L’ÉTRANGE FESTIVAL 2026 - Rétrospectives et cartes blanches
La Ciénaga, réalisé par Lucrecia Martel et présenté par Rebeka Warrior
Retour, au lendemain de la clôture, sur les rétrospectives et cartes blanches de cette trente-deuxième édition de L’Étrange Festival.
Ce que l’on attend d’elles
Invitée par le festival dans le cadre d’une rétrospective sur sa carrière, l’actrice Ornella Muti présente Seule contre la mafia dans lequel elle tient le rôle principal. Elle raconte un tournage très désagréable : elle n’avait que quatorze ans, ne recevait aucune indication ou considération du réalisateur Damiano Damiani et devait supporter des journées de travail bien trop longues pour une adolescente.
Paradoxalement, le film invite à écouter son personnage, Francesca, une jeune fille précaire de quinze ans, courtisée par Vito, séduisant mafieux local en quête d’une épouse. Alors que Vito prend de l’envergure au sein du crime organisé, la jeune fille découvre son vrai visage et rejette ses avances, déclenchant sa colère. S’il s’agit bien d’une fiction, elle reste assez ouvertement inspirée de l’affaire Franca Viola. Dans les années 1960, cette jeune Sicilienne a rompu ses fiançailles après avoir appris que son bien-aimé faisait partie de la mafia. L’homme l’a alors enlevée et violée, mais la jeune Franca, au lieu de subir le « mariage réparateur » requis par la société de l’époque, a porté l’affaire devant la justice. Il ne s’agit pas du seul film du festival dans lequel une adolescente fait face à la mafia. Le grandiose School on Fire de Ringo Lam (1988), bien que très différent, présente aussi un postulat similaire : à Hong Kong, une adolescente dont le lycée est sous la coupe des Triades flirte avec le mauvais garçon et se retrouve livrée à un réseau criminel.
Même époque que Seule contre la mafia mais autre registre pour un film présenté dans le cadre d’INA Fantastica (la sélection mettant en valeur les collections de l’INA et Madelen). Réalisé par Gérard Pirès en 1969, Erotissimo a été coécrit par Nicole de Buron. Dans le contexte de la libération sexuelle de l’époque, l’épouse d’un chef d’entreprise se met en tête de devenir la femme érotique moderne. Mais son mari ne semble pas très réceptif à son charme, trop occupé par un contrôleur des impôts zélé. Joyeuse et malicieuse satire du développement de la publicité jusque dans sa forme, Erotissimo est devenu, avec le temps, le témoin du début de l'hypersexualisation des femmes dans les médias (dont on peine toujours à se dépêtrer aujourd’hui). Le découvrir après Seule contre la mafia est très étonnant puisqu’il présente deux faces d’une époque : l’une dans laquelle les femmes précaires sont soumises au bon vouloir du mariage et des désirs des hommes, l’autre dans laquelle les femmes sont sans cesse soumises à de nouvelles injonctions visant à enrichir la bourgeoisie (dont est d’ailleurs issue le personnage d’Annie Girardot).
C’est dans le cadre de la carte blanche d’Anna Mouglalis que l’on trouve le dernier chaînon du sujet, avec Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, sorti en 2000. Après avoir commis l’irréparable, deux femmes se lancent dans une série de meurtres plus ou moins gratuits, entrecoupés par une quête insatiable des plaisirs de la chair. Elles n’ont pas de remords, pas d’empathie, mais peuvent désormais mourir pour l’autre. Anna Mouglalis explique avoir choisi, pour sa carte blanche, des films rejetés à leur sortie (et par ailleurs exclusivement réalisés par des femmes). Baise-moi y est introduit comme une œuvre punk, dans la continuité des créations des années 1970. Et c’est probablement la meilleure façon d’aborder le film. Le format du DV n’est pas le plus esthétique, mais il confère un caractère plus authentique, presque impulsif. Le découpage, le naturel des dialogues sont souvent hésitants, voire peu réussis, mais la force du film réside dans son geste et la brutalité de ses choix. La scène de viol, incluant un gros plan sur une pénétration, fait toujours couler beaucoup d’encre – et une encre assurément nécessaire. En mettant en parallèle une boucherie (avec un extrait de Seul contre tous dans lequel le protagoniste est un boucher incestueux), armes et sexe non censuré, Baise-moi est davantage un manifeste, un film théorique qu’un projet lisse et abouti. Né à l’entrée d’un millénaire, il semble, dans le cadre du festival, clore un cycle d’hypersexualisation et de soumission des femmes. À la fin du film, Nadine, dont la compagne vient de trouver la mort, ne parvient pas à se tirer une balle dans la tête : il était convenu que ce soit Manu qui la pousse d’un pont. Dans la vie, Karen Bach nous a quittés en 2005. En 2025, à l’occasion d’un hommage, Raffaëla Anderson confie à Sofilm que « les hommes de sa vie ont souvent pris possession de son corps et de son esprit, sans jamais lui demander si elle était d’accord », et Virginie Despentes salue « une femme [...] capable d’émouvoir énormément les gens, mais qui avait une sorte de maltraiteur intégré ». Peut-être qu’un jour, les corps des femmes n’appartiendront plus aux hommes.
Karen Bach dans Baise-moi, réalisé par Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi
Courts-métrages et été argentin
Il serait injuste de clore la couverture de cette édition sans mentionner les autres films de réalisatrices présents dans ces cartes blanches et autres rétrospectives. Avant la projection d’Erotissimo, un court-métrage de Marie-Claire Schaeffer, initialement destiné à un programme télévisé, intitulé La Dame au frigo (1985), s’invite dans le château du Dr Martinot, un homme qui conservait alors sa femme décédée dans un congélateur dans l’espoir que la science puisse un jour lui redonner vie. Bien qu’il ressemble, par sa dimension intime et sordide, à un épisode du programme belge Strip-Tease, le court-métrage est aussi empreint d’un romantisme tragique bien moins moqueur. C’est le portrait d’un homme qui refuse le deuil, aussi librement accessible aujourd’hui sur le site de l’INA.
Avant Baise-moi, Anna Mouglalis présente aussi La maison est noire de la poétesse iranienne Forough Farrokhzad. Le documentaire de 1962, à l’origine une commande de la société d’aide aux lépreux, est devenu une œuvre clef de la nouvelle vague iranienne. La réalisatrice scande des poèmes et parle de beauté sur les images d’une communauté de malades isolés en attente du traitement salvateur. Mais permettra-t-il à certains, dont l’affection est si avancée, de retrouver un jour une vie normale ? Dans le cadre d’un exercice d’école, un patient écrit « la maison est noire », Forough Farrokhzad répond en invoquant un fleuve débordant d’amour, prenant les spectateur·ices à témoin. On trouve par ailleurs encore une fois une copie du film en ligne.
La dernière séance de carte blanche revient à Rebeka Warrior, avec le long-métrage La Ciénaga. Une famille fait face à la torpeur d’un été argentin. Il fait excessivement chaud et humide dans la maison de campagne, la mère plonge dans l’alcool pour oublier les infidélités de son mari, sa fille adolescente s’entiche de l’employée de maison et les fils passent leurs journées dans la montagne. La cousine prévoit d’acheter les fournitures scolaires de ses enfants en Bolivie, mais le voyage nécessite de retrouver des papiers pour passer la frontière. L’eau de la piscine est sale, les sommiers des lits craquent, les orages se succèdent, le drame approche. La Ciénaga est le premier long-métrage de Lucrecia Martel, sorti en 2001, le titre signifie « le marécage ». C’est le nom de la ville la plus proche de la résidence familiale, mais aussi une représentation de ces personnages tristes et pas toujours sympathiques, enlisés, à l’image du bovin, pris au piège de la boue, que les enfants observent. Il ne se passe pas grand-chose dans ce récit, les non-dits restent secrets, et pourtant un suspense se tisse. La mise en scène et l’expérience sensorielle autour de la création de traumatismes transgénérationnels sont assez bluffantes, on conserve cette sensation de torpeur bien après le visionnage.
Enfin, L'Étrange Festival 2026 a tiré son rideau samedi 12 septembre. Le palmarès de la compétition a été dévoilé : le prix Nouveau Genre a été remis à Tristes tropiques de Park Hoon-jung, tandis que Mum I’m Alien Pregnant du duo Thunderlips a remporté le Prix du public.
MANON FRANKEN