KARMA – Guillaume Canet
© Christophe Brachet
Derrière les murs, la violence
Prenant le décor d’une communauté sectaire mais préférant le spectaculaire et la violence à une véritable réflexion sur le sujet, Guillaume Canet crée le malaise malgré une Marion Cotillard investie.
Dans la catégorie « thriller du samedi soir », Karma coche toutes les cases du futur succès populaire : rythme haletant (il faut admettre qu’en 2 h 20, on cligne peu des yeux), casting 4 étoiles, disparition d’enfant, décor isolé et mystère autour d’une communauté aux biens sombres secrets. Il faut juste accepter un scénario qui ne fait qu’effleurer un thème offrant pourtant sur le papier une riche matière : l’emprise d’un gourou sur une communauté religieuse et l’impact des dérives sectaires aujourd’hui. Notre porte d’entrée dans cet univers est une femme, Jeanne (Marion Cotillard), qui, à la suite de la mystérieuse disparition de son fils biologique, quitte l’Espagne pour retourner auprès d’un groupe fui sept ans plus tôt. Une manière d’échapper à la police, qui la soupçonne du pire, tandis que son mari traverse en parallèle la frontière pour tenter de la retrouver... À travers ses yeux, on découvre petit à petit les pratiques pas très catholiques de cette communauté à la religion propre, disant répondre au nom de Dieu selon les dires de son terrifiant chef de clan (Denis Ménochet, bien appliqué à nous faire peur).
Le film distille vite son mystère pour nous montrer, dès l’entrée de Jeanne dans le hameau aux portes closes, l’horreur qui s’y cache. À peine est-elle de retour que, attention, léger spoiler, Jeanne subit violences physiques, psychologiques et sexuelles, ce qui ne semble guère la surprendre. Tel est le prix à payer pour un retour auprès des siens. Le problème, c’est que Guillaume Canet s’intéresse peu finalement aux mécanismes d’emprise à l’œuvre ici, préférant un récit classique sur les ressorts du modèle du « Rape & Revenge » – il faut bien un peu de catharsis à l’arrivée – dont Cotillard est la star. Le malaise survient quand on s’aperçoit que ce « grand rôle », écrit sur mesure pour son ex-compagne (dixit le cinéaste partout dans la presse), s’impose à notre regard comme une représentation complaisante des violences faites aux femmes, à la fois physiques et morales. Le rapport complexe et empêché à la maternité est aussi un thème central du film, les règles communautaires interdisant aux femmes de vivre et d'avoir des gestes d’affection pour leur progéniture. La souffrance féminine devient ainsi la condition nécessaire à un dénouement spectaculaire, donc attendu. Rien ne sera épargné entre-temps à Marion Cotillard, que l’on a peine à voir dans cette atmosphère oppressante. L’actrice, pourtant, donne physiquement de sa personne, nous rappelant, s’il le fallait encore, la grande actrice qu’elle est. Un certain trouble naît donc chez nous face à cette déclaration d’amour d’un cinéaste pour son actrice, alors compagne à la ville, via un tel personnage (on se souvient aussi des rôles médiocres proposés dans son Astérix et Les Petits Mouchoirs et sa suite, leur meilleure collaboration restant la mésestimée satire Rock’n Roll), tout comme l’idée de faire jouer son fils, certes le temps d’une courte scène, dans un film qui évoque frontalement les pires violences sur mineurs.
© Christophe Brachet
On regrettera en effet aussi le traitement expéditif de l’enfer vécu par les autres membres de cette secte. Travail dissimulé, climat incestuel, emprise… La liste est longue, mais l’acmé arrive quand, au détour d’une séquence, on découvre comment s’exercent aux yeux de tous les violences sexuelles sur les enfants, dans une scène aussi gratuite que graphique qu’on peut difficilement accepter en tant que spectateur à l’heure où la France est éclaboussée par des scandales du genre. Cette manière d’utiliser ces actes comme ressort scénaristique, sans y apporter derrière la moindre réflexion, pose question, même si on imagine que le cinéaste veut louablement ici dénoncer ces violences dans un film grand public. Malheureusement, Canet semble, encore une fois, plus s’intéresser à l'efficacité de son thriller qu’à dessiner un portrait réaliste de ces dérives, au point qu’il finit par tomber dans les pires écueils du genre… À commencer par ce gourou, joué par Ménochet, tout droit sorti de l’imagerie du conte, entre l’ogre ou le grand méchant loup, annihilant le peu d’ambiguïté dont le personnage était pourvu à son introduction. Dommage, au vu du potentiel qu’offrait ce décor de cinéma, qui méritait finalement mieux que la fameuse case du « thriller du samedi soir ».
ALICIA ARPAÏA
Karma
Réalisé par Guillaume Canet
Avec Marion Cotillard, Denis Ménochet, Leonardo Sbaraglia
.Dans un village au nord de l’Espagne, Jeanne tente de reconstruire sa vie avec Daniel, qui ne connaît rien de son passé trouble. Un jour, Mateo, le filleul de Jeanne âgé de six ans, disparaît mystérieusement… Afin d’échapper à la police qui la soupçonne rapidement, Jeanne se réfugie en France dans la communauté où elle est née et qu’elle a fuie quelques années auparavant. Daniel ne croit pas à la culpabilité de la femme qu’il aime et va tout faire pour la retrouver avant la police.
En salles le 21 octobre 2026.
Interdit -12 ans.