont là et qui portent le poids du monde des adultes, et cela questionne la transmission. En l’occurrence, dans Histoires de la nuit, c’est la question de la transmission de la violence. Même si on ne sait pas que ses parents ont été violents, est-ce que ça se transmet, comment on arrête la chaîne de la violence ? Ce sont aussi des questions que les trois frères se posent.

J’ai été très étonnée de voir le cast féminin du film, avec Hafsia Herzi et Monica Bellucci, ce ne sont pas des visages que j’avais en tête en lisant le livre ! Pouvez-vous expliquer ces choix, qui sont assez différents des personnages écrits par Laurent Mauvignier ?

Oui, elles sont très différentes, mais c’est parce que j’ai voulu prendre des libertés par rapport au livre. Christine [dans le film Cristina, jouée par Monica Bellucci, ndlr], dans le livre, a les cheveux rouges, des colliers de toutes les couleurs, mais ce n’étaient pas des choses que j’avais envie de filmer, j’imaginais une artiste beaucoup plus sombre. Peut-être aussi parce que j’ai rapproché ces personnages de moi. L’idée n’est pas d’être fidèle au livre, ni le trahir, mais je n’ai pas cherché à être fidèle !


Le choix d’Hafsia Herzi apporte quelque chose de beaucoup plus mystérieux sur le personnage de Marion, que vous avez renommé Nora…

Le cinéma et la littérature, ce n'est pas la même chose. En littérature, le mystère peut être partout ailleurs : dans le livre, Marion est plus grande gueule, blonde, avec des jeans moulants, elle fume des clopes… Ce n’était pas mon personnage. Hafsia est géniale parce qu’on ne sait jamais ce qu’elle pense. C’est Paul Guillaume, mon chef opérateur, qui m’a suggéré d’aller la voir. J’ai eu un déclic, parce qu’elle a ce côté très intérieur et mystérieux, très sibyllin, on peut la regarder pendant des heures en se demandant ce qu’il se passe dans sa tête. Ce qui m’intéressait avec le film, c’était de sentir sa faille, sentir au bout d’un moment une fêlure, et que petit à petit elle s’ouvre et soit plus dans le partage.

Le choix de Monica Bellucci apporte aussi quelque chose de très différent. C’est assez rare de voir une actrice âgée, d’autant plus Monica Bellucci, à qui on a apposé une grande charge sexuelle dans sa jeunesse. Ce n’était pas anodin de choisir cette actrice-là pour ce rôle…

Oui, l’idée était de la passer d’objet à sujet. Monica était à fond là-dedans, quand elle parle du film elle dit que c’est bien de jouer des femmes mûres, que c’est un rôle de composition très loin d’elle, mais que c’est important de montrer que les femmes n’ont pas forcément de chirurgie esthétique, ont des rides et sont magnifiques. Et c’est une femme austère, qui n’essaie pas du tout de plaire, au contraire. C’était très intéressant de travailler ça avec Monica, qui est une grande comédienne et peut faire plein de choses.

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Pour passer aux personnages masculins, sur l’écriture vous avez accordé plus d’importance à Denis, le personnage joué par Benoît Magimel. J’ai l’impression qu’on casse la figure de l’ogre qui est vraiment la base de son personnage…

L’idée était qu’il soit humain, pas manichéen, pas juste méchant. Il a un côté Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur, et je tenais à cette image, mais on a aussi cherché à construire un personnage beaucoup plus ambigu. Denis est très gentil quand il arrive, mais plus il est gentil, plus il fait peur. Et certes, il est violent, on n’enlève pas sa violence ni son côté prédateur, mais c’est aussi un homme amoureux qui, si on se met de son point de vue, a été trahi, c’est lui le gentil. C’est ce que j’ai essayé de faire avec tous les personnages masculins. Ce qui est difficile, c’est que je n’ai pas 650 pages, ni six heures de film. Mais j'ai essayé de donner presque la même importance à tous ces personnages.

Dans votre quatuor masculin, il y a différentes études de la masculinité, est-ce que c’est quelque chose qui vous a motivée dans la direction de ces quatre acteurs ?

Les trois frères, c’est un peu la même personne à trois têtes ! Ils ont la même masculinité, mais ils ont chacun pris le rôle qu’on leur a sûrement attribué dans l’enfance. Cela revient à cette idée de transmission, de ce qu’on fait de son déterminisme. Il y a aussi le personnage de Bastien, joué par Bastien Bouillon, qui a ses parts d’ombre mais qui est beaucoup plus doux. C’est un personnage qui se fait humilier mais qui reste sexy, et c’est ça qui est important. Ce qu’on peut comprendre à la fin du film, c’est que la violence n’est pas forcément sexy !

Propos recueillis par Mariana Agier

Histoires de la nuit

Réalisé par Léa Mysius

Avec Bastien Bouillon, Hafsia Herzi, Monica Bellucci, Benoît Magimel

Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés…

En salles le 16 septembre 2026.

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