RENCONTRE AVEC SANDRINE BONNAIRE – « J’ai réalisé qu’actrice était un métier avec Sans toit ni loi »

© Ciné-Tamaris

Pour son rôle de vagabonde bougonne dans Sans toit ni loi, d’Agnès Varda, elle avait décroché le César de la meilleure actrice en 1985, à seulement 18 ans. À l’occasion de la ressortie du film en salles, Sandrine Bonnaire revient sur cette expérience hors normes qui l’a détachée des personnages conventionnels tout en la consacrant en tant que comédienne.

Voilà plus de quarante ans que Sans toit ni loi est sorti. Y a-t-il des choses qui vous avaient échappé la première fois et qui vous ont marquée en revoyant cette version restaurée ?

Ce que j’ai mieux compris, c’est que, contrairement à beaucoup de femmes et d’hommes aujourd’hui, l’héroïne, Mona, a choisi d’être à la rue. D’ailleurs, en anglais, le film s’appelle Vagabond. Et ce dont j’étais bien consciente, mais qui m’a encore plus marquée à la revoyure, c’est la menace du viol qui plane sur les femmes sans domicile. Il y a quand même deux scènes sur le rapport de Mona aux hommes, dont une dans laquelle elle est violée. 

En quoi ce film vous paraît-il toujours pertinent aujourd’hui ?

Dans son questionnement sur la liberté. Qu’est-ce qu’être libre et quel est le prix à payer pour le rester ? Mona se dit qu’elle est libre mais reste dépendante, comme nous le sommes tous les uns des autres. Elle est obligée de tenir compte des autres, ne serait-ce que pour manger. Elle essaie d’envoyer balader tous les codes sociaux, mais ce n’est jamais vraiment possible. Dans n’importe quelle société, la société ne s’obtient pas sans les autres. 

Vous souvenez-vous comment vous êtes arrivée sur ce film à l’époque ? Agnès Varda aurait pensé à vous…

Patricia Mazuy, avec laquelle j’ai tourné plus tard Peaux de vaches[sorti en 1989, ndlr],était la monteuse du film. Elle connaissait très bien Agnès et m’a raconté qu’au départ, celle-ci voulait la femme dont elle s’est inspirée pour écrire le rôle de Mona. Elle s’appelait Setina. Patricia lui a dit de faire attention, car Setina repartait toujours sur les routes et n’était pas fiable pour faire un film. Elle lui avait conseillé de prendre une actrice. Agnès n’était pas convaincue. Un jour, elles étaient ensemble, avec un journal posé sur la table. Il y avait un article qui parlait de moi et l’une des deux a renversé du café sur mon visage. C’est de là que tout est parti : Agnès a compris qu’il était possible de « salir » une actrice. 

Et de votre côté, qu’est-ce qui vous a poussée à accepter ce rôle pas simple ?

Je savais qu’Agnès Varda faisait des films intéressants, mais je ne les connaissais pas. Ce qui m’a séduite, c’est le fait qu’elle me dise que Mona est quelqu’un qui pue et qui ne dit jamais merci. Cela m’intéressait, j’aimais bien l’idée de casser tous les codes féminins. À l’époque, beaucoup d’actrices étaient choisies pour interpréter le fantasme de l’homme. Là, ce n’était pas du tout ça qu’il y avait à jouer. Je me disais que j’allais pouvoir enlever toute la séduction, tout le désir. 

© Ciné-Tamaris

Il est vrai que ce personnage, assez antipathique, semble incroyablement moderne pour l’époque…

Je continue de dire, même quand je revois le film, que je m’énerverais si je la croisais dans la rue. Mais c’est formidable de jouer des personnages antipathiques. On n’est pas obligé d’aimer ses personnages pour les jouer. Il faut trouver les raisons de leur comportement, en tout cas c’est le travail que j’aime faire, mais ce n’est pas pour autant qu’on les aime. Je pourrais jouer quelqu’un de malsain sans aucun problème. Il y a quelque chose de jubilatoire là-dedans. Mona est aussi attachante par sa naïveté. Et puis c’est quelqu’un qui décline dans le dernier quart d’heure du film, on voit toute sa fragilité, et cette déchéance totale donne envie de la sauver.

Agnès Varda avait fait beaucoup de repérages avant de tourner. Comment vous êtes-vous préparée pour le rôle ?

J’ai aussi rencontré Setina et on est même parties ensemble en camping, car Agnès voulait que je sache monter une tente et faire du feu. Je me suis surtout préparée physiquement. [La cinéaste] m’a demandé de ne plus me laver les cheveux, car la crasse était impossible à faire avec des produits. Lorsque les cheveux sont extrêmement sales, ils ne sont pas gras mais secs comme de la paille. Donc il fallait laisser le temps. J’étais blonde et on est allées ensemble chez le coiffeur pour me foncer les cheveux. Je n’ai pas de souvenirs d’indications de jeu précises. Ce qui importait à Agnès, c’était que je sois concrète dans le rôle, sans artifice, que je sois présente sans rien faire ou presque. Il fallait savoir bêcher, tailler une vigne, tout le travail physique…

Comment s’est déroulé ce tournage avec une toute petite équipe et peu de moyens ?

On a tourné en février dans le Sud, du côté de Nîmes et Montpellier, et on a eu très très froid. On logeait dans une ancienne maison de retraite désaffectée, j’avais un matelas par terre avec des boîtes de tabac, car je devais aussi apprendre à rouler les cigarettes. Donc je m’entraînais, assise sur mon matelas, je faisais des tas de cigarettes. C’était une équipe très jeune, extrêmement soudée. Nous sommes restés en lien pendant pas mal de temps. J’ai des souvenirs de belles énergies. C’était très dur, mais il y avait quelque chose de très joyeux. 

Que vous a apporté ce tournage en tant qu’actrice ?

J’ai réalisé que c’était un métier. Jusque-là, j’avais fait quatre films en jouant beaucoup sur l’instinct. Cela m’amusait, mais je trouvais ça presque facile. Mona est un personnage tellement loin de moi que j’ai découvert que c’était un métier de réflexion. On pouvait continuer de s’amuser, mais c’était un travail. Et puis Sans toit ni loi m’a confirmée dans le métier. Jusque-là, j’étais l’espoir féminin [elle a obtenu le César en 1984 pour À nos amours, de Maurice Pialat, ndlr].Après, les gens m’ont fait confiance. À leurs yeux aussi, je suis devenue actrice.


Propos recueillis par Margaux Baralon

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