MINOTAURE - Andreï Zviaguintsev

© Anna Matveeva

Au printemps des monstres

Neuf ans après son dernier film, le réalisateur russe, exilé en France, propose un remake de La Femme infidèle, de Claude Chabrol. Et plaque sur le drame domestique, déplacé dans une petite ville russe, l’invasion de l’Ukraine.

Il faut attendre une bonne quinzaine de minutes pour que la guerre s’invite dans Minotaure. Et encore, elle ne surgit qu’à distance, sur un écran d’ordinateur, lorsqu’une employée de Gleb traîne sur Internet pour regarder des vidéos de bombardement. Lui, implacable patron d’une entreprise de transport, lui intime immédiatement de se remettre au travail. Il n’a pas que cela à faire, entre les affaires à gérer et le soupçon qui le ronge : Galina, son épouse, si froide avec lui et si enjouée lorsqu’elle pianote sur son smartphone, doit avoir un amant. Nous sommes dans une province russe non identifiée, loin de Moscou, en 2022, alors que Vladimir Poutine vient d’ordonner l’invasion de l’Ukraine. Et très vite, le Kremlin a besoin d’hommes à envoyer sur le front. Tandis qu’il décide de traquer sa femme, Gleb est mis à contribution : il doit fournir aux autorité une liste de 14 employés mobilisables.

Sur le papier, Minotaure, Grand Prix du dernier Festival de Cannes, est donc un assemblage improbable entre le thriller domestique, tiré de La Femme infidèle de Claude Chabrol, et le drame politique sur un pays qui, tel le monstre de la mythologie grecque vivant dans un labyrinthe, avale les jeunes gens qu’on lui livre à intervalles réguliers. Andreï Zviaguintsev, immense réalisateur auquel on doit notamment Léviathan (2014) et Faute d’amour (2017), a d’abord pensé le remake avant, au vu des événements qui l’ont amené à quitter la Russie, d’y plaquer le contexte de la guerre. Malgré la maladie – un Covid long qui l’a laissé dans le coma, puis incapable de parler – et l’exil – il vit à Paris et le film a été tourné à Riga, en Lettonie – on retrouve dans Minotaure la précision implacable de sa mise en scène. À l’image de ce plan-séquence sublime et tournoyant dans l’appartement de l’amant de Galina, qui tout à la fois symbolise le temps qui passe et cartographie l’espace dans lequel le drame ne manquera pas d’advenir, tout est ici d’une maîtrise époustouflante. Qu’il orchestre la chorégraphie des corps de ce couple qui ne se comprend plus, qu’il joue sur les miroirs ou les encablures des portes pour isoler ses personnages en détresse, qu’il fasse se répondre les images d’une caméra de vidéosurveillance avec les mouvements des personnes qui les regardent, Andreï Zviaguintsev est un cinéaste d’une générosité folle, jamais avare de détails et de mouvements.

© MK Productions, CG CinemaB

Devant sa caméra, la Russie reconstituée ressemble presque à une terre post-apocalyptique privée de soleil. À l’exception notable d’une parenthèse amoureuse, celui-ci ne pointe jamais, plongeant le film et ses personnages dans une atmosphère aussi froide et métallique que les bureaux de Gleb ou la maison ultra-moderne qu’il partage avec son épouse et leur fils, deux lieux qui n’abritent que malheur et aliénation. S’il parle bien sûr de la corruption qui gangrène son pays, Andreï Zviaguintsev semble ici, comme dans Faute d’amour, attaquer aussi, et peut-être même surtout, une société incapable de nouer du lien. Les amis qui se retrouvent au restaurant ne s’apprécient guère, les couples ne se supportent plus, et Gleb n’a rien d’autre à enseigner à son fils que la reproduction de comportements virilistes stupides et inutiles. 

C’est à cet endroit-là que s’articulent le plus intelligemment les deux aspects de Minotaure. Peu à peu, le film esquisse un parallèle entre Gleb et le régime belliqueux de Poutine. Tous deux font étalage de leur puissance masculine, écrasent ce qui les entoure et violentent ce(ux) qui leur résiste, tout en se montrant d’une vile lâcheté – ce sont toujours les autres qu’ils envoient au front. Peu à peu, la guerre qui n’apparaissait que sur un écran d’ordinateur s’installe durablement dans le film, avec ici une fresque sur le mur d’une rue, là un train chargé de tanks, là encore un infirme qui se déplace avec difficulté. Malheureusement, Minotaure perd cet équilibre délicat entre la géopolitique et l’intime dans sa dernière partie, abandonnant Gleb et Galina pour montrer sans grande subtilité la brutalité de la mobilisation et la déliquescence morale de la Russie, toute entière symbolisée dans la chute d’un panneau de propagande. Cela suffit à lui faire rater la marche du chef-d’œuvre. Mais pas à ôter l’impression d’avoir vu un grand film.

MARGAUX BARALON

Minotaure

Réalisé par Andreï Zviaguintsev

Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine, Yuriy Zavalnyouk

Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.

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