RENCONTRE AVEC VALENTINA MAUREL — « J’évite les personnages héroïques parce qu’on peut être puissante et subversive sans le savoir »
© Kriss Dewitte
Avec Ton animal maternel, son deuxième long-métrage, la réalisatrice franco-costaricienne poursuit son exploration des liens familiaux dysfonctionnels, tout en s’attachant à filmer une ville et un pays rarement montrés au cinéma.
Au loin, au sommet d’une rue qui arrive ensuite en pente raide vers le premier plan, une jeune femme apparaît. Cette image, anodine à première vue, ponctue régulièrement Ton animal maternel, deuxième long-métrage de la cinéaste franco-costaricienne Valentina Maurel. Et résume à elle seule une partie du projet : montrer, sans démonstration, comment trois femmes d’une même famille, la mère et ses deux filles, habitent le monde et le traversent. La mère est poète, l’aînée persuadée d’avoir choisi la bonne vie, celle des études en Europe, la cadette nettement moins rangée et cartésienne, préférant croire aux esprits. De ce film sensuel et enveloppant, on retient une atmosphère et un espace libre à investir, pour ses personnages autant que pour ses spectateur·ices. Nous avons rencontré Valentina Maurel à Paris, où elle vit, pour parler de San José, la capitale costaricienne qu’elle a choisi de filmer, de la complexité des personnages féminins et de la nécessité d’embrasser aussi la part mystique de son identité.
Sorociné : Comment s’est construit Ton animal maternel, qui semble être presque une suite de votre long-métrage précédent, Tengos sueños electricos, avec la même actrice principale et le même acteur qui joue son père ?
Valentina Maurel : Cette filiation n’était pas consciente. J’ai été un peu frustrée avec mon premier film, qui devait parler d’une famille. En tournant, en montant, je me suis rendue compte que cela parlait surtout de la relation d’une fille avec son père. J’ai dû sacrifier d’autres personnages, notamment celui de la mère et de la sœur. Par ailleurs, j’avais été un peu étonnée par les réactions d’une partie du public, très critique vis-à-vis de la mère alors que le personnage du père est franchement problématique. Je me suis demandé pourquoi et je me suis rendue compte que les personnages féminins en général, et maternels en particulier, sont casse-gueules en fiction. Pour qu’ils soient appréciés des spectateurs, il faut qu’ils soient exemplaires, admirables, vertueux. J’ai donc commencé à écrire Ton animal maternel à partir de la mère, en essayant de lui donner toute la complexité que j’aime dans les personnages de cinéma. Ensuite, le film a grandi et il est devenu ce qu’il est maintenant, un film plus choral.
Comment avez-vous imaginé votre protagoniste, Elsa, qui ressemble à une version plus âgée d’Eva, la jeune héroïne de Tengos sueños electricos ?
V. M. : Elle me ressemble forcément un peu. Comme elle, je suis passée par l’Europe, puisque je suis franco-costaricienne. Je voulais utiliser son regard pour explorer la difficulté de rentrer chez soi, de penser l’endroit d’où on vient lorsqu’on a intégré, même sans le vouloir, une vision un peu néocoloniale de son pays d’origine. Lorsqu’on sent tout à coup qu’il s’agit de la périphérie du monde, parce qu’on est passé par l’Europe. Mais comme Elsa n’était pas tout à fait mon personnage principal, j’ai accepté qu’elle regarde les autres tout en ayant ses propres angles morts.
Qu’est-ce qui vous attire dans les personnages féminins désobéissants ?
V. M. : J’essaie d’éviter les personnages héroïques parce que je pense qu’on peut tout à fait être rebelle, puissante et subversive sans le savoir. Je fais partie d’une génération qui a grandi sans mots pour pouvoir me libérer de certaines violences sociales. En tant que jeune femme dans un pays machiste et conservateur, j’ai pu trouver ma liberté et m’épanouir en étant dans une désobéissance qui me mettait parfois dans des situations de vulnérabilité et de subordination. Mon premier film parle quand même d’une jeune femme qui couche avec l’ami de son père, ce qui est une forme de soumission et, paradoxalement, lui donne aussi le sentiment d’être une femme… Ce sont ces contradictions qui m’intéressent. Dans Ton animal maternel, c’est pareil : Amalia, la petite sœur d’Elsa, veut croire en Dieu et se marier. Elle a un rapport au désir qui passe par l’image de fantômes qui lui rendent visite la nuit pour la violer. On pourrait croire que ce n’est pas du tout la voie de la liberté mais quelque chose, dans cet abandon au désir, est aussi très épanouissant. J'aime bien donner aux spectatrices de tels personnages parce que je pense qu'on a toutes été confrontées à ces contradictions-là, au fait de ne pas avoir été les féministes parfaites et de s'être libérées en prenant des chemins étranges, des raccourcis parfois contradictoires.
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Dans une scène, la mère d’Elsa lui dit qu’elle regarde mal Amalia, qu’elle est trop rationnelle et devrait accepter une part de mysticisme. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette tension entre l’ésotérisme, la croyance, et la rationalité ?
V. M. : Ce qui m’intéresse dans les dynamiques familiales, c’est qu’elles en reflètent d’autres, plus larges. Dans cette famille-là, deux sœurs empruntent des chemins très différents. Elsa embrasse le rêve de la classe moyenne / aisée sud-américaine, qui est de faire des études et de réussir sa vie. Amalia fait le choix inverse du déclassement social, de ne pas faire d’études et de croire aux fantômes. Il y a un certain mépris des autres membres de la famille envers ces choix-là, qui sont effectivement a priori mauvais. Mais peut-être y a-t-il aussi quelque chose de potentiellement libérateur là-dedans. Il y a la possibilité de rompre avec une certaine vision du monde. Je ne veux pas avoir de discours postcolonial sur les choses car j’essaie de ne pas thématiser le cinéma, mais il y a un rapport à l’invraisemblable et au mystique en Amérique centrale que l’on devrait célébrer. Au Brésil ou au Mexique, le syncrétisme fait partie de l’identité nationale et est considéré comme une valeur. Mais au Costa-Rica, on vit dans l’exemplarité blanche et catholique, tournés vers le nord, et on en oublie que notre rapport au réel est singulier.
La poésie, très présente dans vos deux films, avec des parents qui exercent le métier de poète, induit aussi un autre rapport plus distancié au réel…
V. M. : Je suis fille de poète donc ce qui m’intéresse dans l’absolu, ce n’est pas la poésie mais ses coulisses, c’est-à-dire ce décalage étrange entre des gens qui veulent dire des choses très profondes sur la vie mais doivent tout de même la traverser dans tout ce qu’elle a de prosaïque. Le rapport à la culture est moins hiérarchisé au Costa-Rica qu’en Europe. Aucun critère ne distingue un bon d’un mauvais poète, et vous le devenez dès que vous écrivez de la poésie, sans besoin d’être publié. Il y a quelque chose de libérateur là-dedans aussi, et c’est à cet endroit-là que s’articulent les deux, la poésie et le mysticisme. Ce sont deux façons de négocier avec le réel.
Le cinéma en est-il une troisième ?
V. M. : En tout cas, je sais qu’il y a un vide à combler en Amérique centrale, parce qu’on n’a pas été représentés de façon fidèle. J’ai l’impression qu’il y a une façon exotique de nous voir et mon désir est de rompre avec ce stéréotype-là. Mais la question est la même que pour le personnage d’Elsa : quelle légitimité ai-je à le faire alors que je vis en France ? Je n’ai pas fini d’y répondre mais, dans tous les cas, je veux participer à la possibilité qu’il y ait une façon plurielle de se voir à l’écran. Filmer les rues de San José, la capitale costaricienne, qui n’a jamais été montrée au cinéma, je pense que cela génère au spectateur costaricien la même sensation qu’a pu générer L’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat des frères Lumière. Il y a moins de candeur dans la réaction, évidemment, mais, qu’ils aiment le film ou non, c’est un peu émouvant de voir l’endroit que l’on traverse quotidiennement avoir la légitimité d’être à l’image.
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On a d’ailleurs l’impression que vous filmez une manière d’habiter cette ville, avec les mêmes plans qui reviennent sur des rues en pente…
V. M. : Les habitants de San José ont un rapport particulier avec leur ville car ils sont toujours en train de se jeter sur des choses. J’aime les lieux de cinéma qui deviennent familiers à force d’être traversés par des personnages. Et j’aime aussi les répétitions dans les films. J’imagine que cela lasse certains spectateurs, qui imaginent qu’un scénario doit toujours avancer, mais ces images qui reviennent sont un peu comme les rimes d’un poème. La même image qui revient, alors que quelque chose a changé, qu’un personnage n’est plus tout à fait le même, c’est cela qui donne du sens aux films. Je pense que c’est pour cela que je filmerai toujours les mêmes rues.
San José est d’ailleurs réputée pour être l’une des villes les plus laides du monde, comment fait-on exister un endroit moche au cinéma ?
V. M. : Nous en parlons souvent avec mon chef opérateur, Nicolás Andrés. Pour mon premier film, on se disait qu’il fallait filmer San José comme si c’était une ville du Japon, alors que ni lui ni moi n’y avons jamais été. Pour celui-ci, nous avions en tête New-York dans les années 1970. Que cela se sente ou non dans le résultat final n’a pas d’importance, ce qui l’est, c’est de se déplacer un peu pour voir la ville autrement. Je pense que c’est l’effort à faire, quand on vient d’un petit pays, pour se sentir sujet de cinéma. En soi, je n’essaie pas de contrer des stéréotypes ou de rendre la ville belle, j’assume simplement l’émotion que je ressens lorsque je filme des quartiers que je connais très intimement. J’imagine que cela se sent dans le résultat final. Beaucoup de spectateurs costariciens qui viennent voir mes films me disent qu’ils ne voient pas du tout San José comme cela. C’est donc bien qu’il y a quelque chose de spécifique dans ma façon de filmer qui m’échappe un peu moi-même. Il faut que plein de réalisateurs et de réalisatrices s’en emparent. Il y a aussi, même dans le cinéma de fiction, l’idée de documenter des choses avant qu’elles disparaissent.
Propos recueillis par Margaux Baralon
Ton animal maternel
Réalisé par Valentina Maurel
Avec Daniela Marin Navarro, Mariangel Villegas, Marina de Tavira
De retour au Costa Rica après des études en Europe, Elsa retrouve sa petite sœur Amalia, seule dans la maison familiale. De plus en plus insaisissable, celle-ci semble enfermée dans des croyances ésotériques. Elsa essaie d’alerter leurs parents, mais ni le père, trop occupé par ses nouvelles conquêtes, ni la mère, absorbée par la réédition des poèmes érotiques de sa jeunesse, ne semblent prendre la mesure de la situation. Le retour d’Elsa engage les trois femmes à interroger leur lien indéfectible.
En salles le 7 octobre 2026