Festival de Dinard 2026 - RENCONTRE AVEC AMIRA CASAR – « J’ai passé la moitié de ma vie dans le noir, entourée d’œuvres »
© Richard-Gianorio
Pour sa 37e édition, le festival du cinéma irlandais et britannique de Dinard a choisi une présidente qui lui ressemble puisqu’elle a vécu ou travaillé dans ces deux pays, l’actrice franco-britannique Amira Casar. Ensemble, nous avons parlé de ce qui fait l’ADN du cinéma d’outre-manche, de théâtre, de ses héroïnes d’enfance mais aussi de ce qui menace la culture aujourd’hui.
Vous avez été membre du jury du festival de Dinard il y a vingt ans et vous revenez aujourd’hui en tant que présidente. Sans compter le fait que vous avez vécu et travaillé à Londres, que ce soit au théâtre, à l’opéra ou sur les plateaux de cinéma. Qu’est-ce qui vous séduit le plus dans l’art cinématographique irlando-britannique ? Est-ce cette audace, cet esprit fearless que vous évoquiez lors de votre discours d’ouverture ?
Le cinéma anglais, repose majoritairement sur le jeu des acteurs et l’écriture, car les scénaristes écrivent des personnages nuancés et complexes, composés de différentes strates. Les interprètes, se voient offrir de belles partitions qui sont parfois très éloignées d’eux. D’ailleurs, un film entre rarement en production en Angleterre tant que le scénario n’est pas à un niveau d’écriture avancé, car les Britanniques, considèrent le scénario, comme la base même du travail, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres cultures cinématographiques. C’est une culture qui repose sur le verbe, « verb based » comme on dit. Les Français, en revanche, malgré leur attachement à la langue, sont souvent plus visuels dans leur manière d’aborder les films. Après, toutes les traditions sont faites pour être défiées, et que ce soit en Angleterre, ou en France, ou partout ailleurs, il y aura toujours de jeunes artistes iconoclastes qui réinventent et réinventeront les codes. J’y crois fermement.
Le cinéma irlando-britannique est aussi très social…
Oui, notamment car le Royaume-Uni est assez fragmenté, avec des régions qui ont leurs accents, leurs cultures, et même leurs propres fractures sociales et leurs propres injustices. C’est d’ailleurs au cœur des œuvres comme celles de Mike Leigh et Ken Loach. Je suis une enfant des années Thatcher, pendant lesquelles le cinéma social s’est largement développé. Un film, me vient immédiatement en tête quand j’y pense : Distant Voices, still lives de Terence Davies [qui raconte la vie d’une classe ouvrière de Liverpool dans les années 1940 et 1950, ndlr]. Il m’avait bouleversé. Et cela se retrouve aussi dans les films irlandais. Je pourrais citer My Left Foot, de Jim Sheridan [sur la vie de l’artiste Christy Brown, ndlr] avec l’incarnation extraordinaire de Daniel Day Lewis, qui reste un acteur phare pour ma génération. Ou encore, The Crying Game, de Neil Jordan [narrant une amitié naissante entre un soldat britannique et son kidnappeur, un membre de l’IRA, ndlr] et The Magdelene Sisters, de Peter Mullan [sur les couvents de la Madeleine, insitutions catholiques extrêmement sévères pour les filles, ayant sévis en Irlande et en Angleterre au XXe siècle, ndlr]. Dans tous les cas, j’aime le cinéma qui me donne à voir une vision authentique de l’être humain. Cela se retrouve dans des œuvres irlando-britanniques, celles de Ken Russell et Joseph Losey, mais évidemment ailleurs, dans le cinéma du monde entier. Que ce soit chez Bergman, Yasujirō Ozu, Kenji Mizoguchi, Abbas Kiarostami, Cristian Mungiu, Karim Aïnouz, Justine Triet, Kleber Mendonça Filho ; pour en citer quelques-uns.
Vous avez grandi entre la France et le Royaume-Uni. Quels sont les films que vous regardiez quand vous étiez enfant ? Aviez-vous des héroïnes d’enfance ?
Déjà, il faut savoir que je regardais des films qu’on ne montre habituellement pas aux enfants, comme ceux de Bergman par exemple. Comme héroïne/anti-héroïne, je pense évidemment à Médée de Pasolini. J’étais bouleversée par la profondeur du silence de Maria Callas où tout se passe dans le regard de la Callas que Pasolini filme. Médée est une femme puissante et, d’un coup d’un seul, elle n’est plus rien aux yeux des autres. Elle est victime de la société, on lui enlève ses enfants et son homme, Jason, la quitte. Elle perd son statut. Elle est « disqualifiée » de la vie, comme d’ailleurs la Ladybird de Ken Loach [sur le destin d’une femme victime de violences conjugales à qui l’assistance sociale retire ses enfants, ndlr]. Ce sont des histoires qui me parlent, puisque j’ai été moi-même une « enfant trimballée ». Même si je n’ai pas besoin que les héroïnes me ressemblent, pour m’y attacher, j’aime que l’art me traverse, que ce soit une forme dans lequel je puisse me projeter, m’oublier, me perdre… D’ailleurs, je pense que les salles de cinéma, les salles de théâtre ou d’opéra, ont permis ma sauvegarde. Sincèrement, je pense avoir passé la moitié de ma vie dans le noir à être entourée d’œuvres.
Sinon, je pourrais citer d’autres artistes qui ont bercé mon enfance et la liste est longue ! Je pense, entre autres, à Bette Davies, Anna Magnani, Marcello Mastroianni, Monica Vitti, Robert Mitchum, Montgomery Clift, Shelley Winters, Simone Signoret, Jean Gabin, Raimu, Harry Baur, James Mason, Richard Burton, Laurence Olivier… Je pense aussi à Deborah Kerr, qui était capable de passer d’un rôle subtil et sensuel dans Tant qu’il y aura des hommes à une nonne exaltée, dans Black Narcissius de Michael Powell. Cette liste, est peuplée d’artistes complexes et anticonformistes et qui étaient tous des soldats de leur art.
Médée de Pasolini © SND
Ce sont toutes des figures qui vous ont donné envie de devenir actrice. Quelles sont les différences de jeu notables que vous remarquez entre les comédiens anglais et français ?
Les comédiens anglais ont une approche de leur métier qui peut s’apparenter à de l’artisanat. Ils ajoutent, construisent et préparent leurs rôles en amont. Les productions anglaises, procurent souvent les instruments dont les acteurs ont besoin pour approfondir leur jeu. Alors que les Français sont souvent en recherche d’un certain minimalisme, de la « justesse », qui est un mot absolument intraduisible en anglais. J’aime cette quête du less is more mais j’aime aussi proposer quelque chose de plus charnel, de plus incarné, quand le rôle le demande. Et puis, avoir cette faculté d’adaptation de me fondre dans les rôles, en plaçant l’authenticité comme la quête majeure.
Mais encore une fois, tous les codes préétablis de jeu, de mise en scène, d’approche, sont faits pour être cassés et réinventés. J’ai foi en les jeunes générations d’artistes et de cinéastes. Quand on voit le merveilleux travail d’Emmanuel Marre [réalisateur de Rien à foutre et Notre salut, ndlr] avec ses acteurs et actrices, ou encore celui de Clément Cogitore dans Goutte d'Or, proche de celui d’un plasticien, on ne peut qu’avoir foi en l’avenir du cinéma. Le cinéma, se réinventera toujours, il a souvent traversé des crises depuis sa création. Il faut privilégier les lieux où on peut se couper du monde. Rien ne vaut l’extase d’une salle obscure.
Quels sont les rôles de votre filmographie qui vous ont le plus appris ? Qui ont mis au défi vos techniques de jeu ?
Je dirais Anatomie de l’enfer de Catherine Breillat. Le scénario m’a bouleversée, à commencer par le simple fait que mon personnage s'appelle « la fille », avec tout ce que cela comporte de mythique et de mystérieux. J’ai pu retrouver cette part de mystère dans mon travail avec Werner Schroeter [Nuit de chien, 2008, ndlr] ou avec les frères Quay [L'Accordeur de tremblements de terre, 2006, ndlr]. Il y a eu aussi mon travail sur scène. Je pense notamment à Médée, un opéra mis en scène par Simon Stone au festival de Salzburg et The Indian Queen de Purcell, également au festival de Salzburg (2023), dans une mise en scène de Peter Sellars, dans lequel j’incarnais les trois rôles féminins de l’opéra, baffoués par les conquistardors espagnols au 16ème siècle, dans 17 monologues.
Je trouve toujours un endroit d'identification dans les rôles que je joue (il est vrai que j'ai eu cette chance de pouvoir incarner beaucoup de femmes très différentes : des soldats, des peintres, des institutrices... et aussi venues de milieux sociaux différents), et dans les films que j’ai pu voir comme spectatrice.
L’Accordeur de tremblements de terre des frères Quay © E.D. Distribution
Evidemment, on ne peut faire une interview de vous sans parler théâtre et opéra. Personnellement, je ne me suis toujours pas remise de votre performance dans Les Trois Sœurs de Simon Stone…
Et bien c’était fait pour (rires) ! Je vous remercie ! Le spectacle vivant est fait pour vivre des expériences fortes, pour éteindre son téléphone et s’immerger dans une œuvre. Rien ne pourra remplacer l'immersion dans la salle noire, où on peut voir un spectacle dans sa durée sans interruption.
Je veux aussi rappeller que les préjugés sur l'opéra comme un art destiné à une élite privilégiée et snob sont souvent erronés, et parviennent souvent d'une peur intimidante. À son origine l'opéra, et cela dès le 17ème siècle, était un art populaire et démocratique, ouvert à tous, comme le cinéma. Maintenant, depuis quelques années surtout, on peut se rendre à l'opéra pour une vingtaine d'euros.
Vous pensez que les technologies, les réseaux sociaux, sont un frein à l’expression et au partage de la créativité ?
Il est regrettable que le téléphone portable ait pris autant de place dans nos vies, et à tel point qu’il est comme greffé sur nos griffes... comme une extension de notre corps. Il a tout modifié sur son passage et pas pour le meilleur, croyez-moi. C’est une arme fatale !
Nous sommes une génération pleine de savoirs, c’est certain, mais nous nous laissons phagocyter par cela. Il faut aussi penser qu’il y a des tas de gens qui ne sont pas sur les réseaux sociaux et qui ont des choses à dire, avec d’autres manières de les exprimer… Ce que je ne supporte pas, c’est de penser les vies, les œuvres, de manière univoque et sans aucune complexité. Je ne suis pas là pour pointer du doigt une personne ou une organisation en particulier. C’est la plateformisation et la standardisation du monde, que je redoute par-dessus tout. Parfois, j’ai du mal à croire que nous en sommes arrivés là, qu’il s’agisse de la situation politique ou sociétale. Quand j’entends que certains pensent à privatiser la maison de la Radio, qui est un de nos joyaux français, cela me donne envie de hurler ! Sincèrement, comment en sommes-nous arrivés là ? On va dans un mur alors que nous pourrions l’empêcher… Personnellement, je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Cela assassine le temps et notre rapport au présent.
Et comment l’empêcher selon vous ?
Il faut être un soldat pour son art. Il faut avoir de l’intégrité et se rappeler que l’intégrité ne se monétise pas. Ce sont les gens qui façonnent le monde. Je garde un certain espoir pour la France. C’est un pays que j’adore, qui m’a tout donné. Je pense aussi qu’il faut préserver les endroits d’échange tels que les festivals. C’est un papillon fragile, un festival. ll faut libérer les artistes, les protéger, leur donner les moyens de créer dignement. A l’origine, en France, nous avions un modèle artistique et économique exemplaire que le monde entier nous enviait. Je sais de quoi je parle, j’en ai profité moi-même car j’ai fait mes études d’art dramatique en France, au Conservatoire de Paris. Il faut le protéger, se relever et résister pour notre société et pour notre culture. Soyons sérieux : le canapé n’est pas un projet de vie !
Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les films qui ont provoqué chez vous des chocs féministes ?
J’aimerais vous reparler de Ladybird de Ken Loach. L’interprétation de Crissy Rock est absolument incroyable et j’admire la pudeur crue de la mise en scène, qui ne confond pas pathos et émotion, puisque l’histoire de cette femme à qui on arrache ses enfants est déjà à la limite du supportable. J’aime aussi le cinéma de Ciro Guerra. Dans Les Oiseaux de passage, il raconte l’histoire d’une mafia colombienne en adoptant les codes du néo-western. Cette armada d’hommes est gérée par une matriarche très puissante. C’était incroyable !
Sinon, Altmann, absolument tout Altmann... notamment Gosford Park. Il a fallu un Américain qui scrute les âmes pour parler de la société Britannique, celle des aristocrates dégénérés et celle de leurs employés solitaires. David Lean, dont tous les films m'avaient enchantée. David Lean, le regretté et tant admiré, avec lequel je devais tourner Nostromo de Conrad, son ultime film qu’il n'a pas pu tourner, car il est hélas décédé pendant la préparation. Et Michael Powell, bien sûr, qui compte tant pour moi. Je suis aussi fascinée par les femmes chez Bergman, que ce soit dans Cris et chuchotements, Persona ou Le Silence. Ce sont de véritables vecteurs d’émotions. J’aime regarder les femmes à l’écran et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi cette carrière. Mais les hommes, lorsqu’ils explorent des parts de féminité à travers un rôle, m’intéressent aussi. Je pense notamment à Gary Cooper dans Cœurs brûlés avec son costume de soldat. Il y a quelque chose de très féminin chez lui. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment la rencontre des deux sexes.
Propos recueillis par Enora Abry