RENCONTRE AVEC MÉLISA GODET – « Face aux violences, les femmes sont toutes sur un pied d’égalité »

© Marie Rouge

Dans La Maison des femmes, elle retrace la création et l’expansion de ce centre né à Saint-Denis pour accueillir les femmes victimes de violences. Un film solaire malgré la gravité de son sujet, porté par de merveilleux acteurs et actrices, parmi lesquel·les Karine Viard, Lætitia Dosch et Pierre Deladonchamps.

Vous avez raconté que l’idée du film vous était venue en écoutant une émission de radio qui parlait de la création de la Maison des femmes. Quelle est la première image qui vous est venue ?

J’ai vu tout de suite une équipe, un collectif. J’avais envie de filmer cet ensemble de femmes qui s’attellent à réparer des choses, à changer le monde avec leur bonne volonté. Pour moi, c’est une team de super-héroïnes. Alors la première image pourrait se résumer ainsi : des femmes en blouse hyper badass.

Votre film est effectivement un film choral. On suit les femmes médecins, les infirmières, des patientes, etc. Comment parvient-on à « doser » un film de la sorte ? Quel est le bon mélange entre l’aspect collectif et l’envie de raconter l’histoire de chacune de ces femmes ?

J’ai travaillé sur deux tâches en parallèle. D’un côté, j’ai répertorié les sujets que je souhaitais absolument aborder. De l’autre côté, j’ai construit mes personnages qui sont inspirés de beaucoup de témoignages et de récits. Puis, j’ai fait le lien. Cela a donné quelque chose de très dense qu’il m’a fallu réduire afin de ciseler mon propos.

Aviez-vous des inspirations cinématographiques en tête ?

Avant de me lancer dans la fabrication de ce film, j’en ai revu certains pour comprendre comment construire cette choralité. J’ai revu Polisse de Maïwenn, évidemment. Puis, Hors norme de Toledano-Nakache. Ces réalisateurs ont vraiment une très grande science de la choralité et ils savent parfaitement mêler le drame et la comédie – ce qui m’intéresse beaucoup. Enfin, j’ai aussi revu les films de Jeanne Herry (Pupille, Je verrai toujours vos visages).

Vous parliez de la tonalité qui navigue entre le drame et la comédie. Comment avez-vous fait avec un sujet comme celui de La Maison des femmes qui parle des violences faites aux femmes ?

Ces maisons et ces équipes sont hyper vivantes. Elles se marrent entre elles et elles se marrent avec leurs patientes. C’était très important pour moi de le montrer. Les Maisons des femmes ne sont pas des endroits de lamentations mais des endroits de réparation.

Je voulais aussi que ce film puisse porter son message le plus loin possible. Utiliser un peu de comédie, cela peut aider le spectateur et lui donner envie de le découvrir. Enfin, très honnêtement, j’adore écrire des blagues !

Comment s’est passée la phase de recherche pour écrire le film ?

On pourrait s’attendre à un travail en immersion, mais cela n’a pas été mon approche. Déjà, je pense que la créatrice de La Maison des femmes, la Dre Ghada Hatem, ne l’aurait pas permis. Les équipes ont beaucoup de travail et il faut garder à l’esprit que les parcours de soin sont toujours fragiles. Je n’aurais pas été à l’aise avec l’idée d’interférer ou d’imposer ma présence dans ce processus.

Afin d’être juste dans mon écriture, j’ai pu avoir accès à de la documentation. J’ai de la chance, car celle-ci existe ! Ghada et ses équipes ont travaillé pour faire parler d’elles afin de s’étendre. Puis, il y a eu des documentaires, des thèses de médecine sur le sujet… Je recommande aussi, à ceux que ça intéresse, un super podcast : « Réparer les violences. En immersion à la Maison des femmes ».

Enfin, à plusieurs étapes du scénario, j’ai pu échanger avec Ghada et confirmer que j’étais au bon endroit. Ses retours étaient très précieux, car ma plus grande crainte aurait été de trahir ces soignantes et ces patientes.

© Marie Rouge

L’équipe médicale est majoritairement composée de femmes. Mais il y a aussi un homme, le psychologue du centre, qui est incarné par Pierre Deladonchamps. Comment avez-vous construit ce personnage ?

Il est inspiré de plusieurs médecins qui ont travaillé à la Maison des femmes. C’est vrai qu’en général, il y a peu de soignants. Ce sont plutôt des soignantes. Je voulais souligner cette réalité tout en montrant que des hommes interviennent aussi. Je trouve qu’ils ont une position intéressante, car ils peuvent dire à ces femmes qu’en tant que médecin et en tant qu’homme, ils ne trouvent pas ces violences normales. C’est important et nécessaire que les hommes se positionnent sur ces sujets, qu’ils reconnaissent les inégalités et les violences. Je les invite donc à aller voir le film et parler de ces sujets.

Dans votre film, nous voyons les femmes parler des violences subies, mais aucune de ces scènes n’est présente à l’écran…

Personnellement, en tant que réalisatrice, ça ne m’intéresse pas. Je ne veux pas montrer des personnages féminins en tant qu’objets de violences. Et je n’ai pas envie de mettre des actrices dans cette situation, même si c’est pour de faux. Le cerveau sait peut-être qu’il s’agit d’un jeu, de cinéma, mais le corps, en revanche, peut avoir des doutes. Je serais très mal à l’aise de mettre cela en scène sur mon plateau.

Puis, à la Maison des femmes, les femmes sont sujets et non pas objets. Cela doit s’illustrer dans la mise en scène.

Il y a plusieurs profils de soignantes, mais il y a aussi une grande diversité de profils de patientes, que ce soient des femmes en situation précaire ou d’autres plus bourgeoises…

Toutes les femmes sont sur un pied d’égalité face aux violences. Peu importe l’âge, le lieu de résidence, la situation financière. Pour le comprendre, il suffit de regarder les noms, âges et emplois des victimes de féminicide.

Considérer que les violences faites aux femmes n’existent que dans un certain type de milieu est parfaitement illusoire. Cela entretient l’idée de « ce n’est pas chez nous, ça ne nous regarde pas ».

Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?

Quand j’étais petite, je regardais beaucoup les films de Coline Serreau. C’est l’une des premières femmes réalisatrices à avoir connu de très grands succès, tout en balayant des sujets très importants sous couvert de comédie. Je pense notamment à Romuald et Juliette. C’est un couple qu’on n’avait jamais vu au cinéma. Je pense aussi à La Crise. Qui n’a jamais pensé à péter un câble comme Zabou Breitman dans son monologue « Je ne veux pas ! » ?  


Propos recueillis par Enora Abry

La Maison des femmes

Réalisé par Mélisa Godet

Avec Karine Viard, Laetitia Dosch, Eye Haïdara, Pierre Deladonchamps

À la Maison des femmes, entre soin, écoute et solidarité, une équipe se bat chaque jour pour accompagner les femmes victimes de violences dans leur reconstruction. Dans ce lieu unique, Diane, Manon, Inès, Awa et leurs collègues accueillent, soutiennent, redonnent confiance. Ensemble, avec leurs forces, leurs fragilités, leurs convictions et une énergie inépuisable.

En salles le 4 mars 2026.

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