Cannes 2026 : LA GRADIVA - Marine Atlan
© Tandem Films
Un supplément d’âme
Le premier film de Marine Atlan aborde l’adolescence avec considération en entremêlant audacieusement la sociologie et l’intime.
Une photographie magnétique, des récits sociologiques finement amenés, des acteur·ices incroyablement justes et l’impression d‘être scotché·e à son siège par les dialogues du film : autant d’éléments qui font de La Gradiva – n’ayons pas peur des mots – un chef-d’œuvre.
Pour son premier long-métrage, la réalisatrice arrête son regard sur une classe de terminale, en voyage à Naples, qui visite les ruines de Pompéi. C’est donc écrasés par les vestiges du passé et l’angoisse du futur (les lycéens attendent leurs résultats d’orientation) que ces jeunes gens voient leur histoire se déployer. Une histoire dans laquelle les mythes historiques résonnent avec les fables familiales, et où leurs comportements sont autant déterminés que libres et désinvoltes.
Si La Gradiva est aussi génial, c’est parce que le sujet traité n’est jamais méprisé ni survolé. Pourtant, la tentation est présente de dépeindre cet âge profondément vulnérable avec dérision ou au contraire romantisme. Ici, le ton est tout autre : l’adolescence est prise au sérieux. D’ailleurs, tout de cet âge est traité avec fidélité – les Kinder Bueno et canettes de soda, les dynamiques de groupe cruelles où relationnent pourtant des êtres ébranlables, la jalousie, le désir, mais aussi l’exclusion sociale, et parfois, une empathie qui domine les petits instincts. C’est là toute la richesse de l’écriture : savoir offrir des fenêtres où les personnages s’émancipent de leurs conditions ponctuellement, sans tomber dans une lecture sociologique individualiste. Avec ce numéro d’équilibriste, Marine Atlan et Anne Brouillet, les deux scénaristes du film, posent plus de questions qu’elles n’apportent de résolutions sur le poids du déterminisme social.
© Tandem Films
Avant d’être cinéaste, Marine Atlan est directrice de la photographie. Elle a exercé sur les remarquables L’Engloutie, Les Reines du drame,ou encore Le Ravissement. Elle dispose donc d’un sens du cadre et de la lumière qui sont des atouts inestimables pour une cinéaste. Dans La Gradiva, sa virtuosité éclate dans sa manière hypersensible de filmer la peau, mais aussi à travers une mise en scène magnétique et effrayante du désir féminin. Lorsque Suzanne, l’un des personnages, se prend à rêver de coucher avec Jame, l’un des garçons du groupe, la réalisatrice représente cette scène de manière fragmentée, morcelée, presque cubique : un bout de poitrine, des signes de possession de l’adolescente, une apparition impromptue d’une autre camarade de classe dans le fantasme. Et ce, pour dessiner un désir féminin dépossédé de raison, puissant, à vif.
On retiendra d’autant plus les réussites du film où l’on attendait moins la réalisatrice : des scènes de groupe d’une joie et d’un naturel que l’on savoure, et plus surprenant encore, un sens de la dramaturgie hors pair.
Avec la victoire du Grand Prix de la Semaine de la critique et ses nombreuses acclamations à Cannes, le mystère du chef-d’œuvre, pour un premier long-métrage, persiste. La tentation du rapport béat face à un tel succès s’invite, mais en interviewant Marine Atlan, on comprend. Tout, dans ce film, est soigné (cf lien interview). L’écriture du film fait l’objet de recherches documentaires et personnelles, et le jeu des acteur·ices d’une véritable exploration par la réalisatrice (travail préparatoire avec une coach spécialisée dans les techniques du clown, répétitions au musée). Quand l’équipe du film a suffisamment répété, questionné, intégré pour que la vie infuse et prenne le dessus sur la main humaine qui a tout orchestré, on rentre dans le film, et alors, on perçoit un supplément d’âme qui nous dépasse.
Ce premier long-métrage est comme un mille-feuille épais et savoureux de spontanéité, de mélancolie et d’intelligence scénaristique, et nous sommes impatient·es de suivre cette réalisatrice déjà prodigieuse.
Victoria Faby
La Gradiva
Réalisé par Marine Atlan
Avec Antonia Buresi, Colas Quignard, Suzanne Gerin, Mitia Cappelier-Audat
Ce film est présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026.
Un groupe de lycéens français part en voyage scolaire à Naples pour découvrir les ruines de Pompéi et ses corps pétrifiés par le Vésuve. C’est là que le vertige les saisit brutalement. L’un après l’autre, ils se laissent submerger par le désir et la colère jusqu’à s’y abandonner complètement.
En salles le 2026