RENCONTRE AVEC SOPHIE BEAULIEU ET ZOÉ MARCHAL – « C’est l’histoire de l’émancipation d’une femme et de la réhabilitation d’un homme »
© Novoprod Cinema
Dans La Poupée, Sophie Beaulieu suit Rémi (Vincent Macaigne) dont la vie se résume à faire des parties de baby-foot avec ses collègues le jour et à discuter avec sa poupée gonflable le soir. Jusqu’au jour où la poupée (Zoé Marchal) se réveille… Entre réflexion sur les injonctions liées au genre et ode à l’émancipation féminine, La Poupée allie adroitement sujets de fond et comédie absurde.
Vous avez imaginé ce film après avoir vu un documentaire sur des hommes « en couple » et « amoureux » de leur poupée gonflable. Quelle est la première image qui vous est venue ?
Sophie Beaulieu : Je voulais voir une poupée s’exprimer et dire ce qu’elle en pense. Je voulais que sa voix compte. Car des hommes qui possèdent des poupées réalistes, ça existe. Et ils ne voient pas le problème dans cette « relation » alors que justement, il n’y a pas de « relation ». Je trouvais intéressant de savoir ce que la poupée en pense.
Zoé, comment avez-vous abordé cela au niveau de votre jeu ? Au début du film, vous adoptez des mouvements quasi mécaniques, avant d’être de plus en plus libre…
Zoé Marchal : Quand je collabore avec des cinéastes, je leur fais une confiance totale. J’ai beaucoup discuté avec Sophie et elle connaissait son sujet sur le bout des doigts. Pour le départ, pour trouver la position de la poupée quand elle n’est « pas vivante », nous avons travaillé avec une chorégraphe, Nadège Catenacci, qui est également la première assistante réalisatrice. Avec elle, nous avons trouvé quels membres allaient se mettre à bouger en premier quand la poupée se réveille, quelle était sa manière de respirer. Surtout, toutes ensemble, nous voulions que la poupée soit un personnage parfaitement « premier degré ». Ce n’est pas quelqu’un qui découvre le monde, qui le comprend immédiatement et qui peut s’y intégrer. Tout lui paraît étrange, ce qui conditionne aussi sa manière de parler et de se mouvoir. C’est une idée que j’ai vraiment trouvée très intelligente.
En parlant des dialogues, Sophie, je trouve que vous pratiquez à merveille « l’art de la gêne ». Tous les personnages semblent en constant décalage avec les situations qu’ils vivent. Comment cela s’écrit-il ?
SB. En matière d’écriture, il faut vraiment s’attacher à comprendre et à retranscrire ce que chacun ressent. Tous les personnages vivent un peu dans une bulle avec leurs propres pensées et leurs perceptions. C’est la même chose dans la vie. Quand vous êtes avec des gens qui, à l’évidence, ne sont pas vous, il y aura forcément des moments de gêne, d’incompréhension. Cela est toujours potentiellement comique et ce peut aussi être le point de départ d’une remise en question. C’était toute l’essence du personnage de la poupée qui ne cesse de demander « Et pourquoi ? » « Et comment ? » face à ce qui paraît aux autres comme des évidences. Elle impose immédiatement la remise en question, mais de manière comique.
Zoé, avez-vous joué avec cela sur le plateau ? En improvisant, par exemple ?
ZM : Il n’y a pas eu d’improvisation. Le scénario était très complet et très bien écrit. Sophie était ouverte à la proposition, mais je pensais sincèrement qu’il fallait que j’évite d’avoir envie de faire rire à tout prix, en ajoutant des phrases ou des réactions. Cela aurait modifié l’énergie du film.
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Dans le film, Rémi vit avec sa poupée depuis plusieurs mois. On se demande alors pourquoi elle se réveille à un moment précis. Quel est l’élément déclencheur ?
SB : La poupée, qui s’appelle Audrey, se réveille pile le jour où Patricia, incarnée par Cécile de France, rejoint le bureau de Rémi. C’est une équipe dans laquelle il n’y a que des hommes, donc cela bouleverse le quotidien de Rémi, d’autant qu’elle ne le laisse pas indifférent. Cela me permettait de développer les deux axes de mon film en même temps. Car c’est l’histoire de l’émancipation de la poupée, mais c’est aussi l’histoire de la « réhabilitation » de Rémi. Il remet en question son rapport aux femmes et il va se reconnecter à la vie.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces deux axes ne sont pas contradictoires ou ne vont pas dans des sens opposés. Rémi aide Audrey à s’émanciper tandis qu’elle le fait réfléchir. Je voulais montrer que de nos jours, certains hommes sont capables de se remettre en question et de comprendre que les rôles assignés aux femmes ne conviennent pas.
À propos du personnage de Rémi, quelque chose surprend dans les premières minutes. Puisqu’il vit seul avec sa poupée et que l’on comprend qu’il ne parvient pas à avoir de relation amoureuse depuis plusieurs années, on suppose qu’il va sauter de joie quand sa poupée devient réelle et qu’elle lui est entièrement dévouée. Mais c’est tout l’inverse, il est très confus et n’ose pas l’approcher…
SB : Rémi a peur du réel. Comme beaucoup de gens ! Il ne peut pas accepter la prise de risque que comportent les relations amoureuses. Il l’a déjà connue une fois, et ne s’en est jamais remis. Si la poupée devient vivante, il va être obligé d’entrer dans une vraie relation avec elle. Cette relation est immédiatement gangrenée par la pauvre estime qu’il a de lui-même. Il le dit assez vite à Audrey : « Je n’ai rien à dire, je suis vieux, je suis mou »… Quand la poupée est inanimée, cette peur de décevoir disparaît. Mais la retrouver vivante face à lui fait remontrer sa peur du jugement et de l’abandon.
ZM : Cette réaction montre aussi qu’il n’a pas seulement pris une poupée dans un but sexuel. S’il a acheté Audrey, c’est avant tout pour que quelqu’un l’écoute parler pendant des heures, pour avoir une personne avec qui regarder la télé le soir.
SB : Après, je ne pouvais pas entièrement faire fi du sujet des relations intimes. Mais cela permet de poursuivre ce que nous disions : la sexualité est un endroit de vulnérabilité, et en prenant une poupée, Rémi évite cette nouvelle prise de risque. D’ailleurs, quand la poupée devient vivante, il a du mal à avoir des relations avec elle, même si elle en est l’agente, car cela l’oblige à remettre en cause ses stéréotypes sur la sexualité influencés par le porno et à se mettre vraiment à nu.
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Zoé, vous trouvez-vous des points communs avec votre personnage ?
ZM : Tout comme Audrey, je ne me pose pas forcément la question des convenances. Si j’ai envie de faire quelque chose, je le fais. Par exemple, je suce mon pouce dans le métro. Je me fiche que les gens me regardent mal. Je me dis : qu’est-ce qui les dérange vraiment ? Rien, en réalité. Ce n’est qu’une histoire de conventions. Puis, il y a des questions qu’Audrey pose pour pointer certaines absurdités avec lesquelles je suis complètement en accord, comme quand elle demande pourquoi il y a des différences de traitement entre les femmes et les hommes. En ce qui me concerne, l’inégalité de salaire entre les genres, au-delà de me révolter, je ne la comprends absolument pas ! Ce n’est pas logique.
J’aime aussi sa trajectoire d’émancipation. Je pense qu’elle peut parler à tout le monde. Et c’est bien de montrer que pour les femmes, il est très compliqué de savoir qui on est, ce que l’on veut, et de s’assumer. J’ai l’impression d’être en plein dans ces questionnements moi aussi.
Y avait-il des références particulières pour écrire la poupée ?
SB : Beaucoup de comédies américaines, celles des frères Farrelly principalement. Puis, pour la dose d’absurde, je suis allée piocher dans le cinéma de mon idole Jacques Tati.
Dernière question spéciale Sorociné : Y a-t-il des films ou des livres qui ont participé à votre éveil féministe ?
SB : Pour les films, je pense aux réalisations de Bergman, car je suis convaincue que Bergman est un cinéaste féministe. Et au travail de Chantal Akerman, évidemment ! Dans les séries, j’aime Transparent[sur un père de famille qui entame un processus de transition et qui souhaite que ses enfants y participent, ndlr] ou Girls, car cela s’adresse à tout le monde et permet de réfléchir à une large échelle.
Je pourrais aussi citer quelques autrices. Pour l’exposition des contradictions, je dirais Marguerite Duras. Pour sa capacité à ancrer le féminisme dans le quotidien, je dirais Annie Ernaux. Puis, pour la grande théorie, il faut lire, entre autres, Judith Butler et Mona Chollet.
ZM : Kill Bill a été une grande révélation pour moi. Voir un récit de vengeance au féminin m’a vraiment marquée. Uma Thurman est une vraie reine. Je n’avais qu’une seule envie, c’était d’être elle !
Propos recueillis par Enora Abry
La Poupée
Réalisé par Sophie Beaulieu
Avec Vincent Macaigne, Zoé Marchal et Cécile de France
Rémi ne s’est jamais remis de sa dernière séparation. Depuis, il s’est mis en couple avec une poupée, c’est plus simple. Elle s’appelle Audrey. Le jour où Patricia, une nouvelle collègue, arrive dans l’entreprise de Rémi, Audrey va mystérieusement prendre vie.
En salles le 22 avril.