RENCONTRE AVEC SARAH ARNOLD — « Les personnages un peu ridicules sont plus honnêtes »
©5À7 FILMS - FRANCE 3 CINÉMA - PLAYTIME
La réalisatrice signe avec L’Espèce explosive un premier long-métrage singulier, qui oscille entre polar, burlesque et comédie romantique. Nous l’avons rencontrée pour parler de ses inspirations esthétiques, ses dialogues ciselés et son goût pour les personnages désaxés.
Dès sa séquence d’ouverture, lancée à pleine vitesse sur une route de campagne avec le beat de la chanson Crooked, d’Evil Nine et Aesop Rock, L’Espèce explosive impose son ton. Ce polar, qui raconte le débarquement de Fulda, gendarme venu de Corse (Alexis Manenti), en pleine forêt des Ardennes, où la tension monte entre agriculteurs et chasseurs, ne ressemble à aucun autre. Et lorsqu’une psy, Stéphane (Ella Rumpf), est engagée elle aussi à la gendarmerie, tout déraille franchement. Nouvelle venue dans le cinéma français, Sarah Arnold impose une patte, un rythme, et un humour fracassant à l’écran. Mais aussi des choix visuels tranchants, dont elle nous a parlé avec passion.
Sorociné : Votre film est-il un polar ou une histoire d’amour maquillée en polar ?
Sarah Arnold : C’est un faux polar, un faux film de genre mais aussi une fausse comédie romantique. L’aspect polar nous a aidés pour les financements et agit comme un véhicule. C’est un genre qui me plaît beaucoup dans la littérature et au cinéma. Ce que je trouve intéressant par exemple dans un film comme Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson, c’est qu’on y retrouve une histoire de cœur ravagé, la marijuana qui fait dysfonctionner et une enquête un peu délirante. Le polar sert à parler d’une injustice, d’une situation de magouille, exactement comme dans L’Espèce explosive, où il s’agit de l’importation illégale de sangliers mais en réalité, cet élément n’est qu’une métaphore, un prétexte pour parler d’autre chose.
Comment vous est venue justement cette idée de mettre en scène un conflit entre agriculteurs et chasseurs dans l’est de la France, sujet niche s’il en est ?
S. A. : Je l’ai trouvée en lisant un article de presse qui parlait de cette guéguerre. Et puis j’avais envie de faire un film principalement peuplé d’hommes, en enlevant toutes les femmes avant de n’en placer plus qu’une pour que le féminin résonne d’autant plus. L’unique rôle principal féminin, celui de Stéphane, joué par Ella Rumpf, n’arrive qu’à la moitié du film et prend de plus en plus de place. L’objectif, c’était presque qu’elle fasse un hold-up, qu’elle arrache le film. Il y a quelque chose de l’ordre de l’envahissement du féminin.
Parallèlement, le masculin dans le film est toujours à côté de ce qu’on attend : le gendarme sexiste un peu bas du front s’appelle Chaton et est joué par Vincent Dedienne, on découvre l’homosexualité d’un autre personnage masculin censé incarner la virilité suprême, et le service au bar du coin est assuré par une barmaid trans…
S. A. : J’ai choisi Vincent Dedienne pour le rôle de Chaton, parce que c’est un personnage qui a peur de sa féminité et surjoue donc les codes de la masculinité. Pour Vincent, très sensible et qui n’a absolument aucun problème avec la féminité, il était possible de s’amuser avec ça. Fulda [interprété par Alexis Manenti, ndlr] arrive lui comme un gros beauf, en tenant des propos misogynes, avant d’être tiré vers sa féminité et sa sensibilité. Et pour Stéphane, qui déjà porte un prénom masculin, une référence à Stéphane Audran, j’avais demandé à Ella de se couper les cheveux et de travailler sur son androgynie. Il fallait qu’elle soit très forte et qu’elle éblouisse dans sa puissance. Le rôle de Lara, la barmaid, est incarné par Jade Fiess, que j’ai rencontrée sur une pièce de théâtre, et je l’ai écrit pour elle. Il y a eu beaucoup de questions autour du costume qu’elle porte quand elle est au bar, et qui est un peu transparent. On nous disait que ce n’était pas possible, que c’était voyeur et que cela ne la mettait pas en valeur. Étrangement, ce sont surtout des hommes qui disaient ça. Alors que Jade, la costumière et moi, nous la trouvions au contraire très belle. J’aime beaucoup son personnage, qui porte en lui quelque chose de l’ordre de l’affirmation de soi, du choix, de la liberté. Et puis paradoxalement, c’est sûrement le personnage le plus équilibré et enthousiaste du film.
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Qu’est-ce qui vous intéresse dans les personnages déséquilibrés, ce qui est précisément le cas de la quasi-intégralité de ceux de L’Espèce explosive ?
S. A. : Ce qui m’intéresse, c’est le burlesque qui peut naître des gens. Je pense que je m’identifie plus aux inaptes qu’aux personnes qui fonctionnent bien. Je ne sais d’ailleurs pas bien comment on peut fonctionner correctement dans notre société, qui est quand même très dure. On demande des choses sans jamais être entendus, c’est douloureux et il est difficile de jouer le jeu en fermant sa bouche. Donc moi, je trouve que les personnages un peu ridicules sont un peu plus honnêtes. Je ne crois plus à l’héroïsme, j’ai du mal à prendre les humains au sérieux. Commencer à se regarder à hauteur de notre ridicule, de notre incapacité, c’est plus sincère. Il faut l’avouer : on n’arrive pas à grand-chose. On n’arrive pas à faire de politiques sociales, on n’arrive pas à faire de politiques environnementales…
Comment avez-vous travaillé sur les dialogues, qui sont souvent hilarants dans leur aspect absurde ou, au contraire, très premier degré ?
S. A. : Mes coscénaristes et moi avons travaillé de façon très assidue. Je voulais des dialogues qui crépitent, qui claquent, qui créent des chocs avec les mots. J’envisageais certaines séquences, par exemple les rendez-vous chez la psy, comme des pièces de théâtre ou des films dans le film. Après, nous avons beaucoup travaillé en amont avec les comédiens, qui ont appris leur texte de manière très précise. On a travaillé sur la rythmique, les temps morts et comment restituer une certaine chanson.
Vous êtes donc une cinéaste du genre carré, qui ne laisse pas de place à l’improvisation ?
S. A. : Je suis plutôt dans le contrôle, oui… trop… C’est peut-être pour cela que je fais un film sur l’envahissement et le lâcher-prise. Le découpage était très préparé, le cadre serré. Il y a des endroits d’improvisation quand même, mais dans un cadre serré.
Visuellement, votre film possède une patte très personnelle, avec cette image un peu grainée, cette colorimétrie particulière dans les verts, les bruns et les gris… Quelles étaient vos inspirations ?
S. A. : Des films en 35 mm. J’avais fait trois films en argentique avant, et avec Noé Bach, mon directeur de la photographie, on tendait clairement vers ça. J’avais en tête Old Joy, de Kelly Reichardt, mais aussi Fargo, des frères Coen, et certains films d’Alain Guiraudie. On a aussi tourné en automne dans l’Est donc c’était très boueux et je voulais que l’image ait une odeur. Les sangliers, la boue, les trophées empaillés, tout cela a une odeur. J’étais très contente de travailler aussi avec Bénédicte Trouvé, une super maquilleuse qui collabore notamment avec Bertrand Mandico. Parce qu’il fallait travailler la saleté aussi, j’avais très peur que les costumes ou les cheveux soient trop propres. Enfin, à l’image, on a travaillé en faisant des photos argentiques des décors d’abord. On les a ensuite apportées au labo, qui a recréé à partir de cela une LUT [une look-up table, outil de traitement de l’image qui permet de reproduire un certain rendu sur des fichiers numériques, ndlr] et l’a appliquée à la caméra numérique. Ensuite, nous avons donc eu très peu d’étalonnage à faire.
Propos recueillis par Margaux Baralon
L’Espèce explosive
Réalisé par Sarah Arnold
Avec Alexis Manenti, Ella Rumpf, Vincent Dedienne, Bertrand Belin…
Dans la campagne du Nord-Est de la France, les sangliers qui ravagent les cultures provoquent une guerre ouverte entre chasseurs et agriculteurs. Brun, céréalier en faillite, lutte pour maintenir sa ferme à flot. Quand un notable du coin le pousse à bout, il déraille et disparaît. Un an plus tard, Fulda, un gendarme corse muté dans la région pour raisons disciplinaires, mène l’enquête. Entre intuitions fulgurantes et ratés spectaculaires, ses méthodes approximatives le mènent sur la piste des Attilas, des sangliers aux dimensions hors normes. Mais sa récente rupture amoureuse et la vodka dans laquelle flotte son cerveau n’aident pas. Heureusement, il y a Stéphane, la nouvelle psy de la gendarmerie : elle est là pour mettre un peu d’ordre dans son chaos — à moins que ce ne soit l’inverse ?
En salles le 7 octobre 2026