DEUX FEMMES ET QUELQUES HOMMES – Chloé Robichaud
© Les Alchimistes
Réinventer le désir
Après plusieurs drames, la réalisatrice québécoise Chloé Robichaud s’essaie à la comédie en adaptant Deux femmes en or (Claude Fournier), l’histoire de deux voisines qui décident de pimenter leur quotidien avec des hommes de passage. Un pari parfaitement réussi.
Décidément, les cinéastes québécoises ont le vent en poupe, et soyons honnêtes : ce sont les meilleures pour raconter les histoires d’amour et de désir. Que ce soit sous le prisme des classes sociales (Simple comme Sylvain, Monia Chokri), sur fond d’éco-anxiété (Amour apocalypse, Anne Émond) ou encore de l’éveil sensuel chez les ados vampires (Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, Ariane Louis-Seize), cette nouvelle vague de réalisatrices réinvente les codes du genre de la comédie et de la romance, grâce à un regard tendre et des dialogues incroyablement bien ciselés. Chloé Robichaud est aussi de cette trempe, et rien que la scène d’introduction de Deux femmes et quelques hommes suffit pour nous en convaincre.
On y voit Violette (Laurence Leboeuf), jeune mère au foyer qui discute avec son mari, Benoît (Félix Moati). Le sujet de cette discussion ? Violette entend de drôles de bruits de corneille la nuit et est persuadée qu’il s’agit de sa voisine d’appartement, Florence (Karine Gonthier-Hyndman), qui fait exprès de la rendre « témoin auditif » de ses ébats avec son mari. Après une bonne dose de dialogues absurdes et de mimes qui manient parfaitement l’art de la gêne, Violette se rend chez Florence pour lui demander des comptes. Celle-ci lui répondra que ce ne peut pas être elle, car elle n’a plus de relations sexuelles avec son mari depuis longtemps. Si elles ne savent pas vraiment comment s’y prendre, les deux femmes décident alors qu’il est temps d’arrêter de s’ennuyer, et de renouer avec leur désir.
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Porno cool
Raconter les relations extraconjugales n’a rien de neuf, mais la thématique paraît sous un autre jour face à la caméra de Chloé Robichaud. Déjà, il ne s’agit pas d’amour mais uniquement de désir – de quoi mettre de côté l’idée encore massivement répandue que les femmes finissent toujours par s’attacher amoureusement à leurs partenaires sexuels. Puis, la mise en scène renouvelle également l’approche. Pendant le film, ces deux femmes vont fréquenter quelques hommes de passage (le plombier, le facteur, le dératiseur). Ces petites saynètes, très clairement inspirées des scénarios pornos à deux ronds, parviennent à être drôles et extrêmement touchantes. On voit les deux femmes draguer maladroitement, jouer avec les codes de l’hypersexualisation sans y croire totalement face à des hommes surpris par cette expression de leur désir. Ainsi, la réalisatrice ne se moque pas de ses personnages, ni même des hommes qu’elles fréquentent, elle livre une représentation libre et joyeuse de la sexualité.
Mommy cool
Au-delà de ces scènes qui s’enchaînent, donnant à Deux femmes et quelques hommes des airs de film à sketches, le long-métrage interroge aussi les mécaniques du couple, et surtout la place occupée par la femme dans celui-ci. Si Violette et Florence s’adonnent à leur petit jeu, c’est pour briser la monotonie de leur quotidien. Toutes deux ont été réduites à l’archétype de la mère, et plus particulièrement de la mère au foyer, par leurs maris. Bien que ce statut en soi n’ait rien de rabaissant, le fait qu’elles sont constamment attachées à leurs enfants, à la tenue de la maison, et ne sont jamais regardées comme un sujet désirable, finit par peser sur les deux protagonistes. Elles doivent alors se redécouvrir, elles et leurs corps, pour tenter d’y trouver autre chose que ce à quoi le regard masculin (celui de leurs maris) les a réduites. Ainsi, Chloé Robichaud ne fait pas de l’infidélité un remède miracle contre tous les ennuis, plutôt une piste de réflexion pour les deux personnages principaux qui, en sortant des sentiers battus, parviennent à se réinventer et à trouver une certaine indépendance.
>>> Lire notre article sur les réalisatrices québécoises.
ENORA ABRY
Deux femmes et quelques hommes
Réalisé par Chloé Robichaud
Scénario de Catherine Léger
Avec Laurence Leboeuf, Karine Gonthier-Hyndman, Félix Moati
Violette et Florence sont voisines de palier et s’observent. L’une, en congé maternité, est à fleur de peau ; l’autre, en arrêt de travail, ne ressent plus rien. Leur rencontre bouscule soudain leur quotidien monotone et leur regard sur les hommes…. Et s’il était temps d’envisager une révolution sexuelle ?
En salles le 4 mars 2026.