RENCONTRE AVEC SALOME DEWAELS ET LOUIS PERES – « Il faut redonner la place aux femmes, dans la société comme dans nos imaginaires »
© KG PRODUCTIONS
Incroyable récit de survie, L'Île de la Demoiselle raconte l’histoire vraie de Marguerite de La Roque (Salomé Dewaels), une jeune Française abandonnée par son oncle sur « l'Île des Démons », au Canada, en 1542. Tout en sortant de l’ombre une figure féminine oubliée par l’histoire, le film de Micha Wald s’attache à dépeindre l’oppression et la violence patriarcale. Rencontre avec les acteurs principaux.
Les premiers plans happent instantanément. Marguerite est immobile, les yeux grands ouverts, le corps enseveli de terre et de poussière dans une grotte sous la fameuse île des Démons (située a posteriori par les historiens vers Terre-Neuve, au Canada). Elle fait à présent partie de cette île dont on raconte qu’elle est peuplée de bêtes et d’entités maléfiques. Le scénario n’attend pas pour nous apprendre ce qui l’a menée là. Les scènes s'enchaînent, montrant la jeune Marguerite en route pour rejoindre son oncle avec qui elle va quitter la France pour s’établir sur le Nouveau Continent. En chemin, elle rencontre Thomas (Louis Peres), chargé de l’escorter. Il la viole et Marguerite se retrouve enceinte. Se sentant humilié (puisqu’il comptait bien épouser la jeune femme à son arrivé au Canada), son oncle l’abandonne, ainsi que sa suivante Damienne (Candice Bouchet) et le futur père de l’enfant. S'ensuit la faim, la pluie, le froid, auxquels le trio va devoir résister pour tenter de survivre…
Vous avez tourné sur une île en Bretagne, à Ouessant, et la plupart des scènes vous montrent grelottant sous la pluie et face au vent. Les conditions de tournage devaient être extrêmes. Sincèrement, combien de rhumes avez-vous attrapés pendant le tournage ?
Salomé Dewaels : Même si en réalité, nous avons été assez chanceux avec la météo, j’ai bien fini par tomber malade ! Mais je pense que c’était à cause de la fatigue. C’était un tournage très intense.
Louis Peres : Moi, sincèrement, j’ai réussi à ne pas choper de rhume ! En revanche, je me suis bien bloqué le dos. Du coup, il y a beaucoup de scènes où on croit que je joue le fait que j’ai mal, mais j’ai vraiment mal. Par contre, il y a un truc assez fou qui se passe pendant les tournages : le corps sait qu’il va être mis à l’épreuve pendant une période donnée et qu’il va falloir donner le maximum. Puis dans les derniers jours, il se relâche et là, on tombe malade.
Qu’est-ce que le fait d’être dans un décor naturel aussi impressionnant a-t-il apporté à votre jeu ?
SD : Ça change tout ! Déjà, nous avions de fabuleux costumes créés par Tzigane de Braconier pour nous aider à entrer dans les personnages. Mais le fait d’être sur une île a vraiment demandé un autre type d’engagement de notre part. Ouessant, ce n’est pas facilement praticable. Toute l’équipe devait porter le matériel à bout de bras, car on ne pouvait rouler avec de gros camions. Cela a créé une ambiance très collective. Nous étions également tributaires des marées. Cela nous rappelle aussi que nous ne sommes pas grand-chose. Quand on fait des films, on peut vite se mettre en tête que nous participons à quelque chose de grand. Mais quand on se retrouve dépendants de la nature, des éléments, pour mener nos ambitions à bien, cela nous remet les pieds sur terre. Ça m’a vraiment aidée à me connecter à mon personnage et à l’histoire que nous voulions raconter.
LP : C’est toujours un bonheur de pouvoir jouer en extérieur. C’est un vrai tremplin pour l’imagination. Cette immense opportunité se perd malheureusement, notamment pour des questions de budget. Après, je suis assez chanceux, j’ai fait trois films après L’Île de la Demoiselle, et les trois étaient tournés en décors naturels.
Sur l'île des Démons, il y a aussi quelque chose d’un peu mystique. On prétend qu’elle est hantée et parfois, la nuit, vos personnages entendent des bruits étranges. Comment cette ambiance a-t-elle influencé votre jeu ?
SD : Je n’ai pas forcément joué avec ce côté mystique, ou alors plutôt vers la fin. À cause de la solitude, les êtres tombent progressivement dans la folie. Nous ne devons pas oublier que nous sommes des êtres sociaux. Cela résonne avec notre société actuelle, très individualiste. Je pense qu’en continuant comme cela, on court à notre perte.
LP : Quand on arrive sur L'île d’Ouessant, il se passe déjà quelque chose de surnaturel. Elle est loin des habitations. Elle est balayée par les vents. Je me suis mis à l’écoute de cette île, de ses silences pesants. Cela m’a permis d’être dans une autre époque. Il y a beaucoup de jours où je ne parlais à presque personne. Je me concentrais vraiment sur l’île, Salomé, Candice et rien d’autre.
© KG PRODUCTIONS
Qu’est-ce qui vous a le plus touché·e à la lecture du scénario ?
SD : Micha Wald a une très grande force d’écriture. Je n’avais jamais entendu parler de l’histoire de Marguerite et je m’y suis plongée avec passion. Puis, c’était très challengeant pour moi. Une fois que j’ai été prise pour le projet, j’ai relu le scénario et à chaque page, je me disais : « Ce n’est pas possible. Je vais devoir faire ça ? »
Je crève aussi d’envie de découvrir et d’incarner des personnages auxquels je peux m’identifier. Pendant mes études, les livres que je lisais mettaient en scène des hommes. Je pense qu’il faut redonner la place aux femmes, dans la société comme dans nos imaginaires. C’est un besoin que je ressens. Alors j’étais ravie de participer à un film qui avait également pour but de sortir de l’ombre cette figure historique oubliée.
LP : Ça a été un des scénarios les plus complets que j’aie pu lire. Tous les personnages étaient très étayés. Puis, j’ai été touché par le combat de cette femme, non seulement pour survivre mais aussi contre l’oppression masculine en générale. J’ai trouvé ça bouleversant. Et même si c’est toujours très compliqué de jouer ce type de personnage, je trouvais cela vraiment nécessaire de le faire.
J’ai pitché le film à certains de mes amis, en disant que cela racontait l’histoire vraie d’une femme qui a survécu sur une île quasiment sans aucune ressource, et tout le monde m’a répondu : « Mais c’est impossible ton truc ! » Vous êtes-vous posé la question de la véracité des faits ?
SD : On sait que le cœur de l’histoire est vrai : Marguerite était une jeune femme noble promise à un membre de sa famille, qui est tombée enceinte d’un autre (dans des circonstances qu’on ne connaît pas vraiment) avant d’être abandonnée sur une île. Et on sait qu’elle a survécu et qu’elle est revenue en France. Pour combler les manques, Micha a usé de son imaginaire et a inséré les thématiques qu’il voulait traiter.
Toutefois, cette réaction incrédule est intéressante. Micha n’arrête pas de dire : « Tout le monde parle de Robinson Crusoë qui a survécu sur une île tropicale, mais personne ne parle de Marguerite alors qu’elle a survécu sur une île quasi déserte ! » C’est peut-être le fait que ce soit une femme qui fait que les gens y croient moins. Et pourtant, à travers le monde, nous avons des exemples de femmes extrêmement fortes…
D’ailleurs, Marguerite vient de la noblesse, d’un milieu très privilégié. Elle se confronte à la dureté de la vie sur cette île. Elle n’a pas choisi son destin. Elle est obligée de devenir forte pour survivre. Je m’identifie aussi à ça, car même si je viens aussi d’un milieu assez privilégié, je pense qu’en tant que femme, je n’ai pas le droit d’être faible alors que j’aimerais bien l’être parfois. Je suis obligée d’être forte. Il y en a plein, des femmes qui n’ont pas le choix, car elles sont dans la survie, car elles sont écrasées par le système.
Au cœur du film, il y a notamment la relation entre Marguerite et Thomas. Marguerite se retrouve coincée sur cette île avec l’homme qui l’a violée et qui la maltraite à plusieurs reprises. Déjà, comment avez-vous travaillé ces scènes ? Y avait-il une coordinatrice d’intimité sur le plateau ?
SD : Elle n’était pas présente sur le plateau, car nous n’en ressentions pas le besoin, mais nous avons travaillé la scène du viol en amont avec elle. Avec Louis Peres, nous avions également mis en place un petit « mot de passe » que nous pouvions nous dire quand nous trouvions les scènes trop dures. Cela permettait de fixer un cadre. Micha a aussi fait très attention à la manière dont il filmait cette scène. Il ne voulait absolument pas l’esthétiser. Il ne voulait pas trop en montrer pour qu’on se sente bien, qu’on se sente respecté.
Cependant, je pense qu’à l’avenir, je demanderai qu’une coordinatrice d’intimité soit également présente pour les scènes de violence [une des scènes du film montre, par exemple, Thomas en train de menacer Marguerite avec une pierre et tenter de lui briser une main, ndlr]. Je n’y avais pas pensé au départ, mais je pense que ce sont les scènes qui m’ont le plus atteinte. Même si en tant qu’actrice, mon cerveau sait très bien que c’est faux, mon corps le subit tout de même. Heureusement, j’étais formidablement accompagnée par Louis qui est d’une grande gentillesse, et aussi par le HMC [habillage, maquillage, coiffure, ndlr].
LP : Avec Salomé, nous avons eu la chance de très bien nous entendre. La coordinatrice d’intimité était aussi très utile. C’est un métier absolument nécessaire. Sans le dialogue qu’elle permet, il peut y avoir des non-dits qui, sur le plateau, peuvent heurter certains. Grâce à tous ces éléments, cela s’est passé de façon très fluide.
Louis, comment performer cette masculinité toxique et dangereuse ? Comment avez-vous abordé votre personnage ? Vous aviez déjà joué, par ailleurs, un personnage de groomer très malsain dans la formidable pièce Daddy de Marion Siéfert…
LP : J’ai essayé de découvrir les faiblesses de mon personnage. Il est absolument détestable, mais c’était important pour moi d’avoir une certaine empathie pour lui. Pourquoi ? Car cela met en exergue le danger de ce genre d’individus. Comme disait Salomé, on croit toujours que ces hommes-là sont des monstres, qu’ils sont loin de nous. En tant qu’homme, on dit toujours « ça n’arrivera jamais, ce n’est pas moi, je ne ferais jamais ça ». Alors qu’en réalité, les plus gros monstres, on peut les croiser à la boulangerie. Je voulais que le spectateur se questionne : est-ce que j’aime ce personnage ? Est-ce que j’ai de l’empathie pour lui ?
SD : Nous voulions donc montrer un homme, qui se croit très amoureux d’une fille, et qui se permet tout, jusqu’à s’approprier son corps. Nous voulions faire de Thomas un homme en apparence très charmeur et paraissant animé des meilleures intentions (comme l’est d’ailleurs Louis dans la vraie vie), mais qui est aussi capable de commettre le pire.
© KG PRODUCTIONS
Votre film met en lumière une figure féminine historique oubliée. Que pensez-vous, justement, de tous ces films récents – comme Le Jeu de la reine sur Catherine Parr par Karim Aïnouz, ou Le Testament d’Ann Lee de Mona Fastvold, entre autres – qui mettent en avant ces femmes que l’histoire a choisi de ne pas (ou peu) retenir ?
LP : C’est nécessaire et bouleversant. Notre histoire se passe au XVIe siècle et on constate que nous pouvons avoir les mêmes débats et problématiques encore aujourd’hui. Les choses évoluent, mais nous sommes très loin de l’équité. Je pense qu’il est important de prendre ces sujets à bras-le-corps, notamment en mettant en lumière des figures féminines du passé. Puis, c’est un combat qui est trop souvent délaissé par les hommes. Nous sommes trop muets sur ces questions et j’espère que ce type de film peut secouer et réveiller certains d’entre nous. Je trouve cela aussi intéressant que L’Île de la Demoiselle soit réalisé par un homme, cela prouve que nous sommes capables de nous intéresser et de traiter ces sujets avec justesse.
Voici la question spéciale Sorociné. Y a-t-il des films ou des livres, récents ou non, qui ont fait partie de votre éveil féministe ? Salomé, lors de notre dernière rencontre pour le film Louise de Nicolas Keitel, vous nous aviez parlé de Sororité écrit par le collectif mené par Chloé Delaume. Avez-vous d’autres recos ?
SD : Bien sûr ! En ce moment, je lis Pour Britney de Louise Chennevière, c’est super ! Cela parle de la manière dont on se construit en tant que jeune femme sous le regard des hommes, et donc de tout ce que nous avons à déconstruire. Je me retrouve vraiment dans son histoire. Je suis une personne qui a du mal à valider ce qu’elle ressent, et en voyant ces sentiments écrits, je peux enfin me dire « oui, moi aussi ».
Dans les films, j’ai adoré un court-métrage : Sanguine de Capucine Pinaud. C’est l’histoire d’une femme dans la vingtaine qui tombe enceinte alors que sa colocataire ne peut pas avoir d’enfant. Ça vire vers le film de genre, et c’est exceptionnel ! Sinon, dans un autre style, j’ai adoré Aimer perdre des frères Guit. Le personnage d’Armande est formidable, toujours là où on ne l’attend pas.
LP : Je dirais Portrait de la jeune fille en feu et récemment, La petite dernière. Mais je dois surtout mon éveil féministe à mes deux grandes sœurs. Il y a un film qu’elles m’ont fait regarder quand j’étais enfant : La Petite Princesse d’Alfonso Cuarón, un coming of age sur une petite fille. Je crois que c’est la première fois que j’ai commencé à avoir des réflexions sur ces sujets. Alors, je les remercie toutes les deux.
Propos recueillis par Enora Abry
L’île de la demoiselle
Réalisé par Micha Wald
Avec Salomé Dewaels, Louis Peres, Candice Bouchet
1542, Marguerite de la Rocque est promise à son oncle, vice-roi du Canada et commandant de l’expédition vers le Nouveau Monde. Elle fait la connaissance de Thomas d’Artois, un homme de l’équipage qui finit par abuser d'elle. Lorsque sa grossesse est découverte en pleine traversée, Marguerite est abandonnée sur une île déserte avec Thomas et sa servante. Isolés, ils vont devoir lutter contre les éléments, tandis que le désespoir et la folie menacent de les emporter...
En salles le 25 mars.