SAUVONS LES MEUBLES - Catherine Cosme
© Hélicotronc - Tripode Productions - Alva Film
Tout sur ma mère
Le premier long-métrage de la réalisatrice belge est une ode magnifique aux secrets de famille et aux femmes qui les portent, sublimée par l’actrice Vimala Pons.
À quoi reconnaît-on une grande actrice ? Peut-être au fait qu’elle habite tous ses rôles avec le même investissement, au point d’arracher un César en apparaissant seulement quelques minutes à l’écran. Sûrement, aussi, à sa capacité de surprendre en permanence, comme si un imperceptible mouvement de tête suffisait à faire basculer le film vers la tragédie ou la comédie. Enfin, surtout, à cette impression tenace qu’une œuvre n’aurait jamais été la même sans sa présence. Indéniablement, Vimala Pons est faite de ce bois-là, proche et impalpable à la fois, toujours comme sur le point de s’effondrer et de bondir en même temps. Dans la première scène de Sauvons les meubles, on la découvre dans la peau de Lucile, photographe directive, pour ne pas dire brutale, qui sait ce qu’elle veut, indéniablement, et n’a pas peur de froisser qui que ce soit, pas même son modèle – un caméo de Benoît Hamon, qui fait un pas de plus vers sa propre pop-culturisation après avoir fait rire tout Twitter en son temps. Elle est interrompue par un appel de son frère et file vers le sud. Sa mère est mourante, tout le monde le sait sans le savoir ni l’admettre, à l’image de ce père dont les appareils auditifs n’ont plus de pile.
Que faire quand sa propre mère va mourir ? Qui plus est quand on découvre, comme Lucile, qu’elle a usurpé notre identité pour contracter des dizaines de prêts jamais remboursés ? Sauvons les meubles raconte une urgence, celle de l’ultime conversation qui compenserait des années entières de silence, expliquerait tout, apaiserait tout le monde, bref, au figuré comme au propre en l’espèce, solderait les comptes. Mais on ne revient pas comme ça sur les petites incompréhensions qui ont creusé des fossés. On ne se convainc pas si facilement de l’amour des siens. Catherine Cosme raconte cette impossibilité avec beaucoup de douceur, de délicatesse et de talent, que ce soit dans les situations ou les dialogues, ciselés et poétiques sans jamais en faire trop pour, constamment, frapper juste.
© Hélicotronc - Tripode Productions - Alva Film
La réalisatrice, qui est aussi scénariste, cheffe costumière et cheffe décoratrice – elle était sur la même scène que Vimala Pons lors de la dernière cérémonie des César pour empocher celui des meilleurs décors de L’Inconnu de la grande arche – en profite pour esquisser, en creux, le portrait d’une société incapable de préserver ses individus de la pauvreté mais extraordinairement inventive lorsqu’il s’agit de tirer profit de celle-ci. Sur ce volet politique, là encore, le film se distingue par sa simplicité désarmante, son absence d’emphase et son art de mêler le romanesque à la pédagogie.
Mais il nous faut, à nouveau, revenir à Vimala Pons, cette splendide Lucile, extrêmement bien servie par des seconds rôles brillants. Lucile qui s’essoufle, Lucile à qui sa brutalité revient en pleine figure, Lucile qui s’agace jusqu’aux larmes quand sa mère (Guilaine Londez, magnifique) fait semblant de mener une vie normale, oubliant précisément que la comédie de l’habitude est souvent tout ce qu’il reste aux vieilles personnes. Lucile qui, enfin, prend le temps de regarder cette dame en train de disparaître. Il ne faudra pas grand-chose de plus pour laisser entrevoir l’immensité de ce qui lie les filles à leurs mères et les mères à la survie de leur famille. Car derrière tous les enfants un peu blasés, toutes les vacances en famille dans le sud et tous les grands-pères qui ne remplacent pas les piles de leurs appareils auditifs, il existe des femmes que le temps, les épreuves et les secrets font rapetisser. Sauvons les meubles les réhabilite et les élève, de la plus belle des manières.
MARGAUX BARALON
Sauvons les meubles
Réalisé par Catherine Cosme
Avec Vimala Pons, Yoann Zimmer, Guilaine Londez…
Lucile est une photographe reconnue et indépendante. Lorsque sa mère tombe malade, elle accourt dans la maison de son enfance et y retrouve son frère Paul. Là, ils découvrent que leur mère, autrefois pétillante et entrepreneuse, leur cache des choses... Lucile et Paul comprennent alors qu'ils n'ont plus que quelques jours pour sauver bien plus que les meubles…
Sortie le 6 mai 2026