LES MISÉRABLES - Fred Cavayé
© Eskwad Curiosa Films Studiocanal TF1 Films production
Dévitaliser ses classiques
Le roman de Victor Hugo, transposé à l’écran dans une fresque de près de trois heures, devient avec cette énième adaptation un blockbuster dépolitisé qui sacrifie ses personnages féminins et n’a même pas le bon goût d’investir son budget, très important pour un film français, dans une direction artistique correcte.
La série Anna, dystopie sur fond de virus endémique adaptée d’un livre des années 2010, sortie sur Arte en 2021 alors que le Covid sévissait encore ; la saison 3 de Baron Noir et ses révoltes populaires qui débarque en pleine crise des gilets jaunes, alors qu’elle a été scénarisée bien avant ; une attaque contre le président américain dans Captain America: Brave New World, sorti un an après la tentative d’assassinat de Donald Trump, et dont le scénario, plus ancien, semble donc préscient... Certaines fictions bénéficient d’un heureux hasard de calendrier qui les fait résonner avec l’actualité. Les Misérables, dernière de la volée d’adaptations d’un grand classique dotées d’un budget proportionnel à la notoriété du livre, après Les Trois mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo, aurait pu faire de même. Alors que la révolte étudiante gronde et commence à faire tache d’huile en 2026, cette mise en scène de l’insurrection de 1832, portée elle aussi par de jeunes générations, avait l’occasion de prouver l’intemporalité du texte de Victor Hugo. Las, le résultat est si ringard et si peu politique que la fiction fait pâle figure à côté de la réalité.
Rafraîchissons les mémoires qui pourraient être défaillantes depuis la découverte du classique du XIXe siècle : Les Misérables raconte la trajectoire souvent contrariée de multiples personnages qui traversent quatre décennies, de la post-Révolution aux barricades susmentionnées. Jean Valjean, ancien bagnard repenti, incarnation du bien, y est constamment pourchassé par l’implacable Javert, inspecteur de police dont la rigidité transformerait n’importe quelle personne de droite en militant ACAB. Fantine, mère célibataire, laisse sa fille Cosette aux affreux époux Thénardier en pensant la protéger, et finit par vendre tout ce qui lui appartient, de ses cheveux à son corps en passant par ses dents, pour payer les sommes exhorbitantes qu’ils lui réclament. Des années plus tard, c’est précisément la génération de Cosette, son amoureux Marius et les enfants des Thénardier, Eponine et Gavroche, qui viendront grossir les rangs révolutionnaires.
© Eskwad Curiosa Films Studiocanal TF1 Films production
Visuellement, le film de Fred Cavayé est d’une laideur incompréhensible au vu de son budget de plus de 33 millions d’euros. Le premier plan, travelling à travers une Bastille en plein démantèlement, sorte d’Assassin’s Creed du pauvre, donne le ton d’un long-métrage situé exactement entre le téléfilm et la production standardisée de Netflix, qui déploie à la va-vite les origin stories de ses personnages emblématiques et n’a jamais le moindre souffle épique – la scène des barricades en souffre énormément.
Vidé de toute politique
Le grand paradoxe des Misérables est d’asséner à de multiples reprises les maximes de l’un des plus grands romans sociaux français (« C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches », « À trop vouloir l’ordre, on finit par avoir le chaos ») tout en étant vidé de toute politique. Les soubresauts du début du XIXe, faits de changements de régime permanents, ne sont jamais évoqués, et rien ici ne fait système. Pour prendre la mesure de cette trahison envers la pensée Hugolienne, il suffit de se pencher sur le cas de Javert. Rouage parfaitement huilé d’une machine qui le dépasse dans le livre, le voici ici réduit à un enfant traumatisé par sa mère, qui se livre aux pires violences policières simplement à cause de son parcours individuel, et non parce que l’ensemble des structures de la société le lui permettent et l’encouragent. Livide, Tahar Rahim livre l’une des performances les plus caricaturales de sa carrière, en mettant des coups de poing dans des miroirs dès que le fantôme maternel vient le hanter.
Tous les personnages féminins, à l’exception de Cosette (Megan Northam, excellente) souffrent d’ailleurs cruellement dans cette adaptation. Si Noémie Merlant ne démérite pas en Fantine, sa descente aux enfers se vautre dans le dolorisme le plus absolu ; le talent de Marie Colomb ne peut rien pour sauver Eponine, débarrassée ici de toute sa complexité pour n’être qu’une amoureuse béate ; quant à Camille Cottin en mère Thénardier, il est impossible de ne pas voir une actrice glamour noircie et dépenaillée pour les besoins d’un rôle. L’ensemble donne l’impression que ces Misérables n’intéressent finalement personne, ni Fred Cavayé ni ses producteurs, plus préoccupés par la reproduction des succès des adaptations d’Alexandre Dumas que par Victor Hugo, ce qui reste encore aujourd’hui de sa vision de la société, et le cinéma.
MARGAUX BARALON
Les Misérables
Réalisé par Fred Cavayé
Avec Vincent Lindon, Tahar Rahim, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe
Libéré après 19 ans de bagne pour le vol d’un pain, Jean Valjean décide de changer de vie et de faire le bien autour de lui. Sous une fausse identité, il devient avec le temps un notable respecté de tous. Venant en aide à Fantine, une ouvrière mourante, il promet de sauver sa fille, Cosette, des griffes des cruels Thénardier. Mais son passé le rattrape : l’inspecteur Javert, un policier implacable au passé lui aussi tourmenté, le traque sans relâche afin de le renvoyer au bagne. Dans un Paris en pleine révolution, Valjean doit lutter pour protéger Cosette et achever sa rédemption, entre sacrifices et quête de justice.
En salles