RENCONTRE AVEC HIAM ABBASS - « Faire exister l’art malgré tout, c’est déjà une forme de résistance »

© EasyRiders Films

Présenté en ouverture de la dernière Berlinale, Seuls les rebelles, le nouveau film de Danielle Arbid (Peur de rien, Passion simple), raconte l’histoire d’amour d’un couple que tout semble opposer. Hiam Abbass y interprète Suzanne, une veuve libanaise chrétienne d’une soixantaine d’années, d’origine palestinienne, dont la vie bascule lorsqu’elle rencontre Osmane, un jeune migrant soudanais sans papiers. Dans un Liban traversé par les tensions sociales et politiques, leur amour inattendu devient un acte de résistance face aux préjugés et aux regards des autres.

 Pour commencer, y a-t-il un film qui vous a particulièrement marquée en tant que spectatrice ?
Oui, et je m’en souviens encore très bien. Je le cite souvent parce que c’est vraiment un film qui m’a profondément marquée. Je l’ai découvert assez jeune, avec une certaine naïveté. C’est Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini. C’est un film que je pouvais regarder pendant des heures, même si parfois je ne comprenais pas tout. Je revenais surtout à la proposition artistique, à ce que le film provoquait en moi.

J’ai compris beaucoup plus tard qui était réellement Pasolini : le poète, l’homme engagé, l’artiste qui portait une réflexion très forte sur le monde. Et je me dis qu’il n’y a peut-être pas de hasard dans la vie. Peut-être qu’on est attiré très tôt par certaines choses qui correspondent à ce qu’on deviendra ensuite. Je crois qu’on aime l’engagement parce qu’on ressent le besoin de dire quelque chose sur ce monde dans lequel on vit.

Et y a-t-il  un rôle que vous avez interprété qui a eu un impact particulier ? 

Oui, Satin Rouge de Raja Amari. C’est le film qui m’a lancée, celui qui a vraiment permis de faire connaître mon nom et mon travail d’actrice. J’avais fait d’autres rôles avant, mais c’est celui qui a marqué un tournant.

Ce film m’a aussi beaucoup marquée par son engagement, par sa manière d’aller contre certaines traditions et certaines limites. Il a fallu faire un choix pour accepter de le faire ou non. Et lorsqu’on prend ce genre de décision, on sait qu’il y a un prix à payer, qu’il peut y avoir des conséquences.

C’est pour cela que ce film reste pour moi comme un enfant qu’on veut protéger, mais aussi avec lequel on se protège. C’est un rôle qui a laissé des traces très profondes dans ma vie d’actrice.

Vous avez travaillé avec Danielle Arbide depuis son premier court-métrage en 1998. Comment décririez-vous votre collaboration au fil des années et ce qui vous plaît dans son cinéma ?

J’aime beaucoup Danielle, sincèrement, parce qu’elle vient d’un autre univers. À travers le cinéma, elle a trouvé une vocation, une autre manière d’exprimer ce qu’elle pense et ce qu’elle ressent sur le monde. C’est quelqu’un de politique, d’engagé, qui porte un regard profond et très intéressant sur la vie et sur ce qui nous entoure. J’aime beaucoup la manière dont elle traite ses personnages, dont elle raconte les histoires, et surtout cette liberté qu’elle possède.

Danielle va au bout d’elle-même. Elle n’a pas peur d’essayer, même si cela implique parfois de se tromper. Elle disait qu’elle essayait d’échouer un peu plus à chaque expérience, mais chez elle ce n’est pas une idée théorique : c’est vraiment une manière d’être artiste.

Elle est très curieuse, très cultivée, et c’est extrêmement agréable de travailler avec quelqu’un comme ça. Peu importe le sujet, elle a toujours quelque chose à apporter au débat. On peut être d’accord ou pas, mais elle participe toujours à la réflexion.

Notre rencontre a d’abord été une rencontre cinématographique, et elle est restée cinématographique jusqu’à ce film. Ensuite, nous sommes devenues amies. On s’est parfois perdues de vue, mais lorsque nous nous retrouvons, on reprend très rapidement là où nous nous étions arrêtées. J’ai le sentiment qu’avec Danielle, nous sommes toujours connectées autour de cette envie de parler du monde qui change et de ce que l’on peut dire à travers le cinéma.

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Le film était censé se dérouler à Beyrouth, mais la ville a dû être reconstruite en studio en raison des bombardements. Certaines scènes extérieures, ont nécessité  l’utilisation de fonds verts et d’écrans, ce qui donnent au film une dimension presque onirique, irréelle. Vous jouez face à ces dispositifs qui remplacent parfois les décors réels : comment avez-vous vécu cette expérience de tournage particulière ?

Au départ, nous avions tout préparé pour partir réellement tourner au Liban. Et quand on tourne dans un pays, on est imprégné de tout : des décors, des odeurs, de la chaleur, du froid, de la lumière, du vent, de la nuit, du jour… Tout cela nourrit le jeu.

Quand cette dimension naturelle disparaît, il faut retrouver cette vérité autrement. On se retrouve dans un studio, avec des décors virtuels derrière nous, dans un dispositif technique très particulier. Mais je crois qu’on s’adapte. L’importance de faire exister ce film était plus forte que toutes les difficultés techniques. On dépasse l’artifice pour retrouver quelque chose de profond et de sincère.

Ce travail a été collectif. L’équipe technique, l’équipe artistique, les acteurs, la réalisatrice : tout le monde a travaillé ensemble pour faire exister ce film malgré les circonstances.

Pour moi, c’est aussi une manière de résister. C’est un acte d’existence, de survie même, dans un Liban qui traverse depuis longtemps des périodes de guerre et de destruction. Faire exister l’art malgré tout, c’est déjà une forme de résistance.

Suzanne, votre personnage,  semble à la fois libre et vulnérable, elle cherche à exister dans un monde qui ne lui laisse pas beaucoup de place. Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce personnage et comment avez-vous travaillé sa complexité ?

Je ne sais pas si je travaille réellement la complexité d’un personnage. Je crois plutôt que je cherche à respecter ce qu’est l’être humain. Je n’aime pas les clichés. Je n’ai pas envie de simplifier un personnage pour qu’il n’ait qu’une seule dimension. Ce qui m’intéresse, ce sont justement toutes les contradictions, toutes les couches qui existent en chacun de nous.

Pour Suzanne, il y avait d’abord son histoire personnelle. C’est une femme veuve d’un homme qui appartenait aux milices libanaises, une femme palestinienne chrétienne, avec tout ce que cela implique comme héritage et comme blessures. Elle va rencontrer une autre solitude, celle d’un homme qui lui renvoie sa propre solitude. Et ces deux solitudes vont se rencontrer pour construire quelque chose qui leur appartient.

Mais le problème arrive lorsque cette histoire intime devient l’objet du regard des autres, lorsqu’elle devient quelque chose que tout le monde veut contrôler ou juger. Suzanne a cette force de se dire : j’ai le droit de vivre un moment de bonheur, j’ai le droit d’aimer, malgré les différences, malgré les difficultés. Il y a la difficulté du couple lui-même, puis la difficulté du regard extérieur, du jugement, des différences que la société transforme parfois en obstacles insurmontables. Et tout cela se déroule dans un contexte politique et économique extrêmement violent, qui rend la vie encore plus difficile.

C’est justement ce genre de rôle que j’aime, parce qu’en tant qu’actrice, je peux apporter quelque chose qui m’intéresse : quelque chose qui n’est pas superficiel, quelque chose qui continue aussi mon propre combat dans la vie. Aujourd’hui, j’ai envie de parler des personnes invisibilisées, de celles qui ont beaucoup à dire mais que l’on n’écoute pas toujours. J’ai envie de raconter des histoires individuelles, parce que ce sont souvent elles qui permettent aux gens de s’identifier. J’en ai un peu assez des chiffres, des masses, des statistiques. À un moment, il faut revenir aux histoires humaines.

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Les deux personnages principaux se heurtent au monde extérieur, mais ils sont aussi entourés par un groupe de personnes qui soutiennent leur amour. Ils appartiennent notamment à des communautés marginalisées. Si vous deviez résumer ce que Seuls les rebelles raconte au-delà de cette histoire d’amour, qu’aimeriez-vous que le public retienne du film ?

En réalité, c’est aussi l’histoire des personnes marginalisées. Je crois que c’est important de pouvoir entendre et témoigner de la douleur de ces personnes que, parfois, la société a rejetées, que la vie a rejetées, ou qui se sont elles-mêmes éloignées parce qu’elles n’arrivaient plus à faire face. Pour moi, le film parle aussi de ces trajectoires-là. Il parle de ces êtres humains que l’on regarde parfois trop peu, de ces histoires qui restent dans l’ombre, mais qui méritent d’être racontées.

Quels sont vos projets à venir ?

Concernant mes projets, je viens de terminer un film tourné en Jordanie réalisé par Bassel Ghandour, qui a réalisé Les Allées. Je viens tout juste de rentrer, donc c’est encore très récent pour moi.  J’ai également participé à un film qui était présenté à Cannes, qui s’appelle Atonement, traduit en français par L’Apaisement,  je ne sais pas encore si ce sera le titre définitif. Il devrait sortir dans l’année et il va également passer par plusieurs festivals. Il était présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

J’ai aussi un film réalisé par une cinéaste iranienne, autour d’une histoire de femmes irakiennes. D’ailleurs, quand on parle de féminisme, je remarque que beaucoup d’histoires de femmes prennent une place importante dans mon parcours aujourd’hui.

À la rentrée, j’ai plusieurs projets, mais je préfère ne pas encore trop en parler parce que tout dépendra de l’ordre dans lequel les choses vont se faire, notamment selon les budgets. Il y a notamment un projet autour d’une famille algérienne, qui s’appelle Une famille française. J’ai aussi un autre projet autour de femmes libanaises, ainsi qu’une série pour Arte. Il y a beaucoup de choses en préparation et j’en suis très heureuse. Maintenant, il faut voir comment tout cela va évoluer.

Pour finir, y a-t-il une réalisatrice dont vous aimez particulièrement le travail ou le regard ?

J’en ai beaucoup. Vraiment beaucoup. Je connais aujourd’hui plusieurs femmes fortes qui réalisent des films magnifiques, notamment des femmes avec qui j’ai eu la chance de travailler. Je vais donc parler de celles que je connais directement.. Je citerais Raja Amari, qui a réalisé Satin Rouge. Je citerais aussi Laila Bouzid, dont le film À voix basse est sorti récemment.. J’aime beaucoup également Danielle Arbide, évidemment, pour son univers et tout ce qu’elle construit à travers ses films. J’admire aussi Laila Marrakchi et Lina Soualem pour leur travail. Je parle surtout des réalisatrices parce que le monde des actrices est encore différent. Mais il y a énormément de femmes aujourd’hui qui portent un regard singulier sur le cinéma, avec des univers forts et des choses importantes à raconter.

Propos recueillis par Sarah Dulac Mazinani

Seuls les rebelles

Réalisé par Danielle Arbid

Avec Hiam Abbass, Amine Benrachid, Shaden Fakih

Suzanne, veuve d’une soixantaine d’années, fait la connaissance d’Osmane un soir à Beyrouth… Il est jeune, noir, soudanais, migrant sans papiers. Elle est libanaise d’origine palestinienne, et a le double de son âge… Ils tombent amoureux. Le Liban est au bord du précipice. Alors que leur amour déclenche une levée de boucliers, au cœur du chaos ambiant, Suzanne et Osmane résistent.

En salles le 24 juin 2026.

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SEULS LES REBELLES - Danielle Arbid