Cannes 2026 – Deux cheffes décoratrices à découvrir sur la Croisette !
© Sergio Coragem / Lea Mysius
Depuis 2021, la CST (Commission supérieure technique de l’image et du son) met à l’honneur les techniciennes lors du Festival de Cannes grâce à son Prix de la jeune technicienne. Cette année, deux cheffes décoratrices sont en lice : Esther Mysius pour Histoires de la nuit et Livia Lattanzio pour Les Matins merveilleux. Sorociné, qui est partenaire du prix, est allé à leur rencontre.
Esther Mysius, cheffe décoratrice pour Histoires de la nuit de Léa Mysius (Compétition officielle)
© Léa Mysius
Vous êtes également scénariste et réalisatrice. Pourquoi avoir décidé d’ajouter la décoration à votre arc ?
J’ai commencé par des études d’architecture. En parallèle de mes études, j’ai travaillé sur des courts-métrages, en tant que scénographe ou décoratrice. D’un même mouvement, j’ai commencé à réaliser. Pour moi, l’architecture, la réalisation, la scénographie et la décoration relèvent un peu du même métier. Il s’agit d’appréhender l’espace sous différents prismes, que ce soit ceux de la lumière, du cadre, du parcours. Même si, il est vrai, un réalisateur portera une plus grande attention au travail des acteurs.
Quels sont les décors de films qui vous ont inspirée dans votre carrière ?
Je pense à La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Ce film m’a vraiment inspirée quand j’étais petite. J’aimais la manière dont avait été pensée la lumière. Aujourd’hui encore, je pense mes décors comme de petites boîtes à lumière. Ensuite, je citerais Freaks pour tous ses ornements. À l'école, on nous apprend que less is more, pourtant j’aime les décors travaillés qui donnent un aspect plus vivant aux images.
Avez-vous un style de prédilection ? Une manière de choisir vos projets ?
C’est vraiment une question de goût personnel. Je choisis des films que je pense bons, en fonction du réalisateur et de la réalisatrice. Il y a des films que j’ai aussi choisis car cela pouvait me faire voyager. C’est toujours enrichissant de travailler également sur des films qui nous correspondent moins. Après, si je vois tout de suite le décor à la lecture, je sais que je peux le faire. Sinon, ce n’est pas pour moi.
Quels ont été les plus gros défis dans la décoration pour Histoires de la nuit ?
Dans le film, il y a deux maisons voisines. Celle de Cristina (Hafsia Herzi) et de Thomas (Bastien Bouillon). Il y a des jeux de regards entre ces deux espaces. Nous avons pris beaucoup de temps à trouver la ferme dans laquelle nous allions tourner. Puis, nous avons dû construire tout un décor qui était la cuisine de Cristina, avec des extensions au niveau des maisons pour explorer les différents points de vue. Ce n’était pas simple, mais comme j’ai fait des études d'architecture, ce défi me plaisait bien !
Puis, évidemment, Histoires de la nuit se déroule majoritairement la nuit. Sauf que nous avons tourné en juin ! Il fallait donc créer une fausse nuit. Nous avons dû collaborer étroitement avec le chef opérateur, pour ajuster la lumière et créer un extérieur nocturne que nous voyions à travers les fenêtres.
Que représente pour vous le fait d’être nommée au Prix de la jeune technicienne de la CST ?
Je suis très honorée ! Et je suis surtout très heureuse d’être mise en avant aux côtés d’autres femmes.
Sur quels types de projets aimeriez-vous travailler à l’avenir ?
J’aimerais continuer à faire des films d’auteurs. Même si je suis tentée de collaborer à des projets avec plus de moyens pour relever de nouveaux défis, je suis très attachée à un cinéma plus artisanal. J’ai un peu peur du fait que si je participe à de plus grosses productions, on ne pense plus à moi pour de plus petits films. Mais un mélange des deux serait parfait !
Livia Lattanzio, cheffe décoratrice pour Les Matins merveilleux d’Avril Besson (Séance spéciale)
© Sergio Coragem
Pourquoi vous êtes-vous tournée vers la décoration ?
Cela a été assez instinctif. Très jeune déjà, j’étais impressionnée par les décors des films. J’aimais cette magie des lieux, leur capacité à raconter, à créer des saisons en enneigeant une forêt par exemple.
J’ai fait des études littéraires avant d’arriver à l’EHESS où j’ai étudié le cinéma à travers des documentaires de création. Au fil des rencontres, j’ai pu m’initier au décor en tant qu’assistante, puis j’ai travaillé sur plusieurs courts-métrages avant de participer à un premier long : Le Rire et le Couteau de Pedro Pinho (Un certain regard, 2025). C’était une expérience forte, car c’était la première fois que j’étais responsable de la direction artistique d’un long-métrage, en collaboration avec deux autres cheffes décoration et costume, Camille Lemonnier et Ana Meleiro.
Comment avez-vous rejoint l’équipe des Matins merveilleux ?
J’ai rencontré Avril Besson à Montréal, lors du Festival Filministes [festival de cinéma féministe, ndlr] où nous présentions nos courts-métrages respectifs. À notre retour, elle m’a parlé des Matins merveilleux et j’ai été touchée par l’écriture de ce duo magnétique, que j’avais eu le plaisir de découvrir dans Queen Size [court-métrage d’Avril Besson sorti en 2023, ndlr], et sa quête de nouveaux horizons.
Quels étaient les plus gros défis sur ce film, un road-movie racontant la vie de Charlie après le deuil de sa grand-mère ?
Au gré des échanges avec Avril, nous avons cherché la grammaire visuelle du film. Nous voulions que les décors ne soient pas trop naturalistes, sans pour autant perdre en justesse. Il fallait trouver le ton d’un film d’hiver dans le sud de la France, s’y ancrer tout en s’autorisant à apporter des touches plus artificielles. Nous avons souvent pensé aux décors si marquants des films de Pedro Almodovar auxquels nous sommes toutes deux sensibles.
Le défi était de traverser les intérieurs des personnages principaux, y faire ressortir les caractéristiques des différents personnages, presque nostalgiques pour certains, et qu’ils transmettent, chacun à leur manière, la chaleur d’un foyer. Pour le premier décor de l’ouverture du film notamment, nous avons tourné dans le sud de la France mais nous devions reconstituer l’intérieur d’un appartement parisien dans un décor vide où tout était à créer. Pour chaque décor, l’équipe de décoration a pris soin de nombreux détails, des revêtements aux d’objets confectionnés, pour créer une atmosphère intimiste.
Que représente pour vous le fait d’être nommée à ce prix ?
C’est une joie d’être nommée. Cela donne une visibilité à mon travail, à celui de notre équipe de décoration, et à celui d’Avril, dont c’est le premier long-métrage. Je trouve nécessaire de mettre en avant les jeunes cheffes de poste dans un environnement très masculin. C’est une belle manière de défendre nos récits et nos places dans le milieu artistique.
Sur quel type de projets aimeriez-vous travailler à l’avenir ?
J’ai envie de continuer à participer à ce type de projets, cheminer auprès de cinéastes, particulièrement de réalisatrices, dont j’aime le travail et qui questionnent les marges, ont le goût du risque et de la création collective.
Le Prix de la jeune technicienne sera décerné à la fin du festival par un jury composé de l’acteur et réalisateur Michel Boujenah et de la monteuse Sylvie Landra.
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Propos recueillis par Enora ABRY