Festival de Dinard 2026 - RENCONTRE AVEC TINA GHARAVI – « Si des spectatrices quittent le cinéma en disant que mon film a fait écho à leur histoire, j’ai réussi »
© Wild Bunch
Réalisatrice d’origine iranienne, Tina Gharavi signe son premier film d’époque en costumes en adaptant le deuxième roman de Virginia Woolf, Nuit et Jour. Dans Virginia Woolf’s Night and Day, elle raconte l’histoire d’une jeune femme qui compte bien échapper à son futur statut d’épouse pour devenir astronome. Une ode à l’émancipation, parfois un peu convenue, mais absolument réjouissante.
Vous êtes née en Iran, vous avez étudié aux États-Unis et en France. Justement, comment, avec votre parcours, en arrivez-vous à réaliser un film anglais en costumes ?
C’est fou, n’est-ce pas ? J’ai rencontré les producteurs, il y a quelques années, lorsqu’ils préparaient un biopic sur Virginia Woolf, Vita & Virginia (2017). Puis, ils ont eu l’idée d’adapter son second roman, et ils ont pensé à moi. De mon côté, je n’étais pas très sûre de la pertinence de cette proposition. Je me suis demandé : que puis-je bien faire d’un film d’époque ? Et encore plus, d’un film d’époque sur l’Angleterre ?
J’ai alors lu Nuit et Jour et je me suis dit : « C’est fou à quel point je peux m’identifier à cette histoire ! » Cela parle d’une femme pleine d’ambitions, qui doit choisir entre l’amour, les obligations familiales et matrimoniales et son envie de suivre ses rêves. C’est un dilemme que je comprends parfaitement. Et plus encore, au cœur de cette histoire, nous avons la relation de conflit et d’amour entre un père et sa fille, que je trouve particulièrement touchante.
Quand je suis allée à l’entretien d’embauche avec les producteurs, je leur ai dressé une liste des raisons pour lesquelles ils ne devraient pas m’embaucher. J’ai bien dit que je ne réaliserais pas un film classique, que j’allais laisser de la place à l’improvisation, que j’allais m’inspirer du travail de John Hughes [notamment connu pour Breakfast Club, ndlr]. Et contre toute attente, ils m’ont répondu : « Tant mieux, c’est exactement ce que l’on veut ! »
Donc, vous n’aviez pas entendu parler de ce livre avant qu’il ne vous soit soumis par des producteurs ?
En même temps, qui l’a lu ? (Rire) C’est un livre qui n’a pas eu beaucoup de succès à sa sortie, que Virginia Woolf elle-même n’aimait pas particulièrement et que peu de gens aujourd’hui connaissent. Virginia l’a écrit alors qu’elle était en hôpital psychiatrique et qu’elle ne pouvait écrire qu’une demi-heure par jour. C’est un livre qui part un peu dans tous les sens, qui agrège énormément d’idées… Nous avons pris beaucoup de liberté pour l’adaptation, notamment grâce au superbe travail de la scénariste Justine Waddell.
Dans votre mise en scène, on sent d’ailleurs votre amour pour le travail de Virginia Woolf auquel vous faites référence de nombreuses fois. Une des scènes par exemple, représente le personnage principal, Katherine (Haley Bennett), seule en train de travailler à son bureau. On pense rapidement à Une chambre à soi…
Oui, tout à fait ! Je voulais aussi ajouter un phare, mais nous n’avions pas les moyens ni le temps [en référence au roman La Promenade au phare de Virginia Woolf, publié en 1927, ndlr]. Je la fais aussi apparaître dans le film. Cela m’amusait beaucoup.
En parlant de référence un peu « meta », vous faites aussi apparaître Lily Allen, qui joue une suffragette et dont une des particularités est de chanter très mal, ce qui est hilarant…
C’était tellement drôle ! Et c’était aussi très dur pour elle, car il est difficile de ne pas chanter correctement quand on est une bonne chanteuse. Nous avons dû faire énormément de prises dans cette église où il faisait un froid de canard…
© Tessalit Productions
Les costumes et les décors sont très beaux, mais un élément détonne : le maquillage. Vos personnages n’ont pas les figures toutes lisses et bien maquillées que l’on retrouve souvent dans les films d’époque de nos jours…
Je ne voulais pas que mon personnage principal soit très maquillé. Je trouve que dans un film d’époque, si tout est très policé, cela ne fait pas réel. Je cherchais une certaine authenticité. Il faut aussi montrer que les vêtements sont un peu lourds, assez abîmés, car à l’époque, les gens n’avaient que deux manteaux qu’ils portaient encore et encore…
Un film d’époque forge notre vision du passé, et, par conséquent, il nous faut de bonnes représentations, plus fouillées, plus complexes. On nous a longtemps donné à voir une certaine version du passé : très blanc évidemment, où les hommes sont forts et les femmes fragiles. Personnellement, je ne crois pas une seconde que les femmes de l’ère victorienne étaient de petites choses fragiles.
En parlant de l’esthétique du film, vous jouez sur deux pendants : d’un côté une représentation très naturaliste et de l’autre, des séquences qui paraissent nous emmener du côté du conte…
Cela peut être dû aux effets spéciaux qui font un peu Disney… Ce n’était pas forcément une volonté. Cela étant, nous avons fait de notre mieux avec notre budget. C’est un mid-budget film qui aurait certainement nécessité le double pour remplir nos ambitions artistiques.
Reparlons du compromis qui anime votre personnage principal : son devoir de se marier contre son envie de poursuivre son rêve d’astronomie. Afin d’allier les deux, son fiancé lui promet qu’elle aura le droit de continuer à étudier une fois mariée, ce qui peut être vu comme une porte de sortie…
Oui, il peut dire ça ! Mais nous savons très bien qu’une fois que les enfants entrent en jeu, ce n’est plus la même chose et que les aspirations personnelles doivent prendre fin, ou prendre moins de place. Personnellement, c’est quelque chose que j’ai évité. Je n’ai pas d’enfant, mais j’ai un chien, qui me permet de dire « non, désolé, je dois m’occuper du chien » quand je n’ai pas envie de sortir ! Ce qui est plutôt pratique…
Je pense aussi qu’aujourd’hui, il est plus simple et plus accepté socialement de ne pas avoir d’enfants. Moi, on m’a beaucoup dit que j’allais le regretter en vieillissant. N’est-ce pas étrange comme réflexion ? Faire des enfants pour éviter de se retrouver seule dans ses dernières années ? Et puis, c’est assez faux. Les hospices sont remplis de gens ayant eu des enfants et qui pourtant passent leurs journées seuls.
En quoi ce film s’intègre-t-il dans votre filmographie ? Vous êtes notamment connu pour le film I Am Nasrine, nommé aux BAFTA 2013, qui parlait de l’émancipation d’une jeune femme iranienne…
Connaissez-vous beaucoup de films qui parlent de femmes qui veulent être astronomes, que ce soit de nos jours ou dans les siècles précédents ? C’est tellement rare… Et ce dilemme entre l’amour et la carrière professionnelle est un dilemme assez intemporel. Nous avons besoin de portraits de ce type de femmes pour créer de nouveaux modèles. D’une certaine manière, j’ai fait ce film pour la femme que j’étais plus jeune, pour mes nièces, et puis pour vous aussi… Si des spectatrices quittent le cinéma en me disant que mon film a fait écho à leur histoire, je considère que j’ai réussi.
Avez-vous de prochains projets ?
Je vais tourner un film à propos d’une poétesse iranienne des années 1950 et 1960, Forough Farrokhzâd. C’est un peu notre Sylvia Plath à nous. Elle sera interprétée par Zar Amir Ebrahimi [connue notamment pour Les Nuits de Mashhad, ndlr] et ce sera une coproduction française. Normalement, nous allons commencer à tourner à la fin du printemps ou au début de l’été, avec Wes Anderson comme producteur délégué !
Anderson nous a rejoints, car il adore un documentaire fait par Forough, The House is Black, qui parle d’une communauté de lépreux. Il l’avait mis dans son top Letterbox et tout est parti de là… Son aide est précieuse, car il est si difficile de faire un film sur une femme iranienne, en langue farsi en plus… Et ce n’est certainement pas le gouvernement qui va m’aider à faire un film sur une poétesse qui écrivait aussi à propos de la sexualité !
Dernière question spéciale Sorociné : y a-t-il des films qui ont provoqué chez vous des chocs féministes ?
Deux réalisatrices me viennent immédiatement en tête et elles sont toutes les deux françaises. En premier, je pense à Claire Denis avec Beau Travail. C’est un film très intéressant sur la masculinité. J’ai eu la chance de la rencontrer et j’aime le fait qu’elle ne se définisse pas comme une « femme cinéaste » mais simplement comme une « cinéaste » – c’est une réflexion que nous partageons.
Ensuite, je citerais Agnès Varda que j’ai aussi eu la chance de rencontrer. Comme Virginia Woolf, sa vie est aussi intéressante à étudier que son travail. Elle a vraiment participé à mes réflexions féministes.
Propos recueillis par Enora Abry
Night and Day
Réalisé par Tina Gharavi
Avec Haley Bennett, Elyas M'Barek, Timothy Spall
Une astronome fait tout ce qu'elle peut pour éviter l'amour et le mariage.
Prochainement.