NI VUE, NI CONNUE - Marc Fitoussi

© Avenue B

Les sentiers de la gloire

Réalisateur prolifique, Marc Fitoussi imagine un monde dans lequel Isabelle Huppert n’aurait jamais percé dans le cinéma et serait toujours cantonnée à la figuration. Et si son film s’étiole malheureusement sur la fin, il se révèle joliment cruel avant cela.

Entre 2018 et 2020, Marc Fitoussi a réalisé plusieurs épisodes de la série Dix pour cent, qui plaçait au centre de chacun d’entre eux un·e acteur·ice jouant son propre rôle. Est-ce cet exercice méta qui lui a donné l’idée de Ni vue, ni connue ? Toujours est-il que le cinéaste prolifique (huit longs-métrages et le segment d’un neuvième en l’espace de dix-neuf ans) reprend le concept, en plaçant cette fois-ci Sandrine Kiberlain dans ses vêtements et ses doutes de comédienne bourgeoise complètement déconnectée. Face à elle, Isabelle Huppert est en pleine uchronie : elle incarne Corinne Maclou, une actrice qui n’aurait jamais percé, éternelle figurante un peu frustrée, technicienne du jeu qui n’a que peu d’occasions de pratiquer. Forcément, celle qui aimerait donner une épaisseur psychologique à l’employée chargée des photocopies floue en arrière-plan est une grosse casse-pied sur un tournage. Mais surtout une battante, déterminée à faire passer ses bandes démo et son CV aux stars du cinéma.

Ni vue, ni connue est d’abord une comédie assez réjouissante dans les piques qu’elle peut envoyer au monde du cinéma et à ses célébrités capricieuses, qui aimeraient qu’on râpe un pull pour qu’elles aient moins chaud, n’imaginent pas se déplacer autrement qu’en taxi et n’ont pas la moindre conscience de ce que la précarité implique. Mais c’est lorsque le film assume sa cruauté qu’il touche le plus juste. Corinne Maclou n’a pas de chance, mais pas non plus les codes pour se hisser au sommet, poursuivant son autopromotion comme une jeune diplômée à un salon de l’emploi. En choisissant de ne pas épargner ce personnage, Marc Fitoussi évite l’écueil du discours convenu autant que celui de la trop grande révérence envers son actrice. 

© Avenue B

Le réalisateur a aussi l’excellente idée de retranscrire toutes les subtilités hiérarchiques du cinéma français. Anne Marivin, également dans son propre rôle, symbolise ces actrices « du milieu », certes reconnues mais tout de même forcées de tourner des séries policières ringardes pour gagner leur vie. Elle méprise Corinne Maclou et supplie Sandrine Kiberlain de plaider sa cause auprès des cinéastes qui l’emploie. De cette lutte permanente pour prendre la lumière, qui annihile de facto toute chance de véritable solidarité, Marc Fitoussi parvient à rendre toute l’acidité.

Pour être pleinement réussi, Ni vue, ni connue aurait peut-être pu assumer complètement l’inversion des rôles, et choisir un visage anonyme à la place de Sandrine Kiberlain. Dès lors, il aurait moins souffert de son paradoxe intrinsèque, qui est de rendre hommage aux soutiers de la figuration avec un casting cinq étoiles. Mais même sans aller jusque-là, la comédie aurait gagné à tenir le parti pris de la férocité jusqu’au bout. En cédant à la facilité dans ses dernières minutes, en abandonnant la comédie impitoyable pour lui préférer la guimauve, le film perd en force et en pertinence.

MARGAUX BARALON

Ni vue, ni connue

Réalisé par Marc Fitoussi

Avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin

Dans le New Jersey, un adolescent de 16 ans surnommé « Pyteh » partage son temps entre les tapis de lutte et le petit restaurant tcherkesse de sa famille, au bord de la faillite. Mais une décision impulsive de son père, éternel opportuniste, vient bouleverser sa trajectoire — façonnant peu à peu un récit de fierté, d’héritage et de masculinité.

En salles.

Suivant
Suivant

RENCONTRE AVEC VALENTINA MAUREL — « J’évite les personnages héroïques parce qu’on peut être puissante et subversive sans le savoir »