Cannes 2026 : RENCONTRE AVEC HÉLÈNE ROSSELET-RUIZ - « J'ai souhaité montrer un système de domination complexe, dans lequel aucun des personnages n'est vraiment libre. »
© Les Films de Pierre
Présenté en séance spéciale au Festival de Cannes, Le Triangle d’or est le premier long métrage d’Hélène Rosselet-Ruiz, huis clos dans un hôtel particulier parisien entre une jeune femme de ménage et une riche Saoudienne, qui vont nouer une relation particulière. La réalisatrice, qui a poussé la porte d’une de ces demeures protégées, explore dans ce film imparfait mais documenté le pouvoir de l’argent, les rapports de domination et la question du regard avec une rare acuité. Rencontre avec une réalisatrice habitée.
D'où vient ce film et quel est son point de départ ?
J’ai moi-même été femme de ménage pour une riche Saoudienne à Paris et qui était dans l'attente d'un mariage avec un membre de la famille royale saoudienne. Je viens d’un milieu pauvre et puisque j’ai régulièrement été confrontée à la violence de classe, je pensais être prête. Mais être face à un tel niveau de richesse, à une telle obscénité, a été un choc. Je pense aussi que j'ai toujours eu une lecture du monde à travers la notion de classe, mais j’avais nié ce qu’être une femme voulait dire, je ne me le représentais pas et n'avais pas fait de chemin de ce côté-là. Cette expérience de femme de ménage a été le révélateur du fait que ma condition de femme avait eu une influence sur mon parcours. Cela a été le début d'une réflexion autour des questions féministes.
C'est un film qui est comme un document sur la vie de ces princes saoudiens milliardaires, une vie de luxe, de surabondance et de gâchis aussi. C’est ce que vous souhaitiez montrer ?
On est beaucoup dans la fascination de la vie des riches, que l’on montre comme un modèle désirable. Mais cette extrême richesse se cache, on n’a pas accès à leur intimité, c’est peut-être ce qui est différent dans le film. On rentre chez eux et dans leur quotidien, dans ce qu'il a de trivial.
La séquence d'ouverture est très impressionnante, filmée uniquement avec des caméras de surveillance, qui reviennent à plusieurs reprises dans le film. Que nous racontent ces caméras ?
Ce qui m'intéressait, c'est que la maison soit comme un personnage omniscient. J'ai souhaité montrer un système de domination complexe, dans lequel aucun des personnages n'est vraiment libre. Même le prince saoudien, qui fait partie de ceux qui ont le plus de pouvoir, ne choisit pas sa situation maritale, même si sa situation est plus favorable que celle des autres. Ce point de vue omniscient s'est progressivement développé pendant l'écriture du film. C'est aussi un film sur le contrôle, sur la surveillance : qui regarde, qui est vu. Dans tous les métiers que j'ai exercés, les employés sont filmés, et quand tu sais où est la caméra, tu n'agis pas pareil. Je voulais jouer avec cela. Par rapport au personnage de Souria, un autre endroit m'intéressait : à un moment, elle utilise ce regard d'oppression pour obtenir quelque chose de son amant. D'un coup, c'est elle qui prend en charge cet outil d'oppression. Cela m'a évoqué la téléréalité, que je regardais adolescente dans les années 2000. Ce qui m’a marquée, c’est la manière dont la téléréalité a appuyé l'oppression du regard télévisuel sur les femmes. Aujourd’hui, certaines femmes issues de programmes de téléréalité se sont emparées de cet outil pour se libérer et reprendre en main l’image qui leur avait été confisquée.
© Les Films de Pierre
Le film interroge notre rapport à l'argent, et ce qu'on est prêt à accepter pour de l'argent. Pourquoi ce thème vous tenait-il à cœur ?
C'est une question que je voulais approfondir. Je pense qu'on peut accepter beaucoup de choses pour l'argent et surtout des choses avec lesquelles on ne serait a priori pas d'accord. Je voulais pousser le curseur et interroger la limite pour chacune. Même si Laura est l'assistante et femme à tout faire de Souria, ce qui fait qu’elle est dans un rapport de domination avec elle, à la fin, c’est Laura qui a une plus grande liberté et un plus grand pouvoir sur sa propre vie.
Vous offrez à Malou Khebizi un rôle aux antipodes de Diamant brut, dans lequel on l’avait découverte. Pourquoi l’avez-vous choisie ? Et comment avez-vous trouvé sa partenaire, Soundos Mosbah ?
Quand j’ai rencontré Malou en essai, elle n'était pas du tout le personnage de Diamant brut. Malou plonge physiquement dans ses rôles, elle a une plasticité et la curiosité de se transformer. Ce qui m'a tout de suite plu chez elle, c'est cette puissance physique qu'on a travaillé par la suite avec un coach. Malou a beaucoup d'humour, elle a une sorte d'insolence, un côté très solaire. C'est une actrice qui a un talent monstre et qui est très intelligente. Elle a elle-même exercé des métiers alimentaires, et j'ai l'impression qu'il y a une connexion entre ce que je voulais raconter, ce que j'avais mis dans le personnage de Laura et le parcours de Malou. J’avais déjà rencontré Soundos il y a quelques années pour un projet de court-métrage, mais ça n’avait pas marché. Quand elle est entrée dans la pièce pour les essais de Triangle d’or, ça a été une sidération, elle s'était transformée. Elle a compris la notion de masque très présente chez son personnage, l’autorité, le mépris, et en même temps elle avait une grande aisance dans les scènes de nudité émotionnelle et de vulnérabilité. C'est un personnage qui a des écarts monumentaux, et Soundos incarne cela avec talent.
Le film finit sur une fin ouverte. Cela a-t-il été dur à trouver ou cela s’est-il imposé à vous ?
La fin a été très dure à trouver. Certaines personnes trouvent la fin trop abrupte, ce que je peux entendre, parce que cela a été un long chemin pour arriver là. Avant, il y avait un épilogue, mais ça ne marchait pas. J’ai mis du temps à assumer le fait qu’il fallait porter narrativement l'impuissance de Laura, nous avons beaucoup tourné autour de ça. C'est une scène qu'on a montée et remontée dans tous les sens.
Quels sont les réalisateurs et réalisatrices qui comptent pour vous ? Et quels films avez-vous revus avant de tourner ?
Il y a beaucoup de réalisateurs importants pour moi, mais qui ne sont pas forcément dans le film : Ken Loach, Kelly Reichardt, Andrea Arnold, Rabah Ameur-Zaïmeche. Pour le film, j’ai revu des Lynch, le film n’est pas lynchien mais il y a des choses qui nous intéressaient dans le décor, dans l'obscurité. J’ai revu Le Mirage de la vie de Douglas Sirk, qui est un immense mélodrame, avec une confrontation de féminités, de classes sociales et une complexité dans les rapports de domination. J’ai aussi revu La Règle du jeu et Les Silences du palais de Moufida Tlatli, un grand film un peu méconnu que j'ai découvert peu de temps avant de commencer à écrire le film. Ce film m'intéressait aussi pour la manière dont il fait entrer le hors-champ, c’est-à-dire le monde réel et la violence du monde dans ce huis clos.
Propos recueillis par Esther Brejon le 21 mai 2026 à Cannes
Remerciements à Tony Arnoux et Tess de Villeneuve
Le Triangle d’or
Réalisé par Hélène Rosselet-Ruiz
Avec Malou Khebizi, Soundos Mosbah, Ziad Bakri
Pour gagner sa vie, Laura accepte un emploi au service de Souria. Installée dans un hôtel particulier du triangle d’or par son amant, un riche prince saoudien, Souria vit dans l’attente de ses visites. Tandis que Laura doit s’adapter à cet univers de luxe démesuré et de surveillance constante, un lien fragile se tisse entre les deux femmes. Mais Laura pressent qu’un danger pèse sur Souria et que cette cage dorée pourrait bien se refermer sur elles deux.
En salles le 15 juillet 2026.