RENCONTRE AVEC FANNY GUIARD-NOREL – « Il faut beaucoup d’étincelles pour mettre le feu et connaître la véritable libération »
© Wayna Pitch
Dans son documentaire Précieuse(s), Fanny Guiard-Norel suit des lycéens qui, menés par leur professeure de théâtre Cécile, décident de réadapter Les Précieuses ridicules de Molière sous un angle féministe. Qu’est-ce qu’une précieuse ? Pourquoi et comment sont-elles moquées ? Tous vont évoluer avec ces réflexions. Rencontre avec la réalisatrice.
Les mordus de théâtre connaissent bien l’histoire des Précieuses ridicules. Deux cousines, Cathos et Magdelon, sont dites « précieuses » puisqu’elles accordent une grande importance à l’art de s’exprimer et de se conduire en société. Ce qui pourrait être une qualité est présenté chez elles comme étant ridicule, puisque, Molière nous l’apprend dans son histoire, elles sont en réalité bien plus attirées par les apparences que par la véritable érudition ou la vertu. Deux hommes qu’elles ont refusé de prendre pour époux nous le « prouvent » en leur jouant un mauvais tour : ils déguisent leurs valets en hommes de condition et font tout pour que les demoiselles s’entichent d’eux. Une fois le secret révélé, les cousines sont déshonorées et subissent les foudres du père de Magdelon. Le message est donc clair : les précieuses (qui sont dans les faits, au XVIIe siècle, des femmes se voulant érudites comme Madame de Scudéry ou Madame de La Fayette) sont des vaniteuses qui méritent une bonne correction.
Petit aparté personnel : j’ai joué cette pièce deux fois, dans des versions se voulant contemporaines, et aucune d’entre elles n’a tordu le message originel. Que l’intrigue se passe au XXIe ou au XVIIe siècle, jamais on ne remettait en cause le fait que les précieuses sont des femmes ridicules et jamais on ne mettait en exergue la violence du père qui veut marier sa fille et sa cousine de force, ou encore la méchanceté des deux hommes repoussés qui font tout pour leur nuire jusqu’à détruire leur réputation et leur avenir.
Dans le documentaire Précieuse(s) s’ouvre enfin un autre chemin. En suivant le parcours de cette classe de lycéens et de leur professeure de théâtre, Cécile, les bonnes questions se posent enfin : comment adapter ce texte avec un véritable prisme contemporain, en intégrant donc des problématiques féministes ? Et comment faire cette adaptation sans dénaturer le texte original et porter sur lui un regard trop accusateur ? La caméra de Fanny Guiard-Norel ne perd rien de ce work-in-progress qui témoigne également de l’évolution des mentalités des jeunes générations.
Vous avez mené à bien ce projet avec la professeure de théâtre, Cécile Roy-Fleury, qui est également une amie. Mais comment l’idée est-elle véritablement née ?
Les astres se sont bien alignés ! Mais la réflexion s’est faite en plusieurs temps. D’abord, avant le covid, je suis allée voir une pièce de Feydeau, Le Système Ribadier, que j’avais trouvée super. Puis, pendant les confinements, j’ai lu Le Consentement de Vanessa Springora. Cela a ouvert en moi une sorte de faille. C’était un véritable choc. J’ai pris conscience de plusieurs problématiques féministes, et notamment de l’assujettissement des femmes de manière générale. Une fois le confinement fini, je suis retournée voir la pièce de Feydeau et mon regard sur elle avait changé : je trouvais que le personnage féminin était un pur faire-valoir sans épaisseur. Puis, c’est assez problématique, car tout le monde rit, mais cette femme est potentiellement violée et tout ce qui compte est l’honneur bafoué de son mari… J’étais accompagnée de mon fils de dix ans, et je me suis dit qu’il fallait en parler avec lui, car j’avais conscience que de telles représentations pouvaient l’influencer. Je commençais à m’interroger sur la manière dont on pouvait mettre en scène de vieux textes, sans pour autant répliquer les clichés de leur époque.
Le lendemain, je croise Cécile qui me raconte qu’elle travaille sur une mise en scène des Précieuses ridicules avec ses élèves. Cela a immédiatement fait écho à ce que je venais de vivre. D’habitude, quand je réalise des documentaires, je fais les choses dans l’ordre : j’écris un projet, je cherche une maison de production… Là, je me suis rendue dans son atelier de théâtre avec une forme d’urgence, et heureusement, j’ai pu trouver des amis chefs opérateurs ou ingénieurs du son qui ont accepté de m’aider au pied levé.
© Wayna Pitch
Comment s’est passé le contact avec les élèves ?
Ils étaient absolument charmants, et le plus beau est qu’ils ont cru à mon projet, peut-être même encore plus que moi. Je les avais prévenus : ce film a 5 % de chances de se faire. Mais ils y ont tout de même cru ! Une forme d’alliance artistique s’est immédiatement créée.
Pendant de nombreux passages du film, nous les voyons débattre à propos des précieuses mais aussi à propos du féminisme en général. Avez-vous été impressionnée par leurs pensées ?
J’étais hyper heureuse de voir cette ouverture d’esprit. J’ai eu l’impression que nous étions en train de créer une caisse de résonance. On arrivait avec une petite idée et ça se déployait en eux, très vite et sans complexe. J’adorais voir comment ils et elles s’emparaient de ce sujet. Les filles ont créé une improvisation pendant laquelle les deux cousines défient leur père en combat de boxe. C’était génial ! J’avais l’impression que les élèves avaient une liberté que je n’avais pas à leur âge.
Avez-vous vu les récentes statistiques du Rapport annuel 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste qui dit, par exemple, que 17% des personnes de 15 ans et plus adhèrent au sexisme hostile, ou que 39% des hommes pensent que le féminisme menace la place et le rôle des hommes ?
Mon fils a 15 ans maintenant et nous parlons beaucoup de cela. Je vois aussi parfois avec ses amis qu’il y a encore du travail à faire… C’est très problématique. Plus on avance, plus il y a de la résistance. Le backslash est à la mesure des avancées. À la fois, c’est très réjouissant de voir que ça bouge, j’ai espoir, et en même temps, ce type de chiffres fait extrêmement peur.
Dans le groupe d’élèves, il y a par exemple un jeune homme qui ne souhaite pas prendre la parole lors d’une rencontre-débat avec l’actrice et essayiste féministe Noémie de Lattre, car il a peur que ses propos ne soient mal perçus…
Quand je suis arrivée, plusieurs garçons sont partis en réaction au sujet de la pièce. Ceux qui sont restés ont accepté de se lancer dans cette aventure. En ce qui concerne le jeune homme en question, je sais qu’il est resté car il adorait sa professeure et qu’il a accepté de lui faire confiance même s’il n’avait pas d’attrait pour ce sujet. Il a fait un véritable effort. C’est une forme de courage. Il était très à l’écoute. Il avait envie de comprendre. C’est une vraie preuve d’ouverture et d’humilité.
Qu’avez-vous appris sur les Précieuses ridicules en faisant ce documentaire ? Cela a-t-il changé votre perception de la pièce ?
Cela a un peu réparé la collégienne que j’étais. Quand j’ai découvert Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes [autre pièce de Molière, écrite treize ans après Les Précieuses et qui reprend les mêmes thématiques, ndlr] dans les années 1980, je me rappelle que j’avais ressenti un profond malaise.
Sans pouvoir le formuler, je sentais que quelque chose n’était pas juste. Et les professeurs ne mettaient pas le doigt sur cette injustice, ne nous donnaient pas les arguments pour la penser, car ce n’était pas le sujet. J’avais l’impression de me retrouver dans une impasse face à ces œuvres de Molière. Comment combattre une injustice si on ne peut pas la penser ? Et là, je rencontre cette professeure qui m’aide à le faire. J’en suis vraiment reconnaissante.
©Wayna Pitch
Cécile évolue aussi beaucoup pendant le documentaire. Elle raconte que ce sont les élèves qui l’ont mise sur la piste de ce sujet, et que cela a également changé sa perception de l’œuvre de Molière et du féminisme de manière générale…
Si Cécile avait été une féministe de la première heure, cela aurait été moins intéressant. Au départ, le féminisme ne faisait pas partie de sa vie. Avec ses élèves, elle a eu un débat autour des stéréotypes de genre. Quand ils ont parlé de patriarcat, ils ont changé de visage… Ils étaient animés par une force vive qui lui était étrangère. Elle a vu un levier pour leur donner de la force. Elle a fait cela par empathie, par amour pour ses élèves. Elle a ressenti comme moi cette forme d’urgence à traiter ce sujet.
En faisant ce film, je lui donne la lumière que les précieuses n’avaient pas en leur temps. Cécile est une précieuse d’aujourd’hui.
Dernière question spéciale Sorociné : Y a-t-il eu des films ou des livres qui ont participé à votre éveil féministe ?
Du côté des livres, il y a eu Le Consentement, comme je le disais, qui a été un véritable bouleversement pour moi. Ensuite j’ai lu La Fabrique des Pervers de Sophie Chauveau et Le Berceau des dominations de Dorothé Dussy [deux livres parlant de l’inceste, le premier sous forme de témoignages et de recherches généalogiques et le deuxième étant une analyse anthropologique, ndlr]. Il est vrai que ma prise de conscience féministe est largement passée par la prise de conscience des violences faites aux enfants. Dans cette veine, je pourrais aussi citer le podcast Ou peut-être une nuit de Louie Media. Puis, bien évidemment, comment ne pas penser à King Kong théorie de Virginie Despentes !
En ce qui concerne les films, j’avoue être fascinée par le travail de Delphine Seyrig, notamment son documentaire Sois belle et tais-toi [pendant lequel Delphine Seyrig part à la rencontre de plusieurs actrices et discutent avec elles du sexisme dans le milieu du cinéma, ndlr].
J’aimerais aussi citer le travail de Noémie de Lattre qui apparaît dans mon film. Ses one-woman-shows sont de véritables bombes. Quand je l'écoute parler sur scène, je n’arrête pas de me dire : mais comment n’ai-je pas pu y penser avant ? Elle m’inspire. Elle m’accompagne dans cet éveil et aussi dans cette autorisation à penser. Je pense que dans nos parcours, nous avons besoin de sœurs, pour ressentir une forme de légitimité, être épaulées et confortées dans nos idées.
C’est vrai que je vous ai répondu en donnant énormément d’exemples, mais je pense qu’il faut beaucoup d'étincelles pour mettre le feu et connaître la véritable libération.
Propos recueillis par Enora Abry
Précieuse(s)
Réalisé par Fanny Guiard-Norel
En adaptant « Les Précieuses ridicules » de Molière avec ses élèves, Cécile pensait réhabiliter les Précieuses, ces premières féministes du XVIIe siècle, injustement oubliées. Elle n’imaginait pas que ce projet la conduirait à sortir de sa propre et insidieuse invisibilité.
En salles le 18 mars.