SEULS LES REBELLES - Danielle Arbid
© EasyRiders Films
Géographies de la solitude
Présenté en ouverture de la dernière Berlinale, le nouveau film de Danielle Arbid (Peur de rien, Passion simple) raconte l’histoire d’amour contrariée d’un couple que tout semble opposer. Un film intéressant par sa mise en scène de la pudeur, mais pas toujours convaincant.
Lorsque Suzanne (Hiam Abbass) rencontre Osmane (Mahamat Amine Benrachid), il s’agit davantage d’un sauvetage que d’un coup de foudre. Pourtant, les codes de la comédie romantique ne sont jamais très loin : au ralenti, la sexagénaire vole au secours du jeune homme (de trente-cinq ans son cadet) en train de se faire tabasser. Les gros plans sur leurs visages laissent deviner une suspension du temps et de l’espace autour d’elleux.
S’ensuivent, au début du film, des dialogues un peu gênés et des rires nerveux, qui ne tardent pas à trahir l’attraction des deux personnages. La cinéaste s’inscrit alors dans l’héritage cinématographique de Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet) et de Fassbinder (Tous les autres s’appellent Ali) pour raconter l’amour qui fait scandale. Pendant que ses collègues s’insurgent contre cette relation, pointant la différence d’âge, mais aussi de religion et de couleur de peau, Suzanne reste silencieuse et la caméra se rapproche doucement de son visage. Arbid s’appuie sur le jeu tout en retenue de Hiam Abbass, dont les expressions laissent affleurer le désir, la gêne ou la tristesse. Cette économie de mots confère au personnage une épaisseur singulière et évite de réduire la relation à la seule transgression qu’elle représente aux yeux des autres. Le film expose aussi le racisme de la société libanaise envers les réfugié·es, mais également les hiérarchies qui s’exercent au sein même de cette catégorie, entre chrétien·nes et musulman·es.
Au-delà de leur histoire d’amour, Arbid s’attache ainsi à dresser le portrait d’une double solitude : d’un côté, Suzanne est une réfugiée palestinienne dont le mari est mort ; de l’autre, Osmane est un réfugié soudanais sans papiers qui cherche à rejoindre l’Europe. Le titre prend alors tout son sens : si le cinéma de Danielle Arbid se centre souvent sur des figures de désobéissance aux normes établies, il semble également souligner la solitude à laquelle cette marginalité les condamne.
© EasyRiders Films
D’origine libanaise, la cinéaste n’a pas pu tourner Seuls les rebelles dans son pays natal en raison des bombardements israéliens. Un carton au début du film nous informe de l’une des conséquences de cette situation : le choix de recréer les décors en studio. Ces décors, nous dit-on, sont une « illusion du pays », et cette illusion constitue une « déclaration d’amour ». Reconstitués à partir d’images projetées de la capitale, ils prennent l’allure de vieilles photographies ou de décors de théâtre. Si la théâtralité qui en ressort n’est pas inintéressante, elle peine cependant à convaincre pleinement et à faire exister le lien qui unit les protagonistes. Le pari est assumé, mais sa matérialisation n’apparaît véritablement que lors de la scène finale, lorsque la caméra suit Hiam Abbass quittant la reconstitution d’un intérieur libanais avant de révéler le plateau lui-même.
Ce jeu avec l’artificialité traverse l’ensemble du film et n’est pas sans rappeler Sous le ciel d’Alice de Chloé Mazlo, qui utilisait elle aussi des procédés visuels singuliers pour travailler la profondeur de champ et la matérialité des décors. Mais là où Mazlo cherchait une forme de fantaisie poétique, Arbid tente davantage de conjurer une impossibilité, à l’image de ses personnages pris dans une impasse. Les déclarations d’amour se multiplient alors, entre Suzanne et Osmane, mais aussi entre la cinéaste et sa ville. Pourtant, malgré la sincérité du geste, on peine à tomber complètement sous le charme.
LOUISE BERTIN
Seuls les rebelles
Réalisé par Danielle Arbid
Avec Hiam Abbass, Amine Benrachid, Shaden Fakih
France, 2025
Suzanne, veuve d’une soixantaine d’années, fait la connaissance d’Osmane un soir à Beyrouth… Il est jeune, noir, soudanais, migrant sans papiers. Elle est libanaise d’origine palestinienne, et a le double de son âge… Ils tombent amoureux. Le Liban est au bord du précipice. Alors que leur amour déclenche une levée de boucliers, au cœur du chaos ambiant, Suzanne et Osmane résistent.
En salles le 24 juin 2026.