RENCONTRE AVEC HAFSIA HERZI ET RUDI ROSENBERG - « Le film parle d’un apprentissage à se parler, à se connaître et à s’aimer »
© Chi Fou Mi Productions
La douceur qui émane de Quelques mots d’amour fait du bien en cet automne morose. Au milieu des tours de Sarcelles dans les années 1990, le réalisateur Rudi Rosenberg (Le Nouveau, 2015) filme le quotidien d’Erika et de ses deux enfants, dont l’aînée se met en quête d’un père qui ne l’a jamais reconnue. Un hommage aussi gracieux que bouleversant à l’amour maternel et à ces femmes qui portent seules leur foyer, dont nous avons pu parler avec le réalisateur et sa comédienne, Hafsia Herzi.
Quelques mots d’amour est un grand film sur la relation mère-fille. Pourquoi avoir choisi de traiter de ce sujet, principalement à hauteur d’enfant, puis d’adolescent, car c’est surtout au travers du regard d’Abigail, la fille d’Erika, que nous découvrons cette histoire ?
Rudi Rosenberg : Au départ, j’ai pensé à ce sujet en tombant sur des témoignages de jeunes filles en recherche de leurs géniteurs. Mais la vraie raison qui m’a poussé à faire le film, c’est qu’il m’a permis de raconter des choses dont j’avais envie de parler autour de la famille et de l’amour maternel. C’est davantage un hommage aux mères célibataires qu’un film sur la recherche du géniteur, je pense. La relation frère-sœur est aussi très importante pour moi, en lien avec mon histoire personnelle puisque j’ai une relation très forte avec ma sœur, alors que quand j’étais jeune, on ne s’aimait pas du tout à la maison. Je la considérais comme un nuisible, et en grandissant, c’est devenu la personne la plus importante dans ma vie. Ce sont donc des sujets très personnels qui, en même temps, ont été la porte d’entrée pour mettre aussi de la comédie. Au sein de cette famille, ils traversent des choses difficiles, mais il y a toujours ce petit pas de côté. Ils les traversent, mais avec cet humour un peu méditerranéen. Quand on gueule, c’est aussi notre façon de dire « je t’aime ». J’ai grandi dans une famille comme ça et j’avais envie de parler de ça.
Hafsia Herzi : Moi, ce qui m’a touchée dans un premier temps, c’est l’aspect à la fois simple et universel de cette histoire, et ses personnages, que j’ai trouvés très réalistes, très émouvants.
Pourquoi avez-vous choisi d’opter pour une mise en scène naturaliste ?
R.R. : J’avais envie de quelque chose de très naturel et spontané. C’est pour ça qu’on a fait notre casting à Sarcelles, en banlieue de Paris, où les gens ont une sorte de gouaille. On retrouve déjà beaucoup d’humour entre les gens. Tout le monde se connaît, il y a un esprit très familial. Je voulais reproduire ça.
Erika est une mère imparfaite, parfois dure, parfois dépassée, face à sa fille adolescente qui n’est pas tendre non plus, mais dont on ressent à chaque plan l’amour qu’elle porte à ses enfants… Je trouve que c’est un bel hommage aux mères en général, au-delà, comme vous le disiez, des mères célibataires. Pourquoi avoir choisi justement de montrer sans filtre les failles de cette femme ? Hafsia, qu’avez-vous apporté au personnage en arrivant sur le projet ?
R.R. : Hafsia a apporté beaucoup de choses au personnage par rapport à l’écriture. Quelque chose d’à la fois brut et pudique qui colle parfaitement au personnage. D’ailleurs, le titre du film, Quelques mots d’amour, évoque ces mots qui ne sont pas dits dans cette famille. On ne les dit pas, mais en fait cette femme fait tout pour sa fille, pour la protéger, tout en se sentant obligée de l’aider à retrouver son géniteur alors qu’elle sait plus ou moins ce qui attend sa fille. Hafsia a donc apporté quelque chose de très sensible au personnage. Ce que j’ai découvert au montage, finalement, puisque sur le plateau, j’étais un peu pris dans l’urgence avec les enfants…
H.H. : Il ne m’a pas calculée ! C’est au montage que tu t’es dit : « Ah si, finalement, elle a bossé ! » (rires)
R.R. : On avait en effet conclu un accord au début du film, comme quoi elle devrait être sans doute très indépendante sur le plateau.
H.H. : Ce que je préfère, d’ailleurs.
R.R. : Tu m’avais répondu « Je sais ce que j’ai à faire, ne t’inquiète pas », donc c’est vrai que grâce à ça, j’ai découvert beaucoup de subtilités dans son jeu au montage qui m’avaient échappées.
H.H. : Au début, c’est vrai qu’on n’était pas d’accord sur le personnage, en tout cas sur certaines de ses réactions et émotions. On a appris à en discuter et on a trouvé un terrain d’entente, même si sur place j’allais dans ton sens. Mais je proposais aussi ce que j’imaginais pour Erika. Un jour, tu m’as dit : « Tu as vu Bonne Mère, eh bien là, c’est Mauvaise Mère ». Tu me répétais que c’était une mauvaise mère, et je disais « Non, non, il n’y a pas de mauvaise mère ! » Pour moi, à un moment, on juge trop les mères, je trouve. Qu’est-ce que ça veut dire, « mauvaise mère » ? On fait ce qu’on peut, les mères font ce qu’elles peuvent. Ce n’est pas évident d’être mère et encore moins d’être une mère qui élève des enfants seule. Et puis, parfois, même si on n’est pas seule, c’est comme si on l’était… En tout cas, le rôle de mère est très, très difficile. Donc, c’est vrai, je n’avais pas envie qu’on la juge. Elle fait ce qu’elle peut pour ses enfants et elle les aime profondément. Même si les mots ne sont pas là, les actes sont là.
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En effet, l’entourage d’Erika l’a fait parfois culpabiliser. Je repense, par exemple, à cette scène où des personnes qui lui sont pourtant très proches sous-entendent qu’elle a été égoïste en gardant un enfant dont elle savait dès le départ qu’il n’aurait pas de père…
H.H. : Oui, on l’a fait culpabiliser ! Même si ses amis sont là pour elle, on la juge, à ce moment-là. On lui reproche d’avoir gardé cet enfant, comme si un enfant, ça ne pouvait pas se faire seule. C’est son choix, c’est son corps, elle a voulu garder cet enfant. On n’a pas à le lui reprocher, donc oui, à ce moment-là, elle craque, parce que c’est un être humain, même si elle a cette carapace qu’elle s’est créée parce qu’elle n’avait pas le choix. Il faut que le quotidien tourne. Elle doit donner à manger à ses enfants, elle doit les élever, elle doit travailler. Elle n’a pas le choix, mais c’est dur pour elle. Et quand on la regarde, on la juge, on lui fait des reproches. Ce n’est pas facile.
R.R. : Déjà, ce n’est pas facile à deux quand on est parents d’élever des enfants, donc pour ce personnage, c’est une double difficulté. En plus d’être seule, elle a une fille qui part complètement en vrille, qui fait une obsession sur la recherche de son père et qui est intenable, ingrate. C’est aussi très injuste. En fait, les deux personnages souffrent beaucoup. Cette histoire va ainsi bien au-delà de la quête du père, il s’agit de leur apprentissage à se parler, à se connaître et à s’aimer.
Hafsia, après Histoires de la nuit de Léa Mysius il y a quelques semaines (lire notre critique), c’est le deuxième film où on vous retrouve sur le sujet de la maternité, dans une œuvre qui questionne ses représentations ; sans oublier dans un autre genre Le Ravissement en 2023, ainsi que Bonne Mère que vous avez écrit et réalisé en 2021. Pourquoi aimez-vous travailler ce type de personnage ?
H.H. : Ce sont des figures qui viennent à moi. Quand je les choisis, ce sont des personnages qui me parlent. Personnellement, la figure maternelle m’a toujours émue, et c’est vraiment pour ça que j’ai écrit, d’ailleurs, un film sur une mère de famille. Même sur La Petite Dernière, le personnage de la mère est très, très important. Oui, ce sont des personnages qui me touchent et que je suis fière de pouvoir représenter, de manière plus moderne, plus réaliste, et aussi avec mon point de vue : mon regard féminin et mon regard sur la maternité.
Quelles sont les mères qui vous ont inspirés pour ce projet ? Un exemple peut-être de mères de fiction qui ont pu vous bouleverser ?
H.H. : Moi, en tout cas pour ce personnage, je me suis dit que c’était une « maman », une mère qui aime ses enfants. Elle est seule, c’est la course. Il faut gérer… Mais les enfants sont sa priorité. Donc... Pour moi, j’avais toujours ça en tête. Quelqu’un qui fait tout pour bien faire rouler le quotidien.
R.R. : Je n’aime pas prendre des références de films. En tout cas, pour ce film-là, j’ai voulu uniquement me baser sur des références de témoignages et de souvenirs. Je sais que déjà, on a tendance à recracher inconsciemment ce qu’on a ingurgité dans nos films. Je voulais éviter que cela puisse ressembler à quelque chose de déjà vu, même si, de fait, on ressemble toujours plus ou moins à quelque chose d’autre. J’aime bien ainsi prendre comme référence des documentaires, des épisodes de Strip-tease par exemple, des choses comme ça. Mais sinon, un personnage de mère m’a beaucoup ému : c’est Erin Brockovich (Steven Soderbergh, 2000). C’est un peu pareil, une histoire de mère célibataire qui a des enfants, qui galère… Il y a en fait une sorte de résilience très émouvante dans le personnage de Julia Roberts, qui me fait aussi penser un peu à Erika.
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Parlons pour finir du tournage avec les enfants. Qu’est-ce que cela change dans votre manière de travailler ? Hafsia, comment avez-vous créé le lien avec les deux jeunes filles notamment ?
R.R. : C’était une double difficulté, car il y avait aussi tous les autres acteurs qui n’avaient jamais mis les pieds sur un plateau de tournage, les acteurs de Sarcelles, les habitants de Sarcelles, que ce soit le psychiatre, que ce soit Pauline Chetrit qui joue Brigitte, l’amie. Tous les gens qui entourent Erika, en fait. Avec les enfants, ce qui était difficile, souvent, c’est que Hafsia se retrouvait à jouer toute seule, car ils ont un temps de tournage très court. Mais c’est normal, c’étaient eux la priorité, il fallait s’adapter.
H.H. : Concernant le lien avec les enfants, cela s’est fait naturellement, dès la première rencontre. Aujourd’hui, nous sommes encore en contact, on s’écrit régulièrement et c’est toujours un plaisir de les revoir. Cela s’est fait vraiment très très simplement.
R.R. : Les enfants adorent Hafsia ! C’est vrai qu’elle a un côté très maternel qui a beaucoup aidé. Le lien s’est fait sans forcer, que ce soit avec la petite comme la grande Abigail. Puis il fallait qu’il y ait quand même beaucoup d’amour en dehors des prises, puisque c’était des scènes parfois dures. Il y a eu très peu de répétitions, mais je pense que j’ai choisi des enfants qui avaient des vécus très similaires aux personnages. Le garçon qui joue Yoni à 14 ans, par exemple, est très sensible dans la vie, il a quelque chose de très proche du personnage. Le petit, il est espiègle, il a pu apporter beaucoup d’humour, beaucoup de blagues, beaucoup de décalage par rapport aux situations très lourdes. Cela apporter ce petit truc de fraîcheur, ce petit pas de côté. Cela s’est fait tout seul avec eux.
C’est un très beau film à montrer au jeune public. Quelle a été sa réaction lors des premières projections que vous avez pu faire face à eux ?
R.R. : Hier on a fait une projection gratuite à Sarcelles avec tous les enfants qui ont joué dans le film, mais aussi plus globalement tous les enfants de la ville. C’était extraordinaire. Les réactions étaient drôles et les réflexions parfois assez profondes en posant des questions sur la maman, comment elle fait, pourquoi la petite fille agit comme ça, etc. C’était des questions toujours intelligentes. Ils avaient vraiment compris le film, ils riaient aux mêmes endroits que les adultes. Bon, peut-être que ça veut dire que je fais des blagues pour les enfants, mais c’est super ! Ils ont adoré tout ce qui tournait autour du chien, qu’on a fait venir sur la musique Les Rois du monde (Ndlr : chanson récurrente du film). Ce que je leur ai dit pour les faire rire, c’est qu’il n’y a que deux acteurs professionnels dans le film : Hafsia Herzi, qui joue le rôle de la maman, et puis le chien ! (rires)
Propos recueillis par Alicia Arpaïa
Quelques mots d’amour
Réalisé par Rudi Rosenberg
Avec Hafsia Herzi, Nour Salam, Ella Bedoucha
Sarcelles, 1995. Erika élève seule ses deux enfants. Sa fille Abigaëlle se persuade que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en silence quelque part. Lorsqu’elle se met en tête de le retrouver, Erika se sent obligée de l’aider, tout en cherchant à la protéger. En grandissant, la quête d’Abigaëlle se transforme en obsession, entraînant avec elle sa mère, sa meilleure amie, et tous ceux qui comptent.
En salles le 28 octobre 2026