L'ÎLE DE LA DEMOISELLE – Micha Wald
© KG PRODUCTIONS
Pure prédation
Porté par un travail technique impressionnant et des acteurs au sommet, L’Île de la Demoiselle raconte l’incroyable histoire de Marguerite de la Roque qui parvint à survivre et à s’échapper d’une île sur laquelle elle avait été abandonnée par son oncle en 1542. Un intense récit de survie qui trouve toute sa force dans son analyse des violences patriarcales.
L’homme ou l’ours ? Marguerite aurait certainement choisi l’ours. Abandonnée par son oncle auquel elle était promise tandis qu’ils traversaient ensemble l’Atlantique pour rejoindre le Canada, Marguerite de la Roque (Salomé Dewaels) se retrouve sur une île quasi déserte avec sa suivante Damienne (Candice Bouchet) et Thomas d’Artois (Louis Peres). Entre les supposés démons qui hantent ces lieux (justement appelée l’île des Démons) et la peur de mourir de faim, le plus grand danger qui menace Marguerite est certainement l’homme qui l’accompagne. Déjà, c’est à cause de ce dernier qu’elle se retrouve là. Chargé de l’escorter jusqu’au bateau pour quitter la France, Thomas d’Artois viole Marguerite. Son oncle, qui découvre la grossesse de cette dernière pendant la traversée et la prend comme un affront, décide alors de la condamner à l’exil.
Le scénario, dont les premières séquences sont très rapides, se déleste habilement de certaines questions en suspens pour ne pas encombrer le cœur de son sujet. Dès le départ, nous savons que Marguerite a survécu. L’une des toutes premières images la montre d’ailleurs de retour en France où elle va être jugée pour sorcellerie (ô surprise !), car personne ne peut croire qu’elle ait pu s’en sortir sans l’aide du diable. C’est donc une assemblée d’hommes qui s’apprêtent à la condamner une seconde fois.
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Inspiré d’une histoire vraie, le récit livré par Micha Wald comble le vide laissé par le peu d’écrits historiques en s’attachant à décrire la violence patriarcale subie par Marguerite et sa suivante. Coincées sur cette île, toutes deux sont obligées de composer avec cet homme qui impose de plus en plus sa présence et ses règles. La construction du personnage de Thomas d’Artois est d’ailleurs assez intéressante, en effectuant un glissement progressif du garçon amoureux « pressant » à l’homme violent, dont l’ego ne peut souffrir d’être attaqué. Car ce que l’on retient de l’évolution de la relation entre Thomas et Marguerite n’est pas un phénomène d’emprise (qu’il ne parvient pas à exercer sur elle), mais plutôt un rapport pur de possession. Passé quelque temps, Thomas ne s’embarrasse plus de discours et en arrive à une violence frontale, visant à s’emparer du corps aussi bien que des droits de Marguerite (qu’il harcèle afin qu’elle se marie avec lui). Et malgré les résistances de cette dernière, son œuvre est en partie faite, puisque Marguerite porte son enfant, dont elle ne veut pas.
Si, surtout décrit en ces termes, le récit peut paraître peu subtil, c’est en réalité tout l’inverse. En montrant les actes pour ce qu’ils sont (sans esthétiser, sans ellipse et sans justification), L’Île de la Demoiselle peint la violence patriarcale et dévoile ce qu’elle a de plus brut, en la définissant comme une volonté d’asservissement total. Et à ceux qui écrivent (déjà) sur Letterbox que cette représentation est un peu trop « caricaturale », nous pouvons (tristement) répondre qu’elle trouve facilement un écho à notre époque contemporaine, durant laquelle on peut entendre des phrases comme « Ton corps, mon choix » scandées haut et fort par certains masculinistes.
Malgré tout, l’histoire de Marguerite reste porteuse d’espoir. Ce n’est pas pour rien que Micha Wald a dédié cette œuvre à sa propre fille. Son personnage étonne et inspire, non seulement pour sa force et pour sa résilience, mais aussi par sa capacité à résister à l’oppression. Une figure qui aurait pu devenir une icône si l’histoire n’avait pas choisi de l’oublier.
ENORA ABRY
L’île de la demoiselle
Réalisé par Micha Wald
Avec Salomé Dewaels, Louis Peres, Candice Bouchet
1542, Marguerite de la Rocque est promise à son oncle, vice-roi du Canada et commandant de l’expédition vers le Nouveau Monde. Elle fait la connaissance de Thomas d’Artois, un homme de l’équipage qui finit par abuser d'elle. Lorsque sa grossesse est découverte en pleine traversée, Marguerite est abandonnée sur une île déserte avec Thomas et sa servante. Isolés, ils vont devoir lutter contre les éléments, tandis que le désespoir et la folie menacent de les emporter...
En salles le 25 mars 2026.