RENCONTRE AVEC GÉRALDINE NAKACHE - « Mon combat, c’était de donner à voir l’invisible »
© Liaison Cinématographique – Pan Cinema - Artémis Productions – Les Productions du Ch’timi
Pour Si tu penses bien, son quatrième film en tant que réalisatrice, Géraldine Nakache sort de la comédie pour proposer un portrait particulièrement juste d’une femme victime de violences psychologiques. Un film engagé qui questionne le regard porté sur le sujet, celui qu’on porte sur soi comme celui de son entourage qui n’ose parfois pas intervenir. Rencontre.
Quand on se penche sur l’histoire de la représentation de violences conjugales au cinéma, on est frappé par le manque de films qui ont osé aborder frontalement le sujet en échappant à une forme de caricature. Heureusement, depuis une quinzaine d’années, les propositions se multiplient, comme votre film, et donnent à voir de nouvelles images. À quel moment avez-vous ressenti cette absence de représentation pour un sujet qui touche tant de femmes, et pourquoi avoir voulu les filmer aujourd’hui ?
Je m’en suis aperçue parce que je vivais moi-même cette histoire en qualité de témoin. Je me demandais pourquoi je n'arrivais pas à aider cette personne, que j'adore, et qui semblait être dans une situation d'emprise et de violence psychologique. Je n’ai pas réussi à prendre la parole comme il fallait, et quand je l’ai fait, ça ne s'est pas bien passé. On a coupé le lien. Souvent, dans ma vie personnelle, l’art, en l’occurrence le cinéma, avait pu m’aider. Mais là, tout à coup, je n’avais pas eu de clé. Concernant le projet à proprement parler, ce n'est pas ce qui m’est apparu en premier, pour être tout à fait honnête. Ce qui m’est apparu en premier, c'est que c’est devenu viscéral pour moi d’écrire à propos de ce sujet-là. J’ai pensé aux films de guerre, il ne s’agit pas de l’avoir fait pour la raconter. C’est là que j’ai trouvé mon point d'entrée : parler aussi des tiers, de l’entourage, des gens autour qui sont finalement eux aussi mis sous cloche, et qui sont peut-être la clé et la solution. Je m'en aperçois encore plus aujourd'hui en montrant le film.
Vous aviez des modèles ou contre-modèles en tête en abordant ce projet ?
Plutôt pas assez de modèles. J’ai eu une envie d'aller chercher des images sous l'eau, comme emprisonnées dans du verre. Par exemple, c’est le premier film où je n'ai pas pensé à une actrice quand j'écrivais. Je pensais plutôt à toutes ces « Gil » que j'avais rencontrées et qui avaient jalonnées mon écriture, parce que, avec David Lambert, mon coscénariste, nous avons récolté beaucoup de témoignages. Et en même temps, je souhaitais que ça réponde aux modèles de femmes fortes que j’avais vus au cinéma, je pense aux héroïnes souvent interprétées par une Catherine Deneuve par exemple. L’affiche du Festival de Cannes cette année (NDLR : où le film était présenté dans la section Cannes Première), c’était Thelma et Louise. J’y ai vu un écho à cet endroit-là, aux antipodes de l’image qu’on peut avoir des victimes, j’ai donc voulu montrer le courage pour sortir de ces situations de violences et avancer. J'avais envie de filmer des gens sous une cloche, montrer aussi que le bourreau se met lui-même sous la cloche, et de raconter combien, encore une fois, l’entourage avait sa part de responsabilité, et qu’il fallait y aller et parler, car c’est très grave. Le pire c’est qu’ils se trompent.
La question du regard dans le film est primordiale – celui que l’on porte sur soi mais aussi, vous l’avez dit, celui des proches. J’ai été particulièrement marquée par deux séquences au début du film, quand les frères et sœurs, puis la mère de Gil, ressentent l’appel au secours mais ne font rien. Les premiers murmurent un « ça recommence », et la seconde demande à sa fille de « ne pas faire d’histoire ». On pense aussi plus tard à un geste déchirant de la babysitter. Que vouliez-vous signifier à travers ces personnages qui n’osent agir ?
C'était vraiment le point de démarrage de l’écriture. Je voulais montrer à quel point c’est difficile et délicat, car les victimes, elles, ne prennent pas la parole. Parfois elles ne savent même pas qu’elles sont victimes. Dans d’autres cas c’est parce que les « Jacques » ne sont pas des bourreaux 24 heures sur 24. C’est aussi une des raisons pour laquelle la narration du film se fait en flash-backs, de manière déconstruite, parce que oui, effectivement, dès le jour un, il y a des violences, elles existent. Mais il y a aussi l’amour. Et c'est ça qu’on oublie de raconter. C'est d’ailleurs pour ça que les victimes ne parlent pas. C'est parce qu’elles aiment, c'est parce que tout démarre dans l'histoire d’amour. C'est pour ça que j'ai fait ce parallèle avec la foi. Il y a l’idée de la croyance, là en l’occurrence la religion, mais ça aurait pu prendre une autre forme, et la foi en l’autre, dans le couple. Souvent, on divinise l’autre dans le couple parce que, justement, c'est l’endroit où on peut s’élever, se tirer vers la lumière, donner le meilleur de soi, mais aussi ne pas être d’accord. Il y a un échange, une évolution, comme dans la religion. Cela nous permet de douter. Là, on est pris au piège de quelqu’un qui vous dit sans cesse « non, il faut que tu penses comme moi, et tout ira bien si tu penses comme moi ». Ce n’est pas juste penser bien, c’est penser comme moi.
La première chose que j'ai dite à Clémentine Célarié, Oussama Kheddam et Mina Kavani, qui jouent l’entourage, c’est : « Je vais vous filmer en train de vous taire, en train d'être saisi par ce que vous voyez », car ce sont ceux qui comprennent et qui n’osent pas. Mais il y a aussi ceux qui ne comprennent pas et qui culpabilisent, il y a ceux qui réagissent mais toujours trop fort ou pas au bon moment, et qui sont mis à distance eux aussi…
Oui, comme dans une séquence où Gil rétorque à sa sœur qui ose exprimer ses doutes qu’elle ne peut pas comprendre sa relation avec Jacques et qu’elle n’a pas à se mêler de ses affaires.
Ces mots sont une vérité pour ceux qui les prononcent, parce que ces violences sont encore une fois cachées, elles sont derrière la porte, elles sont dans le quotidien et elles sont à un endroit où on nous a toujours dit : « C'est la famille, ça ne regarde pas les autres ». Même moi, on me l’a dit. Mes parents m’ont dit qu’il fallait se bagarrer pour que ça tienne bien : L'amour, là, c’est des trucs « Kleenex », aujourd’hui tout le monde divorce, nous c’était pas comme ça à l’époque, on se bagarrait ! Ça veut dire quoi ? Se bagarrer à quel endroit ? Et puis, il y a ce truc du « tu ne peux pas comprendre ». Tu ne peux pas comprendre parce que si je libère ma parole, si tout à coup, je raconte qu'il ne m'a pas parlé pendant dix-sept jours d'affilée, les proches vont dire « sors de là ». Sans compter le fait qu’il n’y a pas de violence physique. C’est ça qui est terrible aussi, il n’y a pas de traces, donc il n’y a pas de moyens d'être alerté, a priori.
Justement, quel a été le principal défi pour montrer à l’écran ces violences par définition invisibles ?
Ce qui était difficile dès l’écriture, c’était de ne pas tomber dans le spectaculaire, parce que ça n’a rien de spectaculaire, à aucun moment. J’ai écrit pendant deux ans en solitaire, puis David Lambert m’a rejointe et m’a dit qu’il fallait donner plus à voir. Le combat, c’était alors de donner à voir l’invisible, ce qui vient gangréner le cerveau, embrumer les esprits et provoquer la perte du libre arbitre, la perte de son jugement et provoque le doute. Effectivement, les gens qui doutent sont souvent les gens qui réfléchissent beaucoup, qui se questionnent, qui veulent évoluer. Donc naturellement, c’est la faille parfaite pour les bourreaux. Tout à coup, le doute vient vous anéantir, et il fallait qu’il vienne jusqu’au spectateur pour comprendre les « Gil », comprendre pourquoi elles restent là. Ce sont des femmes à qui on a toujours dit « mais non, ce n’est pas possible que ça t’arrive à toi, tu es une femme forte, tu travailles, tu as des gens qui t’aiment, plein d’amis, comment est-ce possible ?”. Malheureusement, il ne s’agit pas de ça. C’est pour cette raison que je voulais raconter cette femme-là. Je voulais déconstruire ce truc de la femme forte, qui a quand même peu de sens. Depuis quand l’habit fait-il le moine ?
© Liaison Cinématographique – Pan Cinema - Artémis Productions – Les Productions du Ch’timi
En effet, la justesse du film vient du fait que Gil est une victime - excusez-moi du mot - « imparfaite », on sent sa force, on sent son trouble, elle ne cache pas ses larmes devant son mari qui continue de la culpabiliser à ce moment-là…
Dans ces moments-là, plus rien ne peut l’aider, ça lui coupe le souffle. Avant, elle chantait, on le voit dans une vidéo qui a appartenu à son passé. Aujourd’hui, Gil ne chante plus. Il n’y a d'ailleurs pas de musique dans ce film, sauf quand elle s’inscrit dans le quotidien – dans l’habitacle d’une voiture, dans la maison pour faire du bruit et cacher à l’enfant la dispute entre les deux parents… La musique devient du bruit, elle n’est pas là pour souligner une sensation. Et c’est vrai qu’on a parlé des larmes avec Monia. Il fallait les jauger intelligemment : c’est une victime qui résiste, une de celles qui ont essayé de le faire et qui parfois lâchent l’affaire en se disant « bon là, je vais prendre trop de jours de silence, trop de jours de violence, donc je ne vais pas y aller ». Gil ne se gêne pas pour autant de dire ce qu’elle pense, comme lorsqu’elle vient lui demander des comptes concernant l’installation de caméras babyphone dans la maison. C'est ça, son initiative, mais lui fait un plaidoyer presque imparable pour la sécurité de sa famille. Il redevient « son Jacques ».
Vous disiez que vous n’aviez pas d'actrice en tête quand vous avez commencé le projet. À quel moment le choix de Monia Chokri s’est imposé ? Qu’a-t-elle apporté au personnage ?
À la sortie de Simple comme Sylvain, où elle a un tout petit rôle mais qu’elle dirige et écrit, je me suis dit « mince, si cette fille sait écrire les relations hommes-femmes comme ça, c’est qu’il y a quelque chose», même si cette histoire n’a rien à voir avec Si tu penses bien. C'est la première fois que j'ai projeté une actrice dans le rôle de Gil et quand je l'ai appelée, en plus d'accepter le rôle, elle m’a raconté avoir été elle aussi une « Gil » et que du coup elle comprenait encore mieux qu’il faille prendre la parole sur ce sujet en fiction et au cinéma.Elle correspond au dessin que je m’étais fait du personnage. Par exemple, je m'étais dit un truc un peu idiot, mais je voulais que mes deux acteurs fassent la même taille, que mon actrice ne soit pas sur un cube pour tourner. Moi, je suis une actrice qui joue beaucoup sur des cubes face à mes partenaires – vous ne le savez pas parce que le cinéma c’est fait pour ça ! J’avais envie qu’ils soient de la même corpulence, si j’ose dire.
Votre manière de diriger Niels Schneider est intéressante, car vous ne faites pas de lui un monstre – un grand méchant loup – comme on a pu le voir dans d’autres films récents plus stylisés (L’Amour et les Forêts, Jusqu’à la garde…). Il est très pathétique et n’a pas le visage d’un homme dangereux. Quel est le secret pour éviter de tomber dans une caricature de la violence et garder la justesse ? Vous parliez tout à l’heure d’éviter le « spectaculaire ».
Je ne l’ai pas filmé comme tel car il ne l’est pas, c’est une réalité. Je ne dis pas que les monstres n’existent pas, mais en tout cas, lui, quand il se réveille le matin, il ne se dit pas : « Je vais massacrer ma partenaire.» Ce n'est pas non plus quelqu’un qui veut, comme le pervers narcissique, par exemple, briller en société. Lui, il veut briller dans les yeux de sa femme. Il voudrait ne faire qu’un avec elle. Il se trompe de curseur parce qu’il ne peut pas l'avaler, la posséder. Pendant l’écriture et le tournage, et sur tout le travail préparatoire avec Niels, on s’est dit tout de suite qu’on ne jouerait pas le diagnostic, qu’on ne jouerait pas sa pathologie. On jouerait son doute et son questionnement à lui aussi. Comment en est-il arrivé là ? Sinon, c’était difficile d’écrire pendant autant de temps un personnage qui serait juste un monstre. Ce n'est pas très intéressant à jouer non plus, parce qu’en plus, ce n'est pas la vérité. C'est évidemment d'une fragilité que naît tout ça. Mais après, ces hommes font mal. Ils font extrêmement mal. Donc l’idée, ce n'est pas du tout de le sauver. Niels a cherché à ne jamais le juger, à ne pas avoir un temps d'avance sur lui. Et ça, c'était primordial. Alors, en off, on y allait ! Mais après le « action », il ne fallait pas le juger. Cela nous permet de comprendre aussi la réaction de Gil.
© Liaison Cinématographique – Pan Cinema - Artémis Productions – Les Productions du Ch’timi
Vos précédents films se distinguaient par la grande sororité qui s’en dégageait. Ici, Gil est seule, sa seule amie visible aux prémices de la relation disparaît dès le mariage passé. On retrouve un peu cette atmosphère lorsqu’elle retourne au travail, mais la relation reste en surface. Cela a-t-il été un défi aussi pour vous ?
Oui, c'était pour cela que j’ai mis beaucoup de femmes dans son entourage : cette mère qui résiste, sa sœur, et sa petite fille. J’avais notamment une image en tête assez tôt dans l’écriture, celle de l’étreinte entre Gil et sa fille, toutes deux étreintes par sa mère jouée par Clémentine Célarié. Trois femmes de trois générations qui ne se disent rien, mais qui sentent tout et qui comprennent que c'est le moment de partir, de sortir de la cloche. Quand elle a existé au montage, et quand Sylvestre Vannoorenberghe, le chef opérateur, a proposé de se mettre un peu à distance, de garder cette pudeur, cela a été pour moi presque comme une affiche de film, comme un instantané où mon film s’est matérialisé. Donc oui, finalement, il me fallait montrer combien elles étaient seules, parce que c’était ça, l'objectif de cette mise à distance : montrer les victimes les plus seules possible, les isoler, mais c'est dans le collectif qu’elles vont s'en sortir le mieux.
Pour préparer le film, vous avez rencontré de nombreuses femmes victimes de violences. Qu’est-ce que leur parole a changé dans votre approche de l’écriture du projet ?
En fait, il y avait quelque chose de très paradoxal, car il y a presque autant de formes d'emprise qu’il y a de femmes. Par ailleurs, la méthodologie est sensiblement toujours la même. Donc en les rencontrant, on se disait, waouh, c’est toujours le même processus, c'est vraiment les mêmes mécanismes. Après, qu’est-ce que ça a changé dans mon regard ? Je n’en avais pas la certitude, mais je m’en doutais. En les écoutant, j’ai vraiment eu la certitude que c’était toutes les femmes. C'est d’ailleurs pour ça que mon héroïne est une femme juive qui a une famille, qui a un métier qu’elle adore. Elle n’a pas un pouvoir d'achat de dingue, mais elle vit avec un homme qui travaille beaucoup et qui peut les mettre à l’abri, elle et sa fille. Je voulais raconter cette femme, car elle existe, mais des victimes, il y en a dans toutes les cultures, de toutes les religions, partout dans le monde, et à tous les âges.
Mais je dois dire que depuis qu’on montre le film, j'ai aussi des témoignages de jeunes filles, très jeunes, que je n’avais pas eus pendant l'écriture. Je m’étais dit, c’est dingue, j’étais bêtement convaincue qu’elles étaient plus armées que nous… Quand je dis nous, c'est moi, j’ai quarante–six ans aujourd'hui par exemple. Mais en fait non, ça continue à gangréner nos sociétés parce qu’on revient à un espèce de truc masculiniste hyper fort en ce moment, versus les féministes, il faudrait que du coup les jeunes hommes prouvent à quel point la domination masculine doit reprendre sa place… Je me dis que ça ne sent pas très bon quand même, donc oui, il faut continuer à prendre la parole là-dessus. Il y a du travail, il y a vraiment du travail.
Propos recueillis par Alicia Arpaïa
Si tu penses bien
Réalisé par Géraldine Nakache
Avec Monia Chokri et Niels Shneider
Lorsque Gil rencontre Jacques, leur amour est évident. Mais l’intensité des débuts laisse place à une relation où elle se sent de plus en plus enfermée, jusqu’à en perdre ses repères. Jacques la rassure : si elle pense bien, il ne lui arrivera que du bien. Peu à peu, Gil comprend le contrôle qu’il exerce sur sa vie…
En salles le 9 septembre 2026.