L’HÉRITAGE DIX POUR CENT
Copyright Mon Voisin Productions / France Télévisions / Netflix
Diffusée sur le service public pendant quatre saisons entre octobre 2015 et novembre 2020, la série Dix pour cent, créée par Fanny Herrero et Dominique Besnehard, a bousculé le petit écran de la fiction française. Alors qu’un film tiré de la série vient de débarquer sur la plateforme Netflix six ans après la diffusion du dernier épisode, chez Sorociné, on se propose de faire le bilan d’un projet bien singulier.
Pour parler correctement de Dix pour cent, il faut remonter à la source, soit 2007 et l’envie d’un des agents artistiques les plus connus de la place de Paris – j’ai nommé Dominique Besnehard – de développer une série sur son milieu professionnel et de lever le voile sur un métier presque inconnu du grand public, comme la plupart des métiers se situant du côté invisible de la caméra. Le projet, qui s’appelle alors 10, avenue George-V (ancienne adresse de l’agence Artmedia, où travaillait Besnehard) prend plusieurs directions mais tarde à se concrétiser, jusqu’à l’arrivée de la scénariste Fanny Herrero au début des années 2010. Celle qui faisait déjà partie de la salle d’écriture lors du dernier développement du projet et qui justifie d’une importante expérience de scénariste de télévision (Un village français, Kaboul Kitchen, Fais pas ci, fais pas ça...) est choisie pour superviser la série. Entourée de ses coscénaristes, elle développe un principe bien connu des télévisions anglo-saxonnes et états-uniennes – comme la série Extras de Ricky Gervais ou plus récemment la série The Studio de Seth Rogen – soit une comédie dramatique suivant le quotidien d’un groupe de personnages défini avec en prime des invité·es prestigieux·ses jouant une version exagérée d’iels-mêmes et/ou de leur image publique. Dominique Besnehard et de nombreux·ses professionnel·les du monde de l’audiovisuel apportent leurs témoignages pour enrichir la véracité de la série. C’est la réalisatrice et scénariste Danièle Thompson qui trouve le nom Dix pour cent, en référence au pourcentage de son cachet qu’un·e acteur·ice paye à son agent. Le réalisateur Cédric Klapisch est engagé pour réaliser le pilote. Malgré ces garanties prometteuses, un dernier obstacle se pose sur le chemin de l’équipe : trouver des guest stars. Si nos camarades anglo-saxons et états-uniens savent se jouer de leur propre image, l’exercice est quasiment inexistant en France. Pourtant, certain·es tentent le pari, à l’image des actrices Audrey Fleurot et Cécile de France, les autres se battront pour apparaître dans les saisons suivantes. La série devient rapidement un succès critique et public et sera même couronnée d’un International Emmy Award (sorte de Césars de la télévision) en 2021 et lancera de nombreuses adaptations de par le monde.
Le bureau des légendes
Dix pour cent suit le quotidien d’une équipe d’agents artistiques au sein de l’agence parisienne fictive ASK. Les deux premières saisons nous plongent dans le regard de Camille Valentini (Fanny Sidney), jeune femme volontaire, provinciale, en recherche d’emploi et d’un sens à sa vie et accessoirement fille cachée de Mathias Barneville, agent très respecté. À ses côtés, le grand public découvre les arcanes d’un milieu très fermé et codifié, mais surtout, il voit apparaître un métier mystérieux, celui d’agent d’acteur·ices. Les turbulences d’ASK et l’évolution professionnelle de Camille accompagnent le premier mouvement de la série. On y découvre une petite famille aussi dysfonctionnelle qu’attachante, composée d’Andréa Martel (Camille Cottin), Arlette Azémar (Liliane Rovère), Gabriel Sarda (Grégory Montel), Noémie Leclerc (Laure Calamy), Hervé André-Jezack (Nicolas Maury), Sofia Leprince (Stéfi Celma), Hicham Janowski (Assaâd Bouab) et Matthias Barneville (Thibault de Montalembert). L’occasion de mettre en lumière une troupe d’excellent·es comédien·nes,devenu·es depuis des incontournables du paysage audiovisuel et théâtral français, voire international.
En quatre saisons, Dix pour cent a proposé une étude de l’audiovisuel français, ses spécificités, ses qualités mais aussi ses angles morts. Elle aura été de tous les enjeux sociaux structurels qui ont agité les années 2010 et qui continuent d’être au cœur du débat actuel. Côté personnages féminins, elle dépeint assez brillamment les problématiques de parité, de sexisme, de légitimité et les enjeux de pouvoir dans un monde fermé et misogyne. Les développements croisés des personnages de Camille, Noémie, Arlette et Andréa proposent une large palette de vécus distincts. De la vingtenaire timide et paumée devenue agent respecté à l’assistante hédoniste et sous-estimée devenu productrice féroce, en passant par l’imprésario vieille école à la vie rock’n’roll faisant le pont entre le cinéma d’hier et d’aujourd’hui, la série a traversé des enjeux de classe, de genre et d’âge. Cependant, c’est Andréa qui tire son épingle du jeu. Femme de pouvoir et agent redoutable, elle traverse en quatre saisons une évolution professionnelle agitée, une relation de couple tumultueuse, une parentalité complexe et offre le portrait d’une workaholic passionnée, premier personnage lesbien à une heure de grande écoute qui tente de concilier son travail et sa vie intime, pour le meilleur mais souvent pour le plus chaotique. Novatrice dans un paysage audiovisuel frileux, Dix pour cent a inclus de nombreux personnages LGBT+ avec un développement propre à chacun·e (Andréa, Hervé, Colette...) dans sa trame, fait encore trop rare aujourd’hui dans la fiction grand public française.
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La grande famille du cinéma
Parmi toutes ces propositions prometteuses, certains choix d’écriture s’avèrent plus problématiques, notamment sur les questions d’inclusivité, de privilège et de racisme. On se souvient du parcours discutable du personnage de Sofia Leprince, standardiste de l’agence le jour, comédienne le soir. En plus de faire face à la précarité du métier d’actrice débutante, elle doit composer avec le racisme latent d’un milieu majoritairement blanc et aisé. Si la série évoque à plusieurs reprises les stéréotypes dont elle est victime dans l’exercice de son travail, dès le casting où le choix se limite à l’esclave ou la « femme de banlieue » qui danse le hip-hop, elle n’a pas la présence d’esprit de mettre les mots sur son expérience ni le vécu nécessaire pour le faire. De graves lacunes qui s’expliquent par la composition des profils aux postes décisionnaires de cette production et d’une salle d’écriture pas franchement concernée par les questions de racisme institutionnel, de colorisme ou de discrimination à l’emploi. Non, Sofia est « atypique », comme le dit maladroitement son ex-compagnon et ex-agent Gabriel, alors qu’elle cumule son emploi alimentaire et son quotidien de comédienne au chômage malgré une nomination aux Césars. Rien d’« atypique », Gabriel, juste une « vie d’artiste » précaire et très commune. La saison quatre préférera d’ailleurs l’affubler d’un arc narratif de comédienne sans emploi mais capricieuse, alors qu’il y avait tant à dire sur les violences auxquelles elle peut être confrontée. L’interprétation solaire de Stéfi Celma aide à faire passer la pilule.
Au-delà de Sofia, chaque apparition de personnages non blancs est bancale et frôle la caricature. C’est à ces endroits de discrimination que le bât blesse et que la série se fait fuyante. Ainsi, dans un épisode mettant en vedette Franck Dubosc, on évoque le film dit « de banlieue » et tous les stéréotypes qu’il déroule, sans jamais contester l’origine de ce regard. Pareil pour les choix de comédiens non blancs, toujours dans l’épisode Dubosc, on découvre un jeune comédien, Dylan Sharif (Carl Malapa), et une jeune réalisatrice, Djamila Guerroub (Déborah Lukumuena), qui reproduisent les codes du film français social, « en cité », sans nuance ni questionnement d’une industrie qui reproduit à l’infini des personnages caricaturaux et manque d’autocritique sur son système de financement, ses conditions d’écriture, sa politique d’inclusion, ses choix de casting et son star-system. Même constat sur la question du népotisme, sujet brûlant qui ne dépasse pas le stade du comique.
Parfois victime de sa chronologie et d’un monde avant l’ère #MeToo, certains endroits de revisionnage s’avèrent complexes, notamment concernant les acteurs majeurs de monde de l’audiovisuel. Il y a par exemple les blagues sur les castings de Luc Besson ou la présence du youtubeur Norman Thavaud, tous deux visés par des enquêtes judiciaires pour motif de harcèlement sexuel, viol et corruption de mineurs pour Thavaud dont l’affaire sera classée sans suite et de plainte pour viols et violences sexuelles pour Besson, dont l’affaire s’est soldée par un non-lieu après dix passages devant la justice française et belge. Ces affaires traduisent bien les secousses d’un milieu qui doit lui aussi rendre des comptes à la justice et mettre en place des structures qui protègent les conditions de travail de ses travailleur·ses. Certains mythes tenaces de tournage, comme l’alchimie charnelle des duos de comédien·nes sans conditions préalables – à l’image de l’épisode partagé par JoeyStarr et Julie Gayet, où iels se détestent, refusent de tourner ensemble jusqu’à vraiment se rencontrer et avoir un flirt dont la « passion » traverse l’écran –, paraissent datés depuis l’introduction il y a quelques années de la coordination d’intimité et des protocoles mis en place pour lutter contre les VHSS (violences et harcèlement sexistes et sexuels) sur les plateaux de tournage.
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Ouvrir la voie/x
Dix pour cent a défriché beaucoup de questions liées aux VHSS, à l’instar de l’épisode avec Juliette Binoche au Festival de Cannes traitant du marchandage des femmes et des violences faites aux actrices en coulisses. Épisode qui s’inscrit en quasi simultané – fait inédit dans le processus sériel français qui réagit rarement à chaud de l’actualité – avec le déferlement des mouvements #MeToo et #Balancetonporc dans le monde entier. Du côté des actrices, la série leur a donné l’espace pour se réapproprier leur agentivité et leur corps. De la critique de l’âgisme et de la chirurgie esthétique dans l’épisode inaugural avec Cécile de France ou celui avec Sigourney Weaver, à celui de la maternité choisie et débordée avec Audrey Fleurot, en passant par les conditions contractuelles de la nudité ou pas à l’écran avec Béatrice Dalle, elle aura eu à cœur de faire bouger les lignes et lancer des conversations qu’on n’attendait plus.
Si elle trouve son rythme de croisière dans son dernier mouvement sur les saisons trois et quatre, et la place centrale prise par Andréa, elle ne se relèvera pas du départ de Fanny Herrero en fin de saison trois pour cause d’épuisement professionnel et de conflits avec le production. Résultat, une dernière saison aux enjeux prometteurs qui souffre d’une chronologie accélérée où trop de fils narratifs se télescopent. On suit ASK dans son dernier souffle, alors que l’équipe est attaquée de l’intérieur et que la concurrence démantèle méthodiquement son héritage et s’offre la part du lion sur un marché mouvant et compétitif avec la concurrence des plateformes de streaming et des réseaux sociaux. Il est toujours douloureux de refermer un chapitre télévisuel, encore plus quand tout ce potentiel est sacrifié en quelques épisodes en demi-teinte. Pourtant forte de son succès, Dix pour cent ne tire pas tout à fait sa révérence, puisque sa suite tant attendue est arrivée.
Dix pour cent, le film est une déception totale. On regrette les grandes heures d’une série qui aura tenté et parfois réussi à cartographier les mutations d’une industrie au pouvoir d’attraction aussi immense que sa cruauté et son impunité. Au lieu de ça, on découvre un récit de tournage rocambolesque dénué de charme et de réflexions sur une industrie qui a essuyé de nombreux plâtres entre l’épidémie de COVID-19, les mesures prises liées au mouvement #Metoo, la problématique de l’IA ou encore la mainmise de l’empire médiatique de Vincent Bolloré sur le cinéma français. Si Dix pour cent demeure une référence de grande qualité dans notre paysage audiovisuel, son influence sur les productions actuelles paraît imperceptible – à l’exception de Drôle, bijou signé Fanny Herrero sur le milieu du stand-up francilien, annulé trop tôt – alors qu’on s’attendait à voir fleurir de son héritage un nombre conséquent d’œuvres télévisuelles venant renouveler un paysage bien uniforme à l’heure où le format sériel semble être le lieu inépuisable de toutes les expérimentations formelles, visuelles et narratives.
LISA DURAND
Dix Pour Cent
Réalisé par Fanny Herrero
Avec Camille Cottin, Thibault de Montalembert, Grégory Montel
France, 2015 - 2020
Quatre agents de comédiens, aux personnalités hautes en couleur et aux vies personnelles compliquées, se battent au quotidien pour trouver les meilleurs rôles pour leurs prestigieux clients. Quand Camille, la fille illégitime de l'un d'entre eux, débarque à Paris pour chercher un boulot, cette dernière est alors plongée dans le quotidien mouvementé de l'agence et nous fait découvrir à travers son regard naïf les dessous de la célébrité...
Disponible sur France TV et Netflix