RENCONTRE AVEC LEYLA BOUZID - « Avec À voix basse, c’est la première fois qu’on voit, dans un pays arabe, deux femmes qui s’aiment »

© Leyla Bouzid

On l’avait découverte en 2015 avec À peine j’ouvre les yeux, et adorée en 2021 avec Une histoire d’amour et de désir. Dans son troisième long-métrage, À voix basse, Leyla Bouzid raconte l’histoire de Lilia, une femme lesbienne qui revient dans sa Tunisie natale pour les funérailles de son oncle, mort dans des circonstances mystérieuses. Rencontre avec la réalisatrice.

Quelle est la première image qui vous est venue pour faire ce film ?

À voix basse est parti du désir de filmer la maison de ma grand-mère. C’est une maison où j’ai passé tous les étés quand j’étais petite, qui se trouve à Sousse, à 60 kilomètres au sud de Tunis. Les premières images du film, c’étaient les profondeurs de cette maison, la lumière en clair-obscur, le jardin qui mange littéralement la maison, et puis nous, enfants, qui circulions dedans. Et ma grand-mère, toujours assise dans le même coin de la maison, sur un lit, avec les deux fenêtres à l’angle, où elle est souvent dans le film.

Les deux histoires d’homosexualité sont donc arrivées dans un deuxième temps ?

Le film est parti de la maison, de la figure de ma grand-mère et de mon oncle. Le personnage de l’oncle dans le film est très inspiré du mien ; il n’a pas eu exactement la même vie que dans le film, mais je voulais lui rendre hommage. À partir de là, j’ai travaillé sur la transmission : je voulais que la vie de cet oncle puisse être un héritage, quelque chose qui va aider le personnage de Lilia à mieux vivre. Je voulais vraiment travailler sur la transmission des secrets de famille, du non-dit, et puis dépasser cela, faire en sorte que l'histoire ne se répète pas. C’est comme ça que le personnage de Lilia est né – dans cette idée de filiation, de transmission, et de transformation des douleurs familiales en une force. 

Votre personnage s’appelle Lilia, vous vous appelez Leyla… Quelle part de vous y a-t-il dans ce personnage ?

Mes personnages, même dans Une histoire d’amour et de désir et À peine j’ouvre les yeux, sont toujours une espèce de double fantasmé de moi. Il y a aussi de moi dans les personnages secondaires. Mais c’est vrai que Lilia est inspirée de mon lien avec ma famille. La structure familiale du film est très proche de la mienne, donc des aspects de Lilia viennent de moi, et d’autres sont purement fictionnels ou apportés par l’actrice (Eya Bouteraa). Un personnage de film, c’est un magma.

Pour revenir sur le couple lesbien central du film, c’est la première fois que vous abordez un couple homosexuel dans vos films. Cela a-t-il été un défi ? Vous êtes-vous inspirée d’autres représentations lesbiennes que vous aviez déjà vues ?

Avec ce film, c’est la première fois que, dans un pays arabe, il y a un couple de femmes lesbiennes qui s’aiment. C’est quelque chose qui est complètement invisibilisé, qui n’existe pas, alors que l’homosexualité masculine est assez représentée dans les pays arabes – pas toujours de manière directe, mais il y a toujours des films où cela existe. J’avais conscience que dans un pays arabe, c'est un manque total. Et je suis un peu obsédée dans mon cinéma par la justesse, donc je parle toujours de gens que je connais autour de moi. J’ai énormément échangé avec la communauté queer tunisienne, même avec des gens que je ne connaissais pas au départ, que j’ai rencontrés pour leur faire lire le scénario et pour en discuter. Après, à partir du moment où on travaille l’histoire d’un couple qui s’aime, c’est juste un couple, il ne devrait pas y avoir de spécificité à ce que ce soit hétérosexuel ou homosexuel. On va plutôt travailler sur la façon dont ce couple vit, ses failles, la manière dont il fonctionne, ce qui pose problème ou non… J’ai aussi vu beaucoup de films, mais je ne les ai pas forcément pris comme modèles. J’ai un rapport aux films qui ne sont pas forcément des références directes. Mes références sont souvent des personnes dans la vie, des échanges.

© Leyla Bouzid

Il y a un film, pour moi, auquel il est impossible de ne pas penser, c’est La Petite Dernière, d’Hafsia Herzi, sorti l’année dernière. Il ressemble au vôtre, pour le sujet mais aussi pour la relation avec la mère. L’avez-vous vu ? Comment avez-vous réfléchi au rapport entre ce film et le vôtre ?

Il se trouve que les deux films ont été tournés et financés en même temps. Ils ont des liens mais ont aussi de vraies différences, ce sont des films qu’on peut faire dialoguer. On peut aussi faire dialoguer mon film avec tous les films qu’il y a eu sur le couple lesbien l’année dernière, et cette diversité-là est très riche, les histoires sont très diverses. Je pense par exemple à Des preuves d’amour d’Alice Douard, il y a des liens à faire par rapport à la maternité, et dans l’ellipse, à la fin de mon film, on pourrait y voir le film d’Alice ! Tous ces films-là se répondent, et pour le film d’Hafsia Herzi, on est aussi sur deux côtés différents de la Méditerranée. La trajectoire des personnages ne se place pas au même endroit. Il y a un vrai dialogue entre les deux films, notamment sur le rapport mère-fille, parce que quelque part, la mère tunisienne de Lilia à Sousse a quelque chose de presque plus moderne que la mère française de La Petite Dernière. Il y a quelque chose sur le non-dit où on voit qu’il n’est pas forcément lié à un territoire. Ces films vont apporter une petite pierre et se complémenter, vont se répondre. Ce sont comme les deux faces d’une même médaille.

Une chose que j’ai beaucoup aimée dans le film, c’est la photographie de l’intérieur de la maison, très chaleureux et en même temps jouant beaucoup sur les clairs-obscurs. Pouvez-vous nous dire comment vous avez travaillé cette photographie de huis clos ?

Il y a un hommage rendu à cette maison qui est un des personnages principaux du film, donc elle a des clairs-obscurs très forts, une lumière très puissante qui rentre de l'extérieur, une vraie lumière méditerranéenne des pays chauds. En même temps, elle est un peu sombre, elle a des recoins, la lumière entre mais n’illumine pas tout. Il s’agissait de reproduire la maison que je connaissais enfant, donc les références étaient des photos de famille, et à partir de là il s’agissait aussi de faire entrer la lumière de plus en plus au fur et à mesure que le film avançait, faire entrer le soleil et illuminer la maison. Il y a aussi eu un travail sur l’atmosphère très particulière de la maison. J’ai énormément travaillé sur les couleurs du film, les costumes, les couleurs des murs, des objets… Je voulais recréer un monde un peu mat, un peu hors du temps, de quelque chose qui est immuable et qui n’a pas bougé. C’était un énorme travail de direction artistique sur tous les aspects du film, pour donner cette texture particulière au film et avoir cette sensation de lieu habité, avec une âme, et qui ne bouge pas au fur et à mesure des années.

Pour revenir rapidement au personnage de la mère, comment expliquez-vous le fait qu’elle ait accepté dès le début l’homosexualité de son frère mais rejette très violemment celle de sa fille ? Comment expliquer cette différence de réaction ?

Les réactions dans la vie sont toujours complexes. J’essaie de recréer dans le cinéma des réactions qui sont à l’image de ce que l’on peut avoir dans la vie. Au départ, elle va d’abord réagir complètement à côté de ce qu’elle apprend, parce qu’elle est jalouse du père et du fait que Lilia lui ment à elle mais n’a pas menti à son père. Déjà, il y a quelque chose sur le fait de découvrir qu’on ne connaît pas son enfant, qu’elle n’a pas imaginé cela pour elle. Ce sont des choses que l’on ne peut pas processer tout de suite. Par ailleurs, on est dans un contexte particulier, celui de la Tunisie, avec une homophobie très répandue et pas forcément manichéenne, sans rejet clair et net, dans le fait de se dire « ça va être difficile pour elle ». Elle va se dire que si sa fille avait été hétérosexuelle, cela aurait été plus facile et la vie aurait été plus simple. Ce qui n’est pas vrai ; si elle s’était censurée, elle serait nettement plus malheureuse, mais c’est une idée que l’on peut avoir. Connaissant donc très bien le sujet de l’intérieur, connaissant le fait que c’est criminalisé en Tunisie, elle se dit que sa fille va avoir une vie difficile et que c’est un choc, au départ. Tout cela est assez complexe, elle l’a vécu avec son frère, elle se voit le revivre avec sa fille, et cela peut être une grosse crainte.

© Leyla Bouzid

Pour en venir aux actrices, il y a Hiam Abbass qui joue la mère, qui est un monument du cinéma arabe, et, en face, Eya Bouteraa pour jouer sa fille, une actrice qui joue pour la première fois au cinéma. Comment s’est travaillée cette collaboration ?

Eya est quelqu’un qui a décidé après le covid qu’elle voulait faire du cinéma, donc elle s’est lancée complètement dans le vide. À partir de là, elle a contacté tout Tunis, c’est là que je l’ai rencontrée. C’est quelqu’un qui est extrêmement différent du personnage dans le film, elle est très joyeuse, le rôle de Lilia a été pour elle un énorme travail. Mais elle avait une mélancolie qui se dégageait d'elle, une adhésion au sujet, et une capacité de travail et d’investissement très impressionnantes. Paradoxalement, Hiam Abass est arrivée très tard sur le projet. Lors d’une carte blanche à la cinémathèque de Toulouse, je me trouvais aux côtés d’Hiam que je n’avais jamais rencontrée, et quand je l’ai vue devant moi, quelque chose s’est immédiatement imposé à moi. Il y a une ressemblance assez forte entre elle et Eya.

Pour Eya, c’était extrêmement intimidant de travailler face à Hiam. Quand elle a commencé les premières répétitions, elle a perdu sa voix. Elle n’arrivait plus à parler, elle chuchotait, à voix basse, vraiment ! Elle était tellement intimidée que pour pallier ça, je lui ai fait crier tout le scénario sur la plage en marchant avec elle, pour retrouver sa voix, et cela a marché. C’est vrai qu’elle tient très bien le contrechamp. Il y a eu une complicité très forte entre elles deux. Hiam a énormément aidé Eya, elle l’a coachée, lui a donné énormément de conseils. Cela a été très beau à voir.

Vous terminez le film en rappelant que l’homosexualité est toujours criminalisée en Tunisie. Votre film circule-t-il en Tunisie et au Maghreb ?

Nous sommes extrêmement fiers, parce que le film sort en Tunisie le 29 avril, une semaine après la France. Ce sera probablement un des rares pays arabes où il pourra passer. Il va sans doute susciter un débat, qui doit avoir lieu, pour défendre les libertés individuelles. Il sera très fortement défendu aussi par tout le casting, notamment par Salma Baccar, qui joue la grand-mère, et qui est une ancienne réalisatrice tunisienne – elle n’est pas comédienne, c’est la première fois qu’elle joue ! C’est aussi une ancienne députée ; elle est très connue en Tunisie. Nous avons aussi envie de susciter une discussion qui est indispensable, car aujourd’hui, les libertés individuelles peuvent avancer en Tunisie, et c’est bien de faire quelque chose pour essayer de les défendre. Par ailleurs, c’est le protectorat instauré par les Français en 1913 dans le cadre de la colonisation en Tunisie qui a mis en place une panoplie de lois moralisatrices, criminalisant l’adultère par exemple. Cette loi est restée, et c’est un bagage législatif que la France a établi dans plusieurs pays d’Afrique, notamment le Sénégal qui aujourd’hui a renforcé cette loi. Les joies du colonialisme… Que l’on ne regrette pas !

Pour finir, pouvez-vous partager avec nous vos chocs féministes de cinéaste ?

Il y a plusieurs films ! Il y a Les Silences du palais, un film tunisien de Moufida Tlatli, un film sur la sororité, les femmes ; c’est aussi un film sur la domination masculine, parce que ce sont des femmes qui sont toutes des servantes. C'est un film vraiment très fort, très puissant, que j’essaie toujours de programmer quand on me donne des cartes blanches. Aussi, ce n’est pas très original mais quand même, La Leçon de piano, pour la sensualité, le désir féminin… C’est un film qui m’a bouleversée. Je vais aussi citer un livre L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, qui m’a déplacée à beaucoup d’endroits, et notamment sur la manière de raconter des choses par la périphérie, par l’ellipse, c’est très beau. Je ne sais pas si cela a une influence dans mon cinéma, mais dans ma vie, c’est un livre qui a pu renouveler un regard, et c’est aussi un livre très féministe ! 

Propos recueillis par Mariana Agier

A voix basse

Réalisé par Leyla Bouzid

Avec Eya Bouteraa, Hiam Abbass, Marion Barbeau

De retour en Tunisie pour les funérailles de son oncle, Lilia retrouve une famille qui ignore tout de sa vie à Paris. Déterminée à éclaircir le mystère de cette mort soudaine, Lilia se retrouve confrontée aux secrets d'une maison où cohabitent trois générations de femmes.

En salles le 22 avril.

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