RENCONTRE AVEC MILAGROS MUMENTHALER – « Nous sommes tous des êtres mystérieux, et c’est très bien, on n’a pas réponse à tout ! »

© Dulac Distribution

Son troisième film, Las Corrientes, est en salles depuis le 18 mars. Un récit psychologique nimbé de mystère, où Lina, une jeune styliste tout juste récompensée en Suisse, se jette dans un fleuve sans raison apparente avant de rentrer chez elle à Buenos Aires, reprenant sa vie comme si de rien n’était. Milagros Mumenthaler, réalisatrice argentine et suisse, nous parle de la préparation de ce film hypnotique, où le mystère fait loi et où les personnages s’imposent à leur créatrice.

Quelle est la première image qui vous est venue pour préparer le film ?

La première image qui m’est venue, c’était en me baladant au bord du Rhône, à Genève. J’ai imaginé une femme qui se jetait dans l’eau gelée. À partir de là, il y avait des questions qui en découlaient : pourquoi ce geste ? Était-ce un acte inconscient, une pulsion ? Cette femme, a-t-elle une famille ? Pourquoi le fait-elle ? Et enfin, il y avait l’élément de l’eau qui se dégageait. Donc il y avait déjà ces trois éléments très forts pour commencer à penser cette histoire.

En parallèle de cette réflexion sur l’acte conscient ou inconscient, j’étais en train de lire un livre de Siri Hustvedt, La femme qui tremble. C’est un essai autobiographique, où l’autrice raconte un épisode qui lui est arrivé, à un moment où elle devait donner un discours en hommage à son père. Quand elle parlait sur l’estrade, son corps s’est mis à trembler fortement, mais elle continuait à parler. Pour elle, c’est une dissociation entre le corps et l’esprit, et elle essaie de comprendre ce qui lui est arrivé. Cette lecture m’a fait réfléchir : ce que fait Lina est un acte inconscient, et j’aimais cette idée que le corps parle, qu’il a une mémoire, et que l’esprit n’arrive pas à faire le processus.

Il y a toute une partie du récit qui se raconte à travers les cheveux de la protagoniste. Or, la chevelure féminine, ça porte toute une symbolique autour de la féminité, voire de la fertilité…

C’est vrai que le fait qu’elle ait cette chevelure longue était important pour moi. Lina est quelqu’un qui se réinvente : elle vient d’une classe moyenne, et elle essaie de s’élever vers une classe plus bourgeoise en Argentine. Elle est toujours dans l’apparence, avec beaucoup d’efforts sur la manière de se montrer, c’est en lien avec son métier de styliste.

Mais pour moi, les cheveux, c’était aussi quelque chose qu’elle a conservé de son passé, j’imaginais toujours que ces cheveux longs étaient les mêmes que sa mère coiffait, tressait quand elle était petite.

Vous parliez d’élévation sociale, pourquoi avoir choisi l’univers de la mode et du stylisme pour raconter votre histoire ?

Parmi le peu de choses que Lina garde de son enfance, il y a sa mère, qu’elle relie à un sentiment d’abandon, mais qui lui a quand même transmis tout un univers du textile, des broderies. Cet univers, Lina se l’approprie pour en faire autre chose. Je pense aussi que pour elle, cette idée de l’apparence, du faux-semblant, est une évidence. Elle s’insère très bien dans cette classe bourgeoise parce qu’elle sait prétendre en être. C’est ce qu’on ressent dans le couple qu’elle forme avec son mari, ils veulent garder leur statut, ils ne veulent pas se parler parce qu’ils ont peur que tout s’écroule.

Dans son métier, Lina est davantage dans la création d’images de mode, et pour moi, c’est relié à une idée d’instantané, de futile. Ces apparaissent et disparaissent très vite, on achète et on jette, dans une consommation effrénée. C’est aussi cela qui va la mettre en crise, ce monde un peu superficiel.

Vous parliez d’abandon maternel : la trajectoire de Lina m’a fait beaucoup penser à un autre film, The Hours, une réécriture de Mrs Dalloway de Virginia Woolf, où Julianne Moore joue une mère traversant une crise existentielle très similaire…

J’ai vu ce film il y a très longtemps, mais c’est vrai que l'écriture de Virginia Woolf était assez présente dans la préparation du film. Je pense surtout à Mrs Dalloway sur des aspects de mise en scène, avec cette liberté qu’a Mrs Dalloway d’aller d’un personnage à un autre : on est dans son flux de pensée, on ne sait pas bien si on est dans la réalité ou dans sa tête. Dans mon film, Lina se projette beaucoup dans d’autres personnages, ça se mélange avec ses propres désirs. Le style de Virginia Woolf m’a beaucoup inspirée pour réfléchir à la manière de représenter les projections de Lina.

© Dulac Distribution

C’est curieux, parce que la figure de l’eau est fondamentale dans le travail de Virginia Woolf. Pour vous aussi, l’eau est très présente, une forme d’attraction et de répulsion pour le personnage…

Oui, d’abord l’eau vient de cette image que j’ai eue, celle de Lina qui se jette dans l’eau gelée. À partir de là, évidemment, j’ai travaillé sur la figure de l’eau, sur la façon de l’utiliser à un niveau narratif. Après, beaucoup de gens ont vu l’acte de Lina de se jeter à l’eau comme un suicide : je n’utiliserais pas ce terme, car pour moi, ce que fait Lina est un acte impulsif, ce n’est pas une décision réfléchie. Mais j’aimais cette idée de l’eau comme figure d’attraction. J’aime penser l’eau comme un élément si proche de nous que l’on en tire des moments de joie : le jeu, les reflets, la magie qui s’en dégage… Mais l’eau a aussi quelque chose de très mystérieux, avec ses courants sous-marins. Et notre corps est différent dans l’eau. D’ailleurs, cette idée de Lina emportée par différents courants parle aussi du film en lui-même : Lina est dans une sorte de dérive, elle se laisse aller sans trop réfléchir, elle vit le moment. En cela, c’est un personnage assez courageux, qui va voir où les choses l’amènent.

Vous avez choisi d’en dire très peu sur le personnage de Lina : d’où elle vient, comment s’explique son mal-être… Pourquoi ce silence ?

On voit de Lina ce qu’elle choisit de dévoiler d’elle au monde. C’est presque elle qui est aux commandes du film, qui décide combien elle va montrer d’elle. Je voulais que le personnage prenne le dessus sur moi en tant que réalisatrice : au moment où je veux en dire plus, c’est comme si elle ne m’en donnait pas la permission. Ce n’était pas tant une décision de rester dans le mystère, car il y a aussi l’idée que nous sommes tous des êtres mystérieux, et c’est très bien, on n’a pas réponse à tout ! J’aime bien être dans des films où, en tant que spectatrice, on me laisse beaucoup de choses à moi. Être dans un espace où je n’ai pas toutes les réponses, et cet espace me donne une possibilité d’imaginer, de penser. Comme quand on regarde un tableau : un espace de l’imaginaire se crée, que j’aime beaucoup !

Avec votre actrice principale, Isabel Aimé Gonzalez-Sola, que cherchiez-vous pour incarner votre personnage ? Comment s’est faite la rencontre ?

Pour le casting, nous cherchions une femme qui, par son apparence, sa beauté, pouvait cacher tous ses problèmes. Il fallait donc un certain aspect physique, même si nous avons aussi vu des actrices qui n’étaient pas dans la beauté traditionnelle comme peut l’être Isabel. Il fallait une forme de sécurité, de personnalité, qui cacherait ses fragilités. Puisqu’on ne trouvait pas cette actrice en Argentine, on s’est dit que cela pouvait être quelqu’un qui vit à l’étranger, comme si son propre parcours de vie la menait à une certaine distance de Buenos Aires, comme si elle n'était pas à fleur de peau dans cette ville. Nous avons commencé à voir des actrices qui vivaient en France, en Italie, en Espagne, au Mexique… Et nous sommes tombés sur Isabel, qui vit à Paris. C’est comme cela que la rencontre s’est faite. Et je pense que c’était un très bon choix !

Propos recueillis par Mariana Agier

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Las Corrientes

Réalisé par Milagros Mumenthaler

Avec Isabel Aimé Gonzalez-Sola, Esteban Bigliardi, Claudia Sanchez

Lina, 34 ans est une styliste argentine au sommet de sa carrière. En Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette sans raison apparente dans un fleuve. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet épisode. Pourtant, de façon presque imperceptible, quelque chose en elle a changé. Une peur de l’eau s’installe, insidieuse, et finit par paralyser son quotidien. Peu à peu, ce bouleversement intérieur fait remonter à la surface un passé qu’elle croyait à jamais enfoui.

En salles le 18 mars.

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