RENCONTRE AVEC MASSOUD BAKHSHI – « Mes films sont des miroirs tendus à la société. Le rôle d’un artiste est selon moi de refléter son époque, même lorsque ce reflet est difficile à accepter. »

© Pyramide Films

Dans Toutes mes sœurs, en salles le 3 juin 2026, le cinéaste iranien Massoud Bakhshi filme pendant près de dix-huit ans le quotidien de ses nièces au sein d’une famille traditionnelle iranienne. De cette chronique familiale naît un portrait sensible de l’Iran contemporain, où l’intime éclaire les bouleversements d’une société et les aspirations d’une nouvelle génération de femmes.

Comment le cinéma est-il entré dans votre vie ? Y a-t-il un film qui vous a particulièrement marqué ?

J’ai d’abord fait des études d’ingénieur, un peu pour faire plaisir à mes parents. En Iran, beaucoup de familles encouragent leurs enfants à devenir médecins ou ingénieurs. Mais parallèlement, je travaillais déjà comme critique de cinéma, traducteur et écrivain. J’écrivais aussi des scénarios. C’est en écrivant sur le cinéma que j’ai commencé à l’apprendre.

J’ai suivi quelques stages de photographie et passé deux semestres dans une école de cinéma à Rome, mais je considère surtout avoir appris à faire des films en les faisant.

Quant aux films qui m’ont marqué, il est difficile d’en citer un seul. J’ai eu la chance, enfant, d’être entouré de proches passionnés d’art et de cinéma. Deux de mes oncles faisaient des études de cinéma et nous emmenaient voir des classiques étrangers, souvent introuvables en Iran à l’époque. La télévision iranienne diffusait également une émission culturelle consacrée au septième art, qui programmait de grands films internationaux, notamment des œuvres de Tarkovski ou de Kurosawa.

À l’époque, je ne savais pas forcément que je regardais des chefs-d’œuvre, mais ces films m’ont profondément nourri. Parmi ceux qui m’ont le plus marqué, je citerais Il était une fois en Amérique de Sergio Leone et Les Rapaces d’Erich von Stroheim, qui continuent de m’accompagner aujourd’hui.

Après vos deux longs-métrages de fiction, Une famille respectable (2012) et Yalda, la nuit du pardon (2020) vous revenez au documentaire avec Toutes mes sœurs. En filmant votre propre famille sur près de dix-huit ans, vous adoptez une approche très intime pour évoquer l’évolution de la société iranienne. Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire sous la forme d’un documentaire plutôt que d’une fiction ?

Pour moi, il n’existe pas de frontière nette entre fiction et documentaire. Abbas Kiarostami disait qu’il n’y a que deux catégories : les bons films et les mauvais films. Je trouve cette idée très juste.

Je viens du documentaire, mais je considère ce film avant tout comme un film de cinéma. Je ne voulais pas réaliser un documentaire traditionnel composé d’interviews, d’archives ou d’images de manifestations. J’ai même résisté à plusieurs propositions allant dans ce sens.

Mon intention était de rester concentré sur les protagonistes. C’est un film sur le fait de grandir, sur l’enfance, puis sur le passage vers l’adolescence, avec ses doutes, ses bouleversements et ses contraintes. Je voulais montrer comment les événements extérieurs influencent l’intime plutôt que de représenter directement ces événements. Cette approche se reflète également dans la construction du film : il commence dans un espace fermé, presque obscur, et s’achève dans la montagne, dans un espace ouvert qui symbolise une forme d’émancipation.

Toutes mes sœurs est construit à partir d’images tournées sur près de dix-huit ans. Comment est née l’idée de filmer vos nièces sur une aussi longue période ? Aviez-vous conscience dès le départ que leurs trajectoires personnelles allaient aussi raconter les transformations de la société iranienne ?

Oui, dès le départ. Je savais que la société iranienne était en train de traverser des transformations profondes. Après les événements de 2009 et le Mouvement vert, il me semblait évident qu’une nouvelle génération était en train d’émerger.

Je voulais montrer des enfants qui grandissent au rythme de ces évolutions sociales, sans pour autant filmer directement la rue ou l’actualité. Mon objectif était de raconter ce qui se passait dans le pays à travers leur histoire personnelle.

Je me suis toujours dit que ce n’était pas à moi de reproduire ce que montrent déjà les médias ou les journalistes. Si l’on fait un documentaire pour le cinéma, il faut parvenir à raconter le monde à travers des personnages.

Comment le projet s’est-il construit au fil des années ?

Au départ, j’imaginais un film de sept ans consacré à l’enfance. Puis j’ai continué, parce que je voyais que le projet devenait de plus en plus intéressant à mesure que les filles grandissaient.

Je ne filmais pas constamment. J’attendais les moments importants, les étapes clés. Entre chaque tournage, je réécrivais le projet, je réfléchissais à sa forme et à son évolution.

À un moment, lorsque mes nièces sont devenues adolescentes, elles ont commencé à me demander ce qu’allait devenir le film. Je leur ai promis de le terminer avant de leur montrer et de leur demander leur accord. À partir de là, la structure du film s’est clarifiée.

Le montage a été un travail considérable. Pendant des années, je visionnais les images, je les classais, je réfléchissais à ce qui manquait encore. Le film s’est construit une troisième fois au montage, qui s’est étalé sur près de deux ans. C’est là qu’il a trouvé sa forme définitive.

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Le film s’ouvre sur une citation du poète mystique Shams de Tabriz autour des miroirs. Quel lien entretiennent ce texte et votre film ?

Le miroir est un élément central dans le film. En psychologie, il existe l’idée du « stade du miroir », ce moment où l’enfant commence à prendre conscience de lui-même.

Dans le film, les personnages se regardent à plusieurs reprises dans un miroir, à différents âges. Mais ce motif dépasse la seule dimension psychologique.

Shams de Tabriz, plusieurs siècles avant Freud, réfléchissait déjà à la signification philosophique du miroir. Dans le passage que j’ai choisi, un maître déconseille à son disciple de s’y regarder, car il risque d’y découvrir ses défauts et de vouloir briser le miroir. Le disciple insiste malgré tout.

Je trouve cette idée très forte. Mes films sont souvent des miroirs tendus à la société. Le rôle d’un artiste est selon moi de refléter son époque, même lorsque ce reflet est difficile à accepter. Shams nous invite justement à accepter ce que révèle le miroir plutôt qu’à le briser.

Le fait de filmer les femmes de votre famille vous a-t-il permis de mieux comprendre la place des femmes dans la société iranienne contemporaine ?

Oui, sans aucun doute.

Ce qui m’a frappé, c’est l’intelligence de cette génération de jeunes femmes. Les Iraniennes sont très présentes dans l’enseignement supérieur, et cela joue un rôle essentiel.

On entend souvent des discours critiques sur la jeunesse, selon lesquels elle ne lirait plus ou ne s’intéresserait plus à la culture. Mon expérience me dit exactement le contraire.

En Iran, de nombreuses écrivaines, musiciennes et artistes produisent aujourd’hui des œuvres remarquables. Dans le film, j’ai été très surpris de découvrir que Mahya écrivait de la poésie et a appris seule la guitare grâce à Internet. Elle n’avait que seize ans.

Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment cette créativité devenait une manière d’exprimer ses émotions, sa colère ou ses aspirations.

Le film montre la transmission de valeurs religieuses et traditionnelles entre les générations, mais aussi les tensions qui peuvent en découler. L’une des scènes les plus marquantes du film est celle où les filles expriment leur désaccord avec leur mère et leur grand-mère à propos du mouvement « Femme, vie, liberté ». Pourriez-vous nous en dire plus sur cette rupture générationnelle ?

Cette scène est effectivement essentielle.

On retrouve ce type de conflit générationnel partout dans le monde. Mais en Iran, il prend une dimension particulière en raison du contexte politique et social.

Ce qui m’a intéressé, c’est la manière dont les filles expriment leur désaccord. Elles restent respectueuses, réservées, parfois même pudiques, mais elles n’acceptent pas tout ce qu’on leur transmet. Elles questionnent, elles réfléchissent, elles résistent.

Je vois dans cette attitude une forme de résistance non violente très importante. Elles critiquent sans rompre le dialogue avec leurs aînés.

Pensez-vous que cette nouvelle génération entretient un rapport différent à la liberté ?

Oui, je le pense.

Ce qui la caractérise avant tout, c’est son esprit critique. En faisant ce film, je voulais aussi encourager cette capacité à se poser des questions.

J’ai constaté que mes nièces possédaient déjà très jeunes cette faculté d’observer, de comprendre et d’interroger le monde qui les entoure. Elles ne montrent pas toujours ce qu’elles pensent, mais elles développent une véritable conscience critique.

Le film accompagne cette émancipation progressive, jusqu’à la scène finale dans la montagne, qui constitue pour moi une image symbolique de la liberté.

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Dans Toutes mes sœurs, le politique passe par des gestes du quotidien, des conversations intimes ou des moments de vie très simples. Cette manière de filmer vous paraît-elle parfois plus forte – et peut-être aussi plus libre qu’un discours frontalement politique, notamment dans le contexte de l’Iran?

Ce choix tient d’abord à une responsabilité morale.

Je l’explique dès le prologue : je ne voulais à aucun moment mettre mes nièces en danger. Pendant toute la réalisation, cette question a été un véritable cas de conscience.

Je ne voulais pas que le film puisse devenir un document utilisé contre elles. C’est pourquoi j’ai choisi de passer par l’intime plutôt que par une confrontation directe avec la réalité politique.

Leur colère s’exprime à travers la poésie, la musique ou les conversations familiales. Cette approche me semblait plus juste et plus fidèle à leur manière d’être.

Au fond, le film parle moins de politique que du fait de grandir. Et ce parcours individuel finit par refléter celui d’une génération entière.

Comment avez-vous trouvé la juste distance entre votre rôle d’oncle, celui de cinéaste et d’homme filmant l’intimité de ces jeunes femmes ?

Cela a été l’une des questions les plus difficiles du projet. Dans le prologue, j’explique d’ailleurs ce conflit intérieur.  Au début du tournage, les filles étaient très jeunes et pensaient que tout cela n’était qu’un jeu d’enfant. Leurs parents étaient d’accord, mais j’ai voulu obtenir leur propre consentement pour finaliser le film. Plus tard, lorsqu’elles ont grandi, nous avons discuté de la notion de consentement, et je leur ai demandé de me donner leur autorisation et me faire leurs commentaires après leur avoir montré la version finale. C’était une question morale pour moi, parce que le film dévoile des discussions intimes où elles s’expriment librement. Je voulais que cette autorisation fasse naturellement partie de la structure du film, sans être trop directe, ni forcée. C’est pourquoi je les ai invitées à découvrir et commenter  le montage final, tout en les filmant.

Pour finir, y a-t-il des réalisatrices dont le travail vous inspire particulièrement ? 

Je recommande vivement le cinéma de la réalisatrice iranienne Rakhshan Bani-Etemad, figure majeure du cinéma iranien et du documentaire social. Ses films sont particulièrement marqués par la présence de personnages féminins remarquables, à la fois courageux, nuancés et inspirants.

Propos recueillis par Sarah Dulac Mazinani

Toutes mes sœurs

Réalisé par Massoud Bakhshi

Avec Zahra, Mahya et Maleka

Grandir à Téhéran au XXIe siècle... De 2007 à 2025, au sein d'une famille aimante, dix-huit ans dans la vie de trois sœurs, de leur prime enfance à leur quotidien de jeunes femmes en quête de liberté. Élevées dans la tradition, témoins des luttes d'une jeunesse en perpétuel mouvement, quel est leur avenir dans la société iranienne d'aujourd'hui ?

En salles le 3 juin 2026.

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