RENCONTRE AVEC LAURA SAMANI – « Trouver son actrice, c’est comme tomber amoureuse »

© Arizona Distribution

La réalisatrice de Piccolo corpo change radicalement de registre pour Une année italienne, adapté du roman de Giani Stuparich, qui raconte l’arrivée de Fred, une lycéenne suédoise, dans un lycée italien, où elle se lie d’amitié avec un groupe de garçons. Teen movie nostalgique, Une année italienne raconte avec tendresse la violence du regard masculin comme récit d’apprentissage.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter le livre Un anno di scuola de Giani Stuparich ?

Tout ! J’ai lu ce livre quand j’étais au lycée, et à l’époque j’avais le même âge que les personnages. C’était une lecture obligatoire, parce que j’étais dans la même école que celle où le livre se déroule. Et à cette époque-là, je voulais déjà faire quelque chose de cette histoire. Des années plus tard, en 2020, je l’ai relu pendant la pandémie, et je me suis rendu compte que j’en avais gardé quelque chose. C’est peut-être parce que j’ai très souvent été la seule fille dans des groupes de garçons. Et c’est une dynamique très étrange, parce que ça vous met dans une position de pouvoir, mais vous êtes aussi très seule.

Le livre se situe dans les années 1920, pourquoi avoir placé votre film dans les années 2000 ?

Ça se situe même avant ! Le livre a été publié en 1929, mais il se passe en 1909. C’était d’abord pour des raisons autobiographiques : je voulais raconter ce que c’est d’avoir 19 ans, de mon point de vue, donc dans les années 2007-2008. Il n’y avait pas de réseaux sociaux, la Slovénie venait de rentrer dans l’espace Schengen. Mais c’est aussi plus facile d’écrire certaines dynamiques qui ne se passent pas à notre époque actuelle, elles sont plus faciles à analyser, on peut observer ce qui a changé.

Votre précédent film, Piccolo corpo, était très différent, il se situait du côté du mystique et du religieux. Avec Une année italienne, vous êtes dans un teen movie… Est-ce que vous voyez ces deux films comme une continuité ou une rupture ?

Les deux ! À vrai dire, je n’ai pas de vision d’ensemble de mon cinéma : j’ai dédié cinq ans à Piccolo corpo, puis cinq ans à Une année italienne. Ce n’est pas mon genre de planifier pendant des années ce que je vais faire, parce que je ne me vois pas de l’extérieur. C’est une forme de liberté de pouvoir être contradictoire ! Même si, pour revenir à votre question, je vois ces films comme une continuité au niveau des schémas. Dans les deux cas, on parle de femmes qui sont seules, dans leurs combats, dans leurs difficultés… C’est le ton, plus que le genre, qui est très différent. Il faut se mettre au niveau des personnages pour voir le monde de leur point de vue. Après avoir écrit le film, il faut le présenter au monde, en parler, comme je le fais maintenant… Et on le fait pendant bien plus de cinq ans. Donc après Piccolo corpo, j’étais dans une grande souffrance, et j’avais vraiment envie d’être dans une ambiance différente, de mettre la tête ailleurs. C’est comme ça que j’ai compris que le monde n’est pas toujours accueillant pour les femmes, particulièrement celles qui veulent quelque chose de différent par rapport à la manière dont le monde les perçoit.

En tant que spectatrice d’Une année italienne, on a d’abord l’impression de voir un teen movie, une romance d’adolescents, puis vous déconstruisez le regard masculin qui entoure le personnage de Fred. Qu’est-ce qui est venu en premier pour vous, le teen movie ou le regard masculin ?

La dynamique centrale du film, c’est qu’elle a des relations amicales indépendantes avec chacun des trois garçons. Et il y a en parallèle l’histoire d’amour secrète avec Antero. Pendant que j’adaptais le livre, c’était important pour moi d’avoir ce gang, ce trio, et de voir ce qui se passait s’ils essayaient d’être quatre. Dans le livre, ils se séparent à son arrivée, à cause des jalousies secrètes, parce que chacun des garçons veut la posséder. C’est quelque chose qu’on voit dans le film, mais je trouvais ça plus dramatique d’avoir la coexistence du groupe et des relations individuelles. C’est cela qui est venu en premier. 

La question aussi, c’est qu’avec Elisa Dondi, ma coscénariste, nous n’avons jamais expérimenté le monde comme les hommes. Alors comment pouvait-on écrire ces personnages, nous mettre dans leur peau, sans être dégoûtées par certains comportements ? C’est surprenant, mais nous nous sommes beaucoup amusées ! Nous avons essayé de comprendre leurs comportements, de n'accuser personne, parce qu’on sait qu’un adolescent n’est pas seul responsable de ses comportements. L’entourage joue beaucoup, il permet des choses, ou juge trop sévèrement des choses sans rien demander, rien écouter. On voulait vraiment écrire avec de la compassion pour tout le monde, tout en étant du côté de Fred, parce que c’est elle qui a une année difficile. On a essayé de ne pas être non plus trop douces avec ces personnages, parce qu’ils ont certains comportements vraiment répréhensibles, mais si personne ne se parle, rien ne change.

À propos des garçons, j’ai l’impression que vous reprenez beaucoup de clichés de personnages masculins romantiques pour en jouer : l’intello discret et mystérieux, le séducteur chaotique et autodestructeur, et le troisième qui est plutôt en retrait… Est-ce que vous vous êtes amusée à reprendre ces typologies de personnages ?

À fond ! Et c’était aussi du travail de trouver qui incarnerait ces personnages. Il ne s’agit pas seulement de les imaginer et de comprendre comment ils interagissent, parce qu’écrire un scénario, c’est beaucoup de mathématiques ! Il ne s’agit pas seulement d’avoir une inspiration et d’écrire ses dialogues d’un jet. C’est comme du Tetris, ils doivent s’ajuster les uns aux autres. Donc à propos de Mitis, celui qui est un peu en retrait, c’est exactement de ça qu’on avait besoin : on voulait écrire quelqu’un qui soit prêt à sacrifier sa relation potentielle avec une fille dont il est amoureux. Il n’essaie jamais ouvertement de la séduire, au contraire des deux autres, parce qu’il pense qu’il ne gagnera jamais cette compétition. Donc il reporte toute son attention sur le groupe, il en devient un peu le gardien. C’est un rôle plutôt noble, mais aussi égoïste, d’une certaine manière. Tous ces éléments de structure étaient très amusants à écrire, mais on voulait aussi s’assurer que cela marcherait dans le jeu, quand quelqu’un incarne cette énergie et dit ces répliques. je suis très loyale au scénario, donc nous avons beaucoup répété en amont, pour travailler l’attitude corporelle des personnages.

© Arizona Distribution

D’ailleurs, il y a cette idée reçue qui dit qu’on ne peut pas avoir d’alchimie de groupe sans un peu d’improvisation. Avez-vous intégré cette notion à la préparation des interprètes ?

On a surtout fait énormément de répétitions. Sur le plateau, il y a de la place pour l’improvisation, mais plus en ce qui concerne les intentions de jeu. Nous avons essayé, parfois, d’explorer des tonalités différentes. Mais la plupart du temps, tout était déjà verrouillé : les répliques, les mouvements, parce qu’on a déjà passé des mois à travailler et à improviser. C’est davantage pendant les répétitions que j’ai voulu laisser de la place à l’imprévisible. 

Dans ce genre de récits, il est généralement plus facile de trouver les acteurs masculins, qui jouent des personnages plus génériques, que l’actrice féminine, puisque c’est le personnage à travers lequel on suit l’histoire. Que cherchiez-vous pour l’actrice qui allait incarner Fred ? Comment avez-vous rencontré Stella Wendick ?

Oui, nous avons effectivement commencé par chercher d’abord les garçons ! On a l’impression de les connaître déjà, leurs attitudes, l’aura qu’ils dégagent. Mais qui est Fred ? Elle aurait pu être n’importe qui… Et en même temps, ça ne pouvait être que Stella. On l’a trouvée après un long processus de casting, à travers des agences ou en casting sauvage à Stockholm. Le directeur de casting est italien, donc il a demandé sur place de l’aide à Elin Ström, qui est une excellente directrice de casting ! Elle a eu la chance de pouvoir se rendre dans un lycée. Il faut savoir qu’en Suède, il est très difficile de le faire pour des castings, ils protègent beaucoup les lycéens. Ce qui est une très bonne chose d’ailleurs, en Italie ils sont assez relax là-dessus ! Mais je suis très heureuse qu’elle ait pu le faire, elle a pu rencontrer et échanger avec des lycéens, qui étaient bien sûr majeurs, ils avaient tous plus de 18 ans. Elle s’est retrouvée dans un lycée où les élèves étudiaient les arts performatifs, et Stella en faisait partie. 

Elle était en dernière année, et elle n’a pas voulu faire les auditions parce que c’était trop tôt le matin pour elle. J’ai adoré ça ! Tu vois tout de suite une vibe, une personnalité. Elle était parmi les finalistes, et quand on l’a rencontrée… C’était elle. C’est comme tomber amoureux, c’était pareil avec les acteurs qui allaient jouer les garçons. Ce n’était pas une question de qui était le plus préparé, qui était le plus beau, le plus drôle, etc. C’était vraiment une question d’aura, de personnalité qu’ils dégageaient. Stella est venue au rendez-vous final avec une putain de Redbull à la main, parce qu’elle avait la gueule de bois. Et là, je me suis dit, « ’est toi, c’est sûr que c’est toi, tu n’essaies même pas de faire semblant d’être en forme ! »

Pour finir, je vous pose notre question « spécial Sorociné » : avez-vous un choc féministe de cinéma à nous partager ?

J’aurais dû venir préparée ! Il y en a tellement… ça pourrait être Portrait de la jeune fille en feu, parce qu’il n’y a aucun mec ! Mais il y a beaucoup de choses qui ont déjà été dites sur ce film magnifique. Donc j’irais plutôt vers un film que j’ai vu quand j’étais très jeune, qui m’a bouleversée pour d’autres raisons, Holy Smoke de Jane Campion. Je devais avoir autour de 11 ans quand le film est sorti, mais je l’ai vu plus tard, quand j’étais adolescente. Il y a ce personnage très jeune, courageux et magnifique, campé par Kate Winslet, mais c’est surtout une histoire très complexe et contradictoire. Tout le monde n’aime pas forcément ce film, mais je l’adore, concernant l’image c’est très pop. Le personnage de Ruth, joué par Kate Winslet, est très énervant, à plein de niveaux. C’est une vraie bagarreuse. Et même si sa famille veut le meilleur pour elle, elle se conduit mal tout le temps, elle fait toutes les choses que j’aurais aimé faire si j’avais eu son courage à son âge. ça me bouleversait qu’on puisse être aussi révolutionnaire, exprimer sa volonté et son pouvoir, aller à l’encontre de tout le monde, quitte à devenir le méchant de l’histoire.

Propos recueillis par Mariana Agier

Une année italienne

Réalisé par Laura Samani

Ecrit par Laura Samani, Elisa Dondi

Avec Stella Wendick, Giacomo Covi, Pietro Giustolisi

Septembre 2007. Fred, jeune Suédoise de dix-sept ans, emménage à Trieste et commence une année de terminale au lycée technique de la ville. Seule fille de sa classe, elle se retrouve au centre de l'attention, en particulier de celle d'un trio inséparable de garçons. Ensemble, ils expérimentent de nouveaux sentiments, confrontent leurs doutes, et soumettent leur amitié à rude épreuve. Cette année du bac les marquera pour toujours.

En salles le 10 juin 2026.

Suivant
Suivant

A SECOND LIFE – Laurent Slama