RENCONTRE AVEC CHLOÉ ROBICHAUD – « Le danger avec la comédie, c’est de vouloir jouer la comédie »

© Les Alchimistes

La réalisatrice et scénariste québécoise, révélée en 2013 avec un premier film sélectionné à Cannes, s’aventure pour la première fois du côté comique du cinéma avec Deux hommes et quelques femmes, vaudeville à la sauce féministe. Invitée au festival de La Roche-sur-Yon, elle nous avait parlé de cette adaptation libre et décomplexée, des fantasmes un peu cliché et du rôle psychanalytique du karaoké.

Pourquoi avoir décidé d’adapter la pièce de théâtre elle-même tirée du film Deux femmes en or de 1970 ?

C’est surtout l’envie de travailler avec Catherine Léger, autrice de la pièce et scénariste du film. Son travail m’est familier, je l’aime beaucoup. Elle a un ton, un humour unique et un féminisme décomplexé. Cela faisait plusieurs fois que je lui disais qu’on devrait travailler ensemble et elle a fini par me téléphoner au début de la pandémie de COVID-19. J’ai tout de suite dit oui, sans lire. Pour moi, revisiter ce film québécois culte avec un œil aussi brillant ne pouvait qu’être une bonne idée.

Qu’y avait-il d’intéressant comme matière dans ce film qui appartient au genre très particulier des films érotiques post-libération sexuelle ?

À l’époque, cela a été un succès public incroyable au Québec, mais un désastre critique. Cela faisait partie du mouvement de l’époque, le film avait un côté un peu voyeur : les femmes se dénudaient, on sentait une perspective qui manquait d’intériorité pour ces personnages féminins. Je voulais aller plus loin. Deux femmes au foyer qui décident de se réapproprier leur sexualité selon leurs propres termes, je trouve ça puissant. C’était l’occasion de redonner ses lettres de noblesse à ce film écorché.

Vous parliez de « féminisme décomplexé », qu’entendez-vous par là ?

Dans Deux femmes et quelques hommes, les femmes vivent leur sexualité de façon très libre mais aussi imparfaite. Et c’est cela que j’aime. Elles assument leurs failles, leur complexité, et je trouve ça libérateur. On rit sans jugement de certains sujets, notamment le mouvement #MeToo. Il y a une scène dans le film où l’une des deux, Violette, se rend compte qu’elle a utilisé le hashtag sans avoir vraiment vécu de violences sexuelles. Catherine Léger est capable de rire de cela sans rire du mouvement lui-même. On est dans une époque tellement sérieuse que parfois, rire de nous-mêmes fait du bien.

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Dans le film, Violette et Florence assument leurs désirs… qui sont finalement souvent très classiques. On retrouve par exemple le fantasme de l’homme à tout faire, point de départ d’un nombre incalculable de (mauvais) films pornographiques… 

Absolument. Et certaines personnes ont vu quelque chose de rétrograde là-dedans. Pour moi, c’est tout le contraire ! On prend un cliché et on se le réapproprie dans le film. Elles jouent avec ces codes-là et assument pleinement et librement ce genre de désir. Le cinéma existe aussi pour vivre ce qu’on ne vit pas dans le monde réel. Cela ne veut pas dire pour autant qu’en sortant, tu as envie de faire l’amour avec ton plombier. Mais ça fait du bien de voir des personnages le faire. C’est la force du cinéma de faire écho à nos fantasmes.

Catherine Léger est seule créditée au scénario, y a-t-il tout de même eu un travail commun ?

Je n’ai pas écrit, mais j’étais là dans chaque version du scénario pendant plusieurs années. Catherine était très ouverte à mes remarques. Parfois, j’avais l’impression qu’on était trop dans le burlesque ou qu’on manquait d’intériorité. Il fallait aller à la rencontre de ces femmes-là, comprendre pourquoi elles faisaient ces choix. C’était une belle collaboration.

Comment avez-vous travaillé le personnage de la maîtresse de Benoît, qui correspond au départ au cliché de la femme aguicheuse et éprise, avant de s’en éloigner franchement ?

Pour moi, c’est le personnage le plus libre du film et c’est ce que je trouvais intéressant. On joue sur nos a priori au départ, puisqu’elle a l’air de se faire avoir. Alors qu’en réalité elle n’a aucun filtre, va prendre si elle a besoin, est très honnête, pour le meilleur et pour le pire. D’ailleurs, l’actrice qui l’incarne, Juliette Gariépy, a ce côté-là dans la vie : elle est extrêmement authentique. Je lui ai dit d’apporter ça au personnage. Elle a quelque chose de très rafraîchissant. 

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L’intériorité des personnages féminins ressort aussi parce qu’elles ont de bons faire-valoir. Comment avez-vous envisagé les personnages masculins ?

On ne voulait surtout pas passer à côté, il ne fallait pas qu’ils soient juste des faire-valoir. Au début, ils sont dans une certaine forme de déni sur leurs propres malheurs, dans un statu quo de leur vie. Au départ, David, incarné par Mani Soleymanlou, a peur de comprendre que son couple est terminé. Il trouve le statu quo plus rassurant que la séparation, et je trouvais beau de ressentir cela via un personnage masculin, parce que ce n’est pas quelque chose que l’on voit souvent. Généralement, ce sont les femmes qui ne veulent pas perdre famille et enfants. Voir un homme qui essaie de tenir envers et contre tout, je trouvais cela touchant. D’autant qu’il n’a plus de libido. Là aussi, on a le cliché des hommes qui ont toujours envie de baiser, alors qu’on ne parle pas des autres, qui n’ont plus envie. De l’autre côté, Benoît trompe sa femme mais est aussi déboussolé, adolescent et immature. 

L’esthétique très colorée de Deux femmes et quelques hommes n’a rien à voir avec le froid gris et métallique de votre premier film, et jusqu’ici le seul distribué en France, Sarah préfère la course (sorti en 2014)... 

Je voulais une palette très riche, très vive, très pop, qui fait écho entre autres au film de 1970. Comme ce sont des personnages qui cherchent à se libérer, il fallait le sentir dans la vivacité des tons. Dans les costumes, le choix de tourner en 35 mm, je voulais interroger les changements qui sont intervenus depuis 1970. Sarah préfère la course était complètement désaturé. Cette évolution est à l’image de celle de mon cinéma, qui tend à devenir… je n’aime pas vraiment le mot « généreux »... mais peut-être un peu libéré. Je fais entrer un peu plus la lumière et les couleurs. 

Sarah préfère la course était globalement plus minimaliste…

Ce côté de moi reste quand même. Je n’ai jamais été une cinéaste de l’excès, je suis quand même quelqu’un d’introverti, de réservé. Mais j’ai envie d’offrir un cinéma généreux dans l’expérience. 

Pourquoi avoir décidé de faire du cinéma ?

Je ne sais pas si j’ai décidé ou si je n’avais pas le choix. J’ai toujours regardé beaucoup de films et lorsque j’ai compris que cela pouvait être un métier, j’ai voulu que ce soit le mien. J’avais toujours des histoires dans la tête, quand j’étais petite je voyais la vie en cadrage. Il y avait quelque chose de nécessaire. C’est ma façon de communiquer. Je communique mieux par les films que dans la vie. Je me sens chanceuse d’avoir ce média pour le faire.

Est-ce qu’en l’espace de quatre films, vous avez changé quelque chose dans votre manière de travailler ?

J’espère m’être améliorée. J’avais 24 ans quand j’ai fait Sarah préfère la course, je sortais de l’école. J’avais probablement à l’époque le sentiment d’en savoir beaucoup. Et quand j’y repense, je réalise que je savais bien peu de choses. J’ai raffiné mon travail avec les acteurs, vraiment au cœur de ce qui m’anime. C’est aller à la rencontre des personnages qui me fascine donc j’espère avoir réussi à affiner mes techniques dans ce sens-là. J’ai plus d’outils pour les diriger et je suis plus vulnérable avec eux. Je pense qu’on arrive à de bonnes performances d’acteurs lorsque nous-mêmes, à la réalisation, ne gardons pas de carapace. J’apprends à m’ouvrir davantage à mon équipe. Et puis cela fait des films plus honnêtes. 

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Comment choisissez-vous vos acteurs et vos actrices ?

Cela dépend des projets, mais je cherche toujours des gens qui disent des choses entre les lignes. Souvent, en audition, je ne regarde pas tellement la performance sur les répliques mais comment ils sont habités quand ils écoutent un autre personnage. Cela en dit long sur la performance d’un acteur. J’enseigne cela au Conservatoire d’art dramatique de Montréal : la présence, le fait d’être là en tout temps. 

Quel est votre rapport à la musique et d’où vous vient cet amour pour les scènes de karaoké, qu’on trouve dans Sarah préfère la course et dans Deux femmes pour quelques hommes ?

J’adore le karaoké. D’ailleurs vous me faites penser que cela fait longtemps que je n’en ai pas fait. C’est une bonne question, tous mes films ont beaucoup de musique. Je crois qu’ils naissent toujours d’une trame musicale. Souvent, je trouve une idée en marchant et en écoutant une musique, puis je vais écrire en écoutant la même playlist en boucle. Cela me connecte à mes émotions. Pour Deux femmes pour quelques hommes, j’avais envie de traverser l’histoire du Québec à travers de grandes chanteuses québécoises. Ce qui est incroyable, c’est qu’on apprend beaucoup d’un silence au cinéma. Mais la musique, quand elle est bien choisie et arrive au bon moment, peut nous apprendre beaucoup sur notre inconscient. Les scènes de karaoké parlent de ça, de l’inconscient des personnages. Dans Sarah préfère la course, c’est le moment où Sarah réalise qu’elle aime les femmes. Dans Deux femmes pour quelques hommes, c’est une manière d’exprimer un désir de libération, de s’assumer pleinement. Être sur scène, avoir un micro et chanter devant des inconnus, c’est l’acte ultime de la libération par rapport au regard de l’autre. 

Quel cinéma actuel vous parle et vous inspire ?

J’ai des jumeaux de trois ans, donc je vois moins de films depuis trois ans. Je suis plus dans Cars et la Pat’patrouille. Mais j’adore le cinéma de Lucrecia Martel, c’est une grosse influence pour moi dans sa façon de filmer les femmes. L’humour de Ruben Östlund me parle beaucoup. J’aime aussi Lynne Ramsay, Andrea Arnold. Bon, ça part dans tous les sens. 

Vous parliez de l’humour de Ruben Östlund. Souvent, la comédie est affaire de précision. Comment, en tant que réalisatrice, avez-vous bâti Deux femmes pour quelques hommes autour d’un texte drôle mais qui peut toujours tomber à plat si vous vous plantez ?

Il y a plusieurs étapes. Déjà, trouver les bons acteurs qui comprennent le timing de ces dialogues. Mais le danger, c’est aussi de vouloir jouer la comédie. Souvent, le texte est déjà drôle et si tu essaies d’être drôle sur une réplique qui l’est déjà, ça tombe à plat. Il fallait trouver cet équilibre, pour ne pas tomber dans le grossier. J’étais toujours en train de recalibrer, d’essayer différentes prises. La comédie, c’est trouver les bonnes respirations au bon moment. 

Donc vous êtes du genre à prendre plein de prises différentes ?

Oui, et d’autant plus pour ce film, qui est ma première comédie au cinéma. D’ailleurs, en parlant avec le monteur avant de tourner, c’est lui qui m’a suggéré de procéder comme ça, qui m’a dit de ne pas avoir peur d’explorer. J’ai travaillé avec Matthieu Bouchard, qui n’avait jamais fait de film de cinéma, mais beaucoup de comédies à la télévision. Je voulais vraiment quelqu’un qui ait ce sens de la comédie. Et nous avons monté ensemble. J’ai adoré l’expérience, je pense que je vais continuer de le faire. Cela m’a permis de voir mon film autrement. Ça m’angoisse, mais c’est une réécriture, c’est fascinant. Et puis il y a de l’espoir avec le montage, car il y a toujours une solution. 


Propos recueillis par Margaux Baralon

Deux femmes et quelques hommes

Réalisé par Chloé Robichaud

Ecrit par Catherine Léger

Avec Laurence Leboeuf, Karine Gonthier-Hyndman, Félix Moati

Violette et Florence sont voisines de palier et s’observent. L’une, en congé maternité, est à fleur de peau ; l’autre, en arrêt de travail, ne ressent plus rien. Leur rencontre bouscule soudain leur quotidien monotone et leur regard sur les hommes…. Et s’il était temps d’envisager une révolution sexuelle ?

En salles le 4 mars 2026.

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DEUX FEMMES ET QUELQUES HOMMES – Chloé Robichaud