RENCONTRE AVEC SANDRA HÜLLER – « Rose raconte notre envie d’une société plus inclusive »
© Schubert,ROW Pictures,Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz.
Dans Rose de Markus Schleinzer, elle incarne une ancienne femme soldat qui se fait passer pour un homme afin de s’intégrer dans un village rural de l’Allemagne du XVIIe siècle. Un rôle âpre, qui interroge la place du genre dans la société et révèle une nouvelle fois l’extraordinaire capacité de l’actrice à se métamorphoser.
Le film n’est pas inspiré de l’histoire d’une femme en particulier, mais en réalité de plusieurs femmes qui ont vécu habillées en homme pour connaître une plus grande liberté. Est-ce qu’il y a justement des destinées de femmes qui vous ont inspirée ? Sur lesquelles vous avez lu pour vous préparer au film ?
J’ai vraiment fait confiance au scénario et à Markus Schleinzer. Il a fait beaucoup de recherches à propos de ces femmes qui ont vécu de cette manière au fil des siècles. Puis, ce n’est pas un sujet auquel, en tant que femmes, nous sommes aujourd’hui parfaitement étrangères ! Regardez bien : quand il fait nuit, nous marchons « comme des hommes » pour ne pas ressembler à des proies.
Dans une précédente interview, vous avez dit que les costumes vous ont beaucoup aidée à trouver la corporalité de votre personnage. Dans quelle mesure exactement ?
Tous les matins, la préparation était assez longue entre le maquillage, les prothèses, le costume. C’est un temps et des efforts que j’apprécie. Puis, le costume était compliqué à fermer et à ouvrir, ce qui renforçait mon impression d’être prisonnière d’une armure. J’ai trouvé cela intéressant : Rose est engoncée dans son costume d’homme, mais elle affirme que celui-ci la rend plus libre. Je pense que cela veut dire beaucoup du manque de liberté total des femmes en comparaison !
Je portais parfois les chaussures de Markus Schleinzer. C’est d’ailleurs bien dommage qu’il ne me les ait pas données après la fin du tournage, car je les aimais beaucoup ! Les chaussures étaient assez lourdes, et cela, allié à différents bandages tout autour de mon corps, m’ont bien aidée à trouver la démarche de mon personnage.
Après, cette construction de la physicalité du personnage n’est peut-être pas comme vous l’imaginez, en tout cas pour moi. Je ne mets pas le costume avec pour idée que celui-ci va intégralement me guider. D’abord, cela passe par le regard. Je me suis demandé : quelle est la différence entre une démarche masculine et une démarche féminine ? Qu’est-ce qui nous fait dire, en regardant un film par exemple, « cet homme est plus viril qu’un autre » ? Est-ce le ton de la voix ? Comment fait-on pour imposer son pouvoir dans une pièce ?
Tristement, on se rend compte qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait de ne pas être sympathique. C’est une sorte de balance : être capable d’apaiser les esprits autour de soi pour ne pas se présenter comme une menace, mais en réalité en être une. Ce sont des processus auxquels je n’avais pas forcément songé avant.
Comment qualifieriez-vous votre personnage ? Il y a une certaine rigidité, mais je trouve aussi qu’elle fait parfois preuve d’ironie, notamment en portant la balle qui l’a défigurée autour du cou ?
Quand on survit à une guerre, comme Rose, et qu’on a commis autant d’atrocités, on ne peut s’en sortir indemne. Et l’une des stratégies pour rester en vie peut être l’humour. En ce qui concerne la balle qu’elle porte autour du cou, je la vois comme un lien avec son histoire. Elle la porte sur elle, elle en parle à ceux qui croisent sa route.
© Schubert,ROW Pictures,Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz.
Au cœur du film, il y a également cette amitié féminine entre Rose et sa femme. Comment qualifieriez-vous cette relation ?
C’est tellement unique. Je ne crois pas l’avoir déjà vue au cinéma. On ne sait pas vraiment qui elles sont, ce qu’elles ressentent. On peut voir qu’elles finissent par s’apprécier et que cette entente leur permet d’avoir un véritable foyer. Mais nous n’avons aucune idée de leur intimité, ni s’il existe un désir entre elles ou pas.
Je pense que c’est un des points forts du film. Il montre que si nous décidons de vivre d’une certaine manière, nous n’avons pas besoin de nous justifier auprès des autres.
Il y a un élément que je trouve très fort dans le film, c’est le fait qu’il ne se force jamais à faire référence au présent, même si évidemment, les problématiques connues par Rose existent encore aujourd’hui. Cette prise de distance vous a-t-elle touchée ?
Pour moi, il n’y a pas de besoin de forcer le trait, il n’y a pas de doute, c’est un film très contemporain. Rose raconte beaucoup sur notre manière de voir le monde et sur nos envies d’une société plus inclusive. Cependant, il est vrai que le scénario accorde peut-être une sagesse à ses personnages qu’ils ne possédaient pas en ce temps-là… Nous avons l’impression qu’ils savent déjà comment cela va se terminer, mais qu’ils essaient tout de même. Cela donne un aspect métatextuel au scénario.
Ma citation préférée du film, qui est dite par la voix off, est « Elle a dû se dissimuler pour exister », et je trouve qu’elle résume bien le film. Quelle est votre réplique préférée ?
Nous avons tourné le film il y a deux ans, je n’ai plus toutes les répliques sur le bout de la langue ! Mais il y a tellement de réflexions bien tournées dans ce scénario… Ce que je peux dire, c’est que j’aime beaucoup les scènes du procès à la fin, quand on lui demande pourquoi elle a fait ce qu’elle a fait, sa réponse est brillante. Je laisse les spectateurs la découvrir !
Il y a une question que l’on pose à tout le monde chez Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Là où j’ai grandi, je n’avais pas beaucoup accès aux divertissements de manière générale. Et ce que je voyais à la télévision était loin d’être féministe… C’est peut-être ce qui a provoqué chez moi le premier choc. Je voulais trouver une autre manière de vivre et d’exister.
En revanche, j’étais inspirée par des chanteuses qui ont accompagné mon adolescence, comme Courtney Love ou PJ Harvey. Dans leurs musiques, elles parlaient de ce que c’est que d’être une femme dans ce monde, de leurs expériences face à la violence. Elles ont été très importantes dans ma construction en tant que femme.
Propos recueillis par Enora Abry
Rose
Réalisé par Markus Schleinzer
Avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt
Au lendemain de la guerre de Trente Ans, un mystérieux soldat balafré s’installe dans un village isolé d’Allemagne. À force de labeur et de services rendus, il gagne la confiance des habitants et croit enterrer son secret. Alors que les villageois commencent à le considérer comme l’un des leurs, tout bascule lorsqu’ils se mettent à douter de sa véritable identité.
En salles le 9 septembre 2026.