RENCONTRE AVEC ESTHER MYSIUS – « Ce qui me guide est la recherche de la lumière dans le décor plutôt que la recherche du décor en lui-même »
Croquis du décor de la cuisine de Cristina dans Histoires de la nuit © Esther Mysius
La cheffe décoratrice d’Histoires de la nuit,de Léa Mysius, nous raconte les coulisses de ce home invasion au centre de fermes isolées. Un film angoissant – porté par les performances de Bastien Bouillon, Monica Bellucci et Hafsia Herzi – dont elle a imaginé tous les espaces labyrinthiques. Ce travail lui a valu d’être récompensé par la Prix de la jeune technicienne de la CST.
Combien de temps de préparation avez-vous eu pour ce film ?
Officiellement ou officieusement ? (Rire) Officiellement, nous avions environ deux mois pendant lesquelles nous travaillions presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Officieusement, comme la réalisatrice est ma sœur, j’ai pu lire les premières versions du scénario très tôt et j’ai commencé à imaginer la direction artistique environ deux ans avant le début du tournage.
Comment se sont passés les repérages ? Quels étaient vos priorités ? Vous m’aviez dit pendant notre précédente interview que vous aviez visité beaucoup de fermes pour choisir vos décors…
Dans le film, il y a une maison familiale de paysans [incarnés par Bastien Bouillon, Hafsia Herzi et Tawba El Gharchi, ndlr], et en face vit une artiste un peu plus bourgeoise [Cristina, jouée par Monica Bellucci, ndlr]. Ces deux mondes se font face. Dans les repérages, nous voulions trouver ce vis-à-vis entre ces deux lieux, afin de les faire communiquer et de raconter le lien qui unit la famille avec l’artiste.
La ferme et la cour intérieure choisies pour les décors du film © Esther Mysius
Justement, vous m’aviez raconté que vous aviez effectué un grand travail de construction au niveau de la cuisine de Cristina afin qu’elle puisse véritablement constituer un espace ouvert vers la famille de paysans…
Pendant les repérages, nous n’avons pas pu trouver un lieu qui correspondait parfaitement à nos attentes. Mais nous avons déniché un espace avec une grande cour intérieure qui donne sur une grange. Dans cette grange, nous avons créé l’atelier de l’artiste en donnant l’aspect d’un loft un peu chic. Ensuite, nous avons construit intégralement une extension au niveau de la grange – en faux béton et en bois – afin d’y mettre la cuisine de Cristina. Métaphoriquement, cela représentait un peu la greffe de l’artiste dans la vie de cette famille.
Construction de l’extension de la cuisine de Cristina © Esther Mysius
Comment avez-vous créé vos décors afin qu’ils représentent l’intériorité et le quotidien des personnages d’Histoires de la nuit ?
Comme le film est un huis clos, on passe la majorité du temps dans la maison familiale, et de nuit en plus. Chaque pièce de cette maison doit donc être vue sous tous les angles, ce qui demande l’insertion de beaucoup de détails. Chacune d’entre elles nous en révèle plus sur chacun des personnages. Après, il s’agit aussi de ne pas être trop grossier dans notre manière de faire ! Mais quand on voit la chambre de la petite fille, avec tous ces dessins collés au mur, on imagine tout de suite que son univers intérieur est assez sombre, assez fouillis et très imaginatif. De leur côté, les parents ont une chambre très dénudée qui témoigne du peu de choses qu’ils partagent, sans que cela soit glauque non plus.
Avec les parties cuisine et salle de bain, on devine immédiatement qu’ils ne sont pas très riches mais qu’ils ont essayé de faire des travaux. En revanche, le salon et la salle à manger [dans lesquels se passe la majeure partie du film, ndlr] sont les véritables lieux de vie de la famille. Le salon est un peu dans son jus et très vivant, et la salle à manger est totalement refaite avec un grand luminaire métallique, comme si le style de l’artiste en face les avait un peu influencés. On retrouve donc un peu de Cristina chez eux, toujours pour renforcer cette idée de communication entre les deux lieux. Mais en même temps, d’un seul coup d’œil, le spectateur sait reconnaître s’il est chez la famille ou chez l’artiste.
En regardant le film, nous avons parfois l’impression de nous perdre dans la maison familiale, comme si cet espace, sur plusieurs étages, avait été imaginé sous la forme d’un labyrinthe…
C’est exactement la raison pour laquelle nous avons choisi cette maison. Il y a plusieurs escaliers, ce qui ne permet pas de savoir par où une personne va monter ou descendre. Cela renforce l’idée que cette maison, bien qu’accueillante et familiale au premier abord, est en réalité la maison des secrets. Puis, cela est aussi induit par la réalisation, car la plupart du temps, nous voyons les actions à travers les yeux de la petite fille qui découvre des choses au fur et à mesure. De même, quand on est petit, chaque pièce peut nous paraître énorme et on peut vite s’y perdre.
Aviez-vous en tête des références particulières ? D’autres types de huis clos, peut-être ?
Nous avions surtout des références de peintures, notamment pour le personnage de Cristina. Cela nous aidait dans notre recherche sur la lumière, aussi, afin de créer cette balance entre l’obscurité et la clarté. Nous regardions des tableaux de Goya et de Pierre Soulages, notamment.
En ce qui concerne les références filmiques, il y avait aussi La Nuit du chasseur, qui est un de nos films d’enfance avec Léa, et que nous adorons notamment pour son travail de la lumière. En réalité, ce qui me guidait était la recherche de la lumière dans un environnement sombre, plus que la recherche du décor en lui-même…
Justement, la dernière fois que nous nous sommes vues, vous m’aviez dit : « Je pense mes décors comme des petites boîtes à lumière »…
J’ai fait des études d’architecture. En architecture, nous apprenons l’espace bien sûr, mais on se rend aussi compte que dans cet espace, le plus important est la lumière. Donc, on commence par imaginer les points de lumière avant de créer la boîte qui va la faire se diffuser. Par exemple : quand on choisit un volet, on peut se demander si on y met des fentes, de petits points ou alors si on le ferme complètement. La couleur du volet dans un décor de cinéma est finalement assez secondaire.
Réalisation des tests lumière dans la cuisine des Bergogne, l’une des lieux principaux du film © Léa Mysius et Paul Guilhomme
En parlant de volets, vous avez tourné Histoires de la nuit qui, comme son nom l’indique, se passe la nuit, mais vous l’avez tourné en plein mois de juin ! Comment arrive-t-on à filmer dans un « décor de nuit » alors qu’il fait quasiment tout le temps jour ?
Les scènes extérieures ont été tournées de nuit. Pour les scènes intérieures, le chef op’ était obligé de mettre des borniols [Morceau de tissu noir épais utilisé au cinéma ou au théâtre pour occulter la lumière, ndlr] et des draps. Cependant, pour donner l’impression qu’un dehors existe, il devait créer une cage autour des fenêtres avant d’y mettre des tissus noirs. Ici, nous devions ajouter de la végétation pour donner l’illusion d’un dehors ou un petit vent dans les rideaux pour créer du mouvement.
La fin du film se passe totalement en extérieur. Quelles étaient les difficultés pendant ce tournage en extérieur de nuit ?
Il s’agissait d’une vraie nuit. Les plus grands défis étaient donc pour le chef op’, car il devait parvenir à éclairer tout en donnant l’impression d’une lumière naturelle. De nôtre côté, pour l’aider, nous nous demandions ce qui, dans le décor, pouvait créer ou justifier la lumière existante. Cela peut être en insérant des surfaces brillantes qui créent des reflets.
En comparant votre travail sur Histoires de la nuit et celui sur Les Cinq Diables (également de Léa Mysius), que préférez-vous ? Avoir une plus grande multitude de décors, dont beaucoup de décors extérieurs, ou vous concentrer sur un huis clos ?
Quand on multiplie les décors, on a moins le temps d’être détaillé sur les intérieurs. Sur Histoires de la nuit, ce qui était agréable était que nous pouvions penser chaque centimètre de décor afin de tout détailler. De plus, j’adore la construction ainsi que le paysagisme. Avoir le temps d’agencer ses plantes dans un endroit donné apporte beaucoup d’organique, et c’est vraiment un travail que j’apprécie.
Pour votre travail, vous avez été récompensée du Prix de la jeune technicienne de la CST. Que représente ce prix pour vous ?
Je suis évidemment très contente ! Cela fait toujours plaisir de recevoir un prix. Cependant, il faut rappeler que ce prix est décerné à une femme, de moins de quarante ans, ayant été cheffe de poste sur un film présenté en sélection officielle cannoise. Cette année, nous étions deux nommées, avec Livia Lattanzio [cheffe décoratrice des Matins merveilleux d’Avril Besson, ndlr], ce qui est finalement très peu ! Et je trouve cela assez grave… Alors, au-delà du fait d’être heureuse d’avoir gagné ce prix, je me rends compte de tout le boulot qu’il y a à faire pour que les femmes puissent avoir une place de cheffe de poste.
Dernière question spécial Sorociné : y a-t-il des films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Je pourrais à nouveau parler de La Nuit du chasseur que nous regardions enfants avec Léa. Cela raconte l’histoire d’un homme qui tue sa femme pour voler son argent, mais les deux enfants de celle-ci s’enfuient avec l’argent dans les poches. L’image de la femme assassinée, qui est retrouvée noyée au fond d’un étang, m’a beaucoup marquée. Déjà, petite, elle m’avait fait réfléchir. Je ne pense pas que le film ait une vocation féministe, mais il soulève tout de même beaucoup de questions.
À Cannes cette année, j’ai aussi pu voir L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach. Le personnage principal est une femme d’une soixantaine d’années, qui a une vie qui lui est propre, des idées propres, qui a ses désirs. Cela peut paraître banal, mais je trouve que ce type de personnages féminins existe peu au cinéma. Alors que moi, à soixante ans, j’espère bien avoir aussi ma vie à moi, et continuer à désirer et à être désirée !
Propos recueillis par Enora Abry
Histoires de la nuit
Réalisé par Léa Mysius
Avec Bastien Bouillon, Hafsia Herzi, Monica Bellucci, Benoît Magimel
Nora, Thomas et leur fille Ida vivent dans une ferme isolée avec pour seule voisine, Cristina, une peintre italienne. Alors que tout le monde prépare une soirée d’anniversaire surprise pour Nora, trois hommes rôdent autour de la maison et s’invitent à la fête, faisant surgir des secrets bien gardés…
En salles le 16 septembre 2026.