RENCONTRE AVEC MARIE RÉMOND – « Ce que j’ai vécu ne m’enlèvera pas ma joie »
© Films du Grand Huit
Dans Élise sous emprise, la metteuse en scène et primoréalisatrice Marie Rémond raconte l’histoire d’une femme engluée dans une relation toxique. En s’inspirant de son vécu, elle livre un film fin sur l’emprise, qui détaille avec minutie l’impact psychologique et physique que celle-ci peut avoir sur la victime.
Élise est assistante metteuse en scène. Quand le metteur en scène meurt, elle se retrouve propulsée à la tête de la troupe de théâtre. Une situation qu’elle peine à gérer puisqu’elle est également préoccupée par sa relation avec Léopold, un metteur en scène qui ne cesse de souffler le chaud et le froid entre eux. L’angoisse va alors peu à peu prendre toute la place dans son quotidien…
Le point de départ de votre scénario vient de votre expérience personnelle. Vous avez également connu une relation similaire. À quel moment cette envie de la mettre en scène, en usant de la fiction, vous est-elle venue ?
Je pense que je n’aurais pas osé si on ne me l’avait pas proposée. Cette proposition est venue d’une productrice, Pauline Seigland, qui avait vu mes spectacles de théâtre précédents, notamment Vers Wanda qui parlait, entre autres, de la relation toxique entre l’actrice Barbara Loden et le réalisateur Elia Kazan. Cette création posait plusieurs questions : pourquoi décide-t-on de suivre un homme qui nous fait du mal ? Pourquoi reste-t-on passive face à cela ? Après l’avoir vue, Pauline Seigland m’a demandé : « Si tu devais écrire quelque chose pour le cinéma plutôt que pour le théâtre, qu’est-ce que ce serait ? » J’ai décidé de sauter le pas, car en réalité, j’avais mon sujet tout prêt, puisque je l’ai vécu ! Au théâtre, je raconte plus souvent la vie des autres [outre une pièce sur Barbara Loden, Marie Rémond a aussi mis en scène André sur le tennisman Andre Agassi ou Comme une pierre qui… sur Bob Dylan, ndlr]. Écrire pour le grand écran m’a permis de me lancer un petit défi : et s’il était temps d’écrire sans béquille ?
Ces dernières années, il y a eu plusieurs films ou séries sur l’emprise. Ces œuvres l’abordent sous différents angles. Quel était le vôtre et pourquoi avoir décidé d’apporter votre pierre à l’édifice ?
Je voulais parler des symptômes du trouble panique, sans forcément mettre l’accent sur la relation toxique. J’avais l’impression que c’était un sujet peu traité au cinéma, même si on voit parfois des crises d’angoisse, on ne voit pas le moment où la peur prend toute la place et régit le moindre de nos mouvements. En commençant à écrire cette histoire, j’y ai mis quelques éléments autobiographiques, notamment cette relation toxique qui dure des années. Dans mon scénario, cette relation n’enferme pas la victime, ne l’isole pas entièrement des autres. C’est très insidieux. Et je l’avais moins vu représenté. Cela m’intéressait de montrer qu’on peut rester englué en ayant l’impression de maîtriser les choses alors qu’à un moment on ne maîtrise plus rien.
Il y a aussi le fait que le personnage de Léopold, joué par José Garcia, finit par s’approprier son travail ?
On imagine sans mal qu’à chaque fois qu’il entame un projet, il lui promet qu’elle en fera partie. Puis, évidemment, elle découvre que le projet a déjà eu lieu et qu’elle n’est pas dedans. Ce genre de pervers narcissique se nourrit de l’énergie des autres. Dans mon histoire personnelle, il y avait une grande différence d’âge entre lui et moi. Il avait donc un véritable ascendant, que ce soit grâce à l’âge, ou à son expérience dans le milieu théâtral. J’étais très admirative de son travail, alors je donnais mon temps, mon énergie, pour mener à bien ses projets.
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Pourquoi avoir gommé cette différence d’âge dans le film ?
Déjà, le film a pris plus de dix ans à se monter. Alors j’ai hésité, allais-je jouer ce rôle ou pas ? Car si c’était le cas, il n’y aura plus de différence d’âge… Au début, cela me gênait, puis je me suis dit que cela pouvait rendre l’histoire plus universelle. Les relations toxiques n’existent pas uniquement dans un contexte de différence d’âge, on peut les connaître à plusieurs moments de notre vie.
Vous avez choisi José Garcia pour incarner le rôle de Léopold. Nous l’avons vu il y a quelque temps au cinéma dans un rôle un peu similaire dans Dis-moi juste que tu m’aimes d’Anne Le Ny et Anne Le Ny apparaît justement dans votre film. En avez-vous parlé toutes les deux ? Comment les projets se sont-ils télescopés ?
Nous n’en avons pas du tout parlé ! Quand nous avons commencé le tournage, le film d’Anne Le Ny n’était pas encore sorti. Je ne savais pas que José Garcia avait joué ce type de rôle. Je l’avais déjà vu dans plein d’emplois différents, dans Le Couperet ou dans Extension du domaine de la lutte, mais en effet, je ne l’avais jamais vu dans ce registre-là. Après, les deux personnages, bien que ce soit deux pervers narcissiques, sont assez différents. Dans Dis-moi juste que tu m’aimes, on se rend bien compte que le personnage est complètement malade, véritablement obsessionnel. Alors que dans mon film, Léopold est bien plus proche de quelqu’un qu’on pourrait croiser au quotidien. Il est très solaire, brillant socialement, et il sait souffler le chaud et le froid dans une relation. C’est justement cette alternance entre les moments géniaux et les moments terribles qui engluent la victime dans cette relation, car elle se raccroche aux bons souvenirs et aux bons moments.
Elise est assistante d’un metteur en scène. Elle travaille sur une adaptation du roman Perturbation de Thomas Bernhard. Pourquoi avoir choisi cette œuvre ?
Ce que j’adore dans cette pièce, c’est qu’elle sait parler de la solitude, de l’isolement des êtres. Cela raconte l’histoire d’un médecin de campagne qui se rend de malade en malade jusqu’au jour où il y a une inondation. Et face à cette immense catastrophe, les gens se remettent à communiquer entre eux. Je trouvais qu’il y avait un beau parallèle entre cette pièce et l’histoire de mon film.
Avez-vous pensé à mettre cet ouvrage en scène à une période ?
Non. En revanche, j’ai assisté à des répétitions de l’adaptation de Krystian Lupa. J’ai l’impression qu’il reste peu de « grands maîtres » metteurs en scène, Lupa est l’un des derniers. J’étais fasciné par sa manière de diriger le plateau. Il déambulait pieds nus sur scène au milieu des acteurs avec son interprète, car comme il parlait polonais, les acteurs ne comprenaient pas ce qu’ils disaient. Il avait l’air d’être totalement dans son monde. Les acteurs se penchaient pour essayer de capter les éléments qu’il leur envoyait. C’était fascinant.
En parlant des comédiens, ils ont aussi une certaine importance dans votre film. Quand Élise reprend la direction de la pièce Perturbation, elle se heurte toujours à des questionnements, voire des refus des comédiens. Est-ce une situation à laquelle vous avez souvent dû faire face ?
Ça m’est arrivé, évidemment. Après, la situation d’Élise est particulière. Elle reprend le travail de quelqu’un d’autre au pied levé alors qu’elle ne se sent pas prête. Elle n’est pas en confiance. Et quand, en tant que metteuse en scène, on ne se sent pas à sa place, les acteurs le ressentent aussi. Mon film n’est pas une critique du milieu théâtral, car cela peut se comprendre. Les acteurs ne sont pas vraiment contre elle. Comme Élise reçoit beaucoup de violence au sein de sa relation toxique, elle finit par tout balancer sur ses comédiens et eux réagissent. C’est un peu injuste, mais c’est réel. Quand on souffre et qu’on accumule la souffrance sans rien dire, il y a un moment où on risque de tout balancer sur des personnes qui n’y sont pour rien.
© Films du Grand Huit
Mais pensez-vous qu’il en serait de même pour un metteur en scène ? Que celui-ci serait tout autant questionné dans son travail ? Ressentez-vous toujours une différence de traitement dans votre travail en tant que metteuse en scène ?
Il y a quelques années, je discutais avec de jeunes metteuses en scène et elles me disaient que ce qui était le plus insupportable venait des équipes techniques. Les régisseurs ne les prenaient pas au sérieux. J’ai l’impression que c’est quelque chose d’encore assez présent.
Je me demandais si dans votre film, il n’y avait pas un petit tacle discret aux mises en scène contemporaines. Élise tente de trouver du « vrai » sur scène, notamment via des décors naturels. En revanche, Léopold mise sur des plateaux très épurés avec une direction d’acteurs qui permet à peine à ceux-ci de bouger…
Pour le personnage de Léopold, je me suis inspirée de quelqu’un que j’ai connu et qui avait tout un discours sur la modernité, l’abstraction au théâtre, etc. Tout était tellement enrobé intellectuellement d’un beau vernis brillant. Je ressentais toujours un écart entre l’admiration que j’avais quand je l’écoutais parler et ma perplexité quand je voyais ses œuvres. C’était cela que je voulais retranscrire.
Dans votre film, il y a beaucoup de variations de ton. Le sujet est assez lourd, mais grâce à certains personnages, notamment celui du paysagiste campé par Gustave Kervern, il y aussi quelques moments de légèreté et d’absurde. Comment avez-vous travaillé ces variations ?
C’est un vrai plaisir. J’ai une vraie joie à écrire ce type de scènes absurdes. Puis, c’était surtout une manière de dire que ce que j’ai vécu ne m’enlèvera pas ma joie.
Dernière question spéciale Sorociné : est-ce qu’il y a des films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Thelma et Louise, évidemment. Wanda de Barbara Loden dont je parlais précédemment. Puis, il y a le travail de Delphine Seyrig. J’avais fait un spectacle avec Caroline Arrouas qui s’appelait Delphine et Carole et qui parlait de la relation entre Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos, sur tous les petits films documentaires qu’elles ont faits ensemble.
Évidemment, je suis tentée de vous demander également quelles sont les pièces de théâtre qui ont provoqué un choc féministe chez vous.
Récemment, j’ai adoré La guerre n’a pas un visage de femme de Julie Deliquet. Je l’ai vue dans la grande salle du TGP, qui est la salle Delphine-Seyrig d’ailleurs ! Et je me souviens : on entendait vraiment une mouche voler. Il y avait un grand silence. Tout le monde était suspendu aux récits de ces femmes, qui racontent la guerre d’un point de vue féminin et qui abordent des questions qu’on ne s’est jamais posées.
Propos recueillis par Enora Abry
Élise sous emprise
Réalisé par Marie Rémond
Avec Marie Rémond, José Garcia, Gustave Kervern
Rien ne va plus dans la vie d’Élise : engluée dans une relation toxique avec Léopold, elle se retrouve propulsée à la tête d’une troupe de théâtre, suite à la mort soudaine du metteur en scène dont elle était l’assistante. Submergée par des crises de panique, Élise vacille. Mais peut-être est-ce dans cette confusion qu’elle parviendra à se libérer de ses emprises et à reprendre le contrôle de sa propre vie ?
En salles le 13 mai 2026.