RENCONTRE AVEC MARILOU AUSSILLOUX — « Pour me toucher, un rôle doit raconter l’état du monde »
© Agat Films, Bibi Film, Arte France Cinema
Dans Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian, Marilou Aussilloux incarne Juliette, trentenaire cherchant à se reconstruire après un viol. L’occasion de discuter, à travers son regard d’actrice, de la représentation des VSS et leur tournage.
Le cinéaste militant Robert Guédiguian délaisse en partie la lutte des classes pour s’intéresser, pour la première fois frontalement, à la question de la domination patriarcale et des violences sexuelles. Dans Une femme aujourd’hui, il y filme l’histoire de Juliette, trentenaire célibataire à la réussite sociale fulgurante : job en or dans la finance, maison avec piscine dans les beaux quartiers de Marseille… Mais un jour, ses certitudes volent en éclats à la suite d'une agression qui va remettre en perspective l’univers qu’elle s’était construit. Si le film brasse beaucoup – voire trop ? – de sujets à la fois (VSS et éveil politique donc, mais aussi immigration, accompagnement des mineures isolées, racisme décomplexé, transfuge de classe, postcolonialisme, mémoire familiale…) et arrive après plusieurs œuvres qui ont su mieux renouveler la représentation de la reconstruction des victimes, l’humanité du cinéaste et son sens du récit font toujours mouche. Au milieu de sa troupe d’habitués (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet…), il accueille pour la seconde fois Marilou Aussilloux qui, après une apparition dans La Pie voleuse (2024), impressionne dans ce premier grand rôle. Rencontre avec une comédienne engagée.
Sorociné : Robert Guédiguian vous a envoyé le scénario sans vous dire que le personnage de Juliette était pour vous. Comment avez-vous accueilli ce personnage et sa trajectoire en tant que lectrice à ce moment-là, sans forcément savoir que vous auriez à le jouer ?
En tant que femme et actrice, j’y ai vu un rôle vraiment sublime. Je me disais que la personne qui le jouerait aurait beaucoup de chance. (rires) Je trouvais que le personnage était magnifique, mais aussi très complexe, très ambivalent, comme nous le sommes tous finalement. La beauté venait du fait que ce n’était pas du tout manichéen. À la suite de son agression, sa reconstruction n’est pas linéaire. J’ai trouvé ça fort, car, des fois, les personnages féminins victimes peuvent être réduits à certains stéréotypes. Ici, le sujet était abordé avec finesse. Juliette possède une force de vie qu'elle garde tout au long du film, même après son agression, qu'elle ira trouver au fond d’elle. En le lisant, je me disais que j’adorerais jouer cette femme. En effet, Robert Guédiguian n’avait pas précisé le nom du personnage qui m’était destiné quand il m'a envoyé le scénario, je pensais qu’il y aurait un autre personnage pour moi. En m’annonçant qu’il pensait à moi pour Juliette, j’étais surprise et donc très heureuse.
Dans le film, il y a de nombreuses scènes difficiles, celles du viol ou du dépôt de plainte sont assez frontales, par exemple. Comment avez-vous appréhendé les scènes les plus violentes que traverse ce personnage, physiquement et émotionnellement ? D’autant que Robert Guédiguian est connu pour faire peu de prises.
Le fait de faire peu de prises, c'est très stressant en tant qu'actrice, parce qu'on se dit qu'on a peu de coups d'essai et qu'il va falloir être super et juste tout de suite. Donc oui, cela met une certaine pression, mais en même temps, paradoxalement, cela évite de faire cent fois une scène qui peut être difficile. C'est à double tranchant. Je fais partie des actrices qui aiment bien faire des prises, parce que cela permet de proposer des choses différentes et de laisser le choix au montage. Mais ici, évidemment, les scènes étaient difficiles à jouer, donc cela parfois m'épargnait, notamment sur la scène de l'agression. Robert n’a voulu faire qu'une seule prise, c'était voulu, il ne voulait pas m'imposer de jouer cette scène plusieurs fois. J'ai trouvé ça très classe de sa part.
Vous en aviez discuté en amont du tournage de la séquence ?
Il ne me l'a pas dit en ces termes directement, par contre, quand je suis allée le voir en lui disant que j'aimerais bien avoir une seconde prise pour proposer d'autres choses, il m'a dit : « Non, j'ai ce que je veux, et puis ça ne sert à rien de te faire faire ça trop de fois ». Sur le moment, je me suis dit qu’on aurait pu quand même trouver autre chose, qu’on aurait pu chercher encore. Mais après, je me suis dit qu’il avait raison. À quoi bon m’infliger ça et faire une prise de plus qu'il ne va pas utiliser au montage ? Cela ne sert absolument à rien. Donc, parfois, il faut lâcher son perfectionnisme. Et puis, c'est lui le chef, évidemment, même s'il m'a laissé une grande part de liberté. Il m'a permis, par exemple, de choisir l'acteur avec qui j'allais faire cette scène. J'ai proposé le nom d'un acteur avec qui j’ai fait l'école de théâtre, Adrien, avec qui j'ai passé tous mes concours. Faire cette scène avec lui, c'était simple et bienveillant. Je me sentais totalement en sécurité. Ces scènes-là ont été chorégraphiées, mais c'est vrai qu'avec cet acteur que je connais bien, c'était plus simple.
Après, d'autres scènes ont été plus difficiles en tant qu'actrice. Globalement, traverser ce rôle, c’était quelque chose… J'ai été contaminée par le personnage, je me sentais triste le soir en rentrant chez moi, cela m'a suivie. D'habitude, quand on me pose la question : « Est-ce que vous arrivez à couper avec votre rôle ? » souvent je dis que oui, c'est mon travail. Mais là, en effet, j'étais un petit peu atteinte par ce que je jouais. Les scènes les plus difficiles étaient celles où j’allais chercher à l'intérieur, dès qu'il s'agissait de reconstruction. Parfois, Juliette arrive à aller mieux. Elle pense qu'elle va mieux, qu'elle est « guérie ». Et puis, elle retombe dans le désespoir, dans l'anxiété, notamment quand on la touche. Il fallait chercher en soi cette angoisse, et le corps ne fait pas forcément la différence entre ce qu'on lui impose pour le jeu d'acteur, ce qui relève du cinéma, et ce qu'on vit vraiment.
Je me suis imposée une certaine anxiété. À un moment donné, Juliette disparaît, elle se sent vide, elle le dit. Cette disparition est très juste, parce que c'est souvent ce qui arrive aux victimes, ce truc de perdre son identité, de ne plus savoir qui on est, de ne plus savoir ce qu'on veut, ce qu'on désire, où est-ce qu'on va… Ne plus avoir de boussole. Et ce truc-là, il fallait évidemment le traverser. Je me sentais donc moi-même un peu perdue par moments. Être le réceptacle de toute cette violence, ce n'était pas évident.
© Agat Films, Bibi Film, Arte France Cinema
Avez-vous eu une préparation particulière pour ces parties délicates ? Rencontre avec des victimes, travail avec un coordinateur d’intimité…
Je n'ai pas parlé à des victimes parce que, malheureusement, j'ai énormément d'amies autour de moi à qui cela est arrivé. On connaît toutes des personnes à qui c'est arrivé. Je sais de quoi il s'agit. J'ai aussi beaucoup lu, car c’est un sujet qui m'intéresse énormément. J'avais conçu un spectacle au théâtre, juste avant le tournage, qui parlait de Maria Schneider (Seule comme Maria, 2025), donc j'étais très impliquée dans ces thématiques. J’ai essayé de rapprocher Juliette de moi, d'avoir énormément d'empathie pour ce personnage et de tenter de la comprendre. C'est important de rapprocher ce type de rôle de soi pour en faire quelque chose de très intime. Plus on parle de nous, plus on parle du monde. Il y a un truc où la petite histoire raconte souvent la grande.
Concernant la coordinatrice d'intimité, il n'y en a pas eu sur ce film. On a répété la scène comme une chorégraphie de danse sur le plateau. J’étais en pleine confiance et je n'en ai pas éprouvé de besoin. C'est un peu étonnant à dire, mais parfois, on a plus besoin de coordinateur dans des scènes, j'allais dire, plus intimes que celle-ci. La scène d'agression, finalement, c'est comme une scène de cascade. On va jouer les cris, on va jouer les larmes... Donc, ça ne va pas être en soi si intime que ça, moins que des scènes de nudité ou des scènes de baiser. Mais je trouve évidemment que c'est un métier qui est nécessaire et je suis contente qu’il existe enfin !
« Le corps ne fait pas forcément la différence entre ce qu’on lui impose pour le jeu d’acteur, ce qui relève du cinéma, et ce qu’on vit vraiment. »
Vous l’évoquiez, votre engagement féministe est aussi visible au théâtre, où vous avez écrit et interprété l’an dernier une pièce rendant hommage à Maria Schneider, Seule comme Maria, où vous exploriez aussi les doutes du métier d’actrice. Jouer, c’est s’engager ?
Un rôle qui me touche, c'est un rôle qui va raconter l'état du monde, qui pose des questions ou apporte des réponses sur ce que c'est que d'être dans ce monde-là et comment faire société ensemble, comment évoluer sur certains sujets. Je suis engagée comme tout être humain qui a du cœur et qui se demande comment mieux vivre. Je disais à un autre journaliste que pour moi, le film ne raconte pas des problèmes de femmes, mais des problèmes de société. On doit tous se questionner collectivement sur ces questions-là. Donc oui, je ne dirais pas que je vais choisir exclusivement des rôles qui traitent de ces sujets féministes, parce que j'ai envie d'aborder plein de thématiques différentes, mais évidemment que ce rôle-là, ce scénario, m'a touchée aussi pour cette raison.
Une femme aujourd’hui est un portrait de femme, qui reste paradoxalement écrit par un homme de 70 ans, né de son engagement politique et de ses observations sociétales. Après avoir accepté le rôle, avez-vous eu une influence sur l’écriture ?
Robert Guédiguian s'est toujours intéressé à la domination, à toutes les formes de domination. La dernière qu'il n'avait pas encore abordé, c'était la domination des hommes sur les femmes. Donc je le trouvais légitime à parler de ce sujet-là, parce qu'il aborde le féminisme d'un point de vue presque communiste, sous forme d'intersectionnalité des luttes. J’ai eu une très grande liberté sur le plateau, parce qu'il ne dirige pas, voire très peu. On devient autonome, très libre dans notre interprétation. On y ajoute vraiment notre point de vue, c’est très beau. Ariane Ascaride a mis son point de vue depuis des films, aujourd'hui c’est moi, à mon petit niveau… J’ai le réflexe de modifier le texte, si le cinéaste est d’accord, pour que cela sonne mieux dans ma voix, pour que cela soit plus adapté, plus naturel. Parfois, je proposais des idées, et Robert était toujours partant. Par exemple, pour la scène de l'agression, je lui disais que c'était important qu'il y ait un petit moment de dissociation avant qu'elle n’ait le réflexe d'exercer une forme de violence et de sortir de cette situation. Pour moi, il fallait ce moment d'absence à soi-même, de tétanie. C’était vraiment important pour moi qu'elle n'arrive pas tout de suite à se sauver. Cela fait partie des petites choses que nous avons travaillées ensemble. On sent qu’il est intéressé par ma génération, qu’il est dans l'observation et dans l'accueil des idées. J'ai adoré cette collaboration.
Le film est très riche thématiquement. Il mêle l’intime et le politique, vous l’avez dit, en permettant à Juliette de se reconstruire à travers son engagement auprès d’autres femmes, mais il évoque aussi la place des femmes dans le collectif comme dans la famille, la question de la transmission des traumatismes de génération en génération… Qu’est-ce qui vous a le plus touchée dans ces autres aspects du film ?
Les traumatismes se transmettent de génération en génération. C'est vraiment quelque chose qui me touche énormément. J'explore ce sujet en ce moment, parce qu'il se trouve que moi aussi, comme Juliette, j'ai découvert un secret de famille, et donc je mène l'enquête sur mes ancêtres. J'ai lu énormément de théories de scientifiques, de psychanalystes, qui avancent l’idée que les traumas se transmettent par l'épigénétique, dans l'ADN, que nous sommes aussi chargés de la mémoire de nos ancêtres. Je trouve cela très beau. On vit avec nos fantômes. Le film de Robert raconte la violence du silence, mais aussi la puissance de la parole et des mots, qui sont libérateurs. Juliette se libère parce qu'elle parle, parce qu’elle ose dire, mais aussi parce que le secret de famille est dit. Il y a une percée du silence à tous les points de vue. Et je trouve ça très beau, car, du coup, les thématiques se recoupent pour raconter cette idée de la puissance des mots.
Avez-vous tout de suite adhéré au petit aspect fantastique de ce lien qui se matérialise par une sorte d’acte magique ?
Juliette découvre en effet qu'elle a un don, le même que sa grand-mère, qui est le don de guérison par les mains. Moi, je vois cette idée comme un truc assez symbolique. Qu'est-ce que le soin par les mains ? C'est toucher les autres, c'est le lien que l’on construit avec les autres. Je l'ai vu comme un acte de foi dans l'humanité. Alors que Juliette ne peut plus être touchée, elle va découvrir un don où elle pourra peut-être soigner par ses mains, où elle devra toucher les autres. Je trouve ça assez fort, en fait, une façon de dire que la solution pour vivre ensemble est la création d’un lien entre les gens.
© Agat Films, Bibi Film, Arte France Cinema
Une femme aujourd’hui questionne aussi notre rapport, en tant que jeune femme, à la liberté. L’agression provoque un changement radical de vision chez Juliette qui déplace son regard, et nous interroge sur le nôtre, notamment quand on vit dans des milieux urbains, dans une société performative. Le film pose cette question : où se trouve-t-elle vraiment finalement, cette liberté ? Dans une carrière accomplie et une liberté financière et sexuelle, ou dans une forme d’altruisme ?
Le film raconte une espèce de liberté factice, qui va se craqueler à partir du moment où Juliette va porter plainte, et où elle ne va pas être crue ni entendue, jusqu’à être renvoyée de son boulot. C'est une liberté superficielle. Et puis, il y a en effet tout ce qu'il y a autour de cette success story qui est quand même une espèce de pensée à laquelle tout le monde adhère ces dernières années, où on demande aux femmes d'être performantes et d'être irréprochables. Est-ce que ce ne sont pas de nouveaux diktats qu'on s'impose et que les autres nous imposent ? Il y a quelque chose de la perte de sens de mon point de vue, dans cet esprit très capitaliste du succès, de la rapidité de nos vies qui vont à cent à l'heure, de l'hyper-lien entre les gens qui reste de l’ordre du digital… Toutes ces questions animent aujourd'hui les étudiants, font naître les revendications actuelles. C'est difficile de trouver sa place là-dedans, encore plus quand on est une jeune femme.
Pour conclure, quel a été votre premier choc féministe ?
Les premiers chocs féministes, ce sont souvent les plus « classiques », les films les plus accessibles… Je dirais que le tout premier, c'est Thelma et Louise. J’ai découvert ce film très jeune, et très peu de films parlent de l’amitié entre deux femmes, de leur solidarité. Et aussi parce qu'il y a l'histoire d'un viol qui se retourne contre la victime, car on l'accuse d'avoir dragué le mec en soirée, on l'accuse de l'avoir aguiché. Du coup, on ne croit pas à cette agression, on ne croit pas à son trauma. C'est quelque chose qui m'avait un peu percutée à l'époque, et cela fait écho avec Une femme aujourd’hui. Il y a eu aussi la découverte des livres de Mona Chollet, cela a vraiment participé à mon éveil féministe très fort. Puis plus tard, il y a eu aussi la performance Rhythm 0 de Marina Abramović. J'en ai eu plein, des chocs féministes, j'en ai encore plein : Pour Britney de Louise Chennevière, Folie et Résistance de Claire Touzard… J'ai des chocs féministes toutes les semaines, et c'est très bien !
Propos recueillis par Alicia Arpaïa
Une femme aujourd’hui
Réalisé par Robert Guédiguian
Avec Marilou Aussilloux, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet…
Juliette, 30 ans, semble avoir tout pour elle : un poste prestigieux dans la finance, une belle maison, une vie rythmée par les voyages et les amours de passage. Lorsqu’elle est agressée par un collègue, son monde s’effondre. Juliette s'engage alors sur un nouveau chemin pour redonner un sens à sa vie.
En salles le 21 octobre 2026