RENCONTRE AVEC MÉLANIE THIERRY ET DAVID ROUX – « Je voulais montrer que ces structures patriarcales survivent de générations en générations »
© Eliane Antoinette, Reboot Film
Dans La Femme de, Mélanie Thierry incarne Marianne, épouse d’un industriel issu d’une grande famille de la bourgeoisie de campagne. En mettant l’accent sur les obligations sociales – et surtout maritales – dans ce milieu régi par les conventions, le réalisateur David Roux signe un film subtil qui explore l’impact de l’emprise patriarcale sur la vie d’une femme.
Il s’agit de l’adaptation d’un roman, Son nom d’avant d’Hélène Lenoir (1998). David, quelle est la première image qui vous est apparue à la lecture du livre et qui vous a donné envie d’en faire un film ?
David Roux : Le livre commence par une très longue séquence, peut-être soixante-dix pages, sur une jeune fille qui monte dans un bus. C’est ce que vous voyez en une minute au début de mon film. En la lisant, je me suis tout de suite dit que c’était très cinématographique, l’écriture était très imagée. Ensuite, il y a eu une deuxième image très forte qui est devenue celle de l’affiche. On voit Marianne se maquiller face à un grand miroir sous l’œil de son beau-frère. C’est une séquence assez forte, même terrible, dans le roman, et cela m’a beaucoup marqué.
Mélanie, aviez-vous lu le livre avant de démarrer le tournage ?
Mélanie Thierry : Non, car à l’époque le livre n’était plus édité et la productrice n’avait plus d’exemplaire ! Il vient de ressortir, ce sera peut-être l’occasion. Après, je ne pense pas que ce soit une obligation. Ce n’est pas parce qu’on a bien fait ses devoirs, comme une bonne élève, qu’on arrive à incarner parfaitement un personnage. Il est évident que la lecture donne des clefs et de la matière à travailler. Personnellement, je fais au cas par cas. Parfois, il me paraît nécessaire de m’emparer du livre, parfois non.
Quelle vision aviez-vous de votre personnage à la lecture du scénario ? Cette image-là a-t-elle évolué au fil de votre travail avec David ?
Mélanie Thierry : J’ai rencontré David il y a environ cinq ans, au lendemain du premier confinement. Cinq ans, cela représente une belle tranche de vie ! En cinq ans, j’ai tourné beaucoup de films, j’ai eu un enfant, j’ai appris l’ukrainien… Je n’étais donc pas la même personne au moment où j’ai reçu le scénario et au moment où le tournage a débuté.
J’ai aimé ce destin de femme, l’atmosphère oppressante et menaçante qui existe dans cette maison. J’aimais aussi ce côté vieille France qui malgré tout existe encore. J’étais intéressée par cette représentation de la religion aussi. Bref, tous ces éléments qui peuvent nous cloisonner.
Pour moi, il y avait vraiment quelque chose de Chabrol dans La Femme de. Ce qui tombe bien, car j’adore Chabrol !
En parlant de Chabrol, David, vous avez dit que votre héroïne, Marianne, vous rappelait un peu les héroïnes des films des années 1950 et 1960. Et pourtant, il y a aussi une dimension contemporaine dans votre récit qui se passe de nos jours. Comment articuler les deux ?
DR : Dans le roman, nous ne savons pas quand et où se passe cette histoire. Le but étant de montrer que ces structures – familiales, économiques, patriarcales – survivent de générations en générations. J’aimais cette idée. Mais je me suis aussi dit, puisque Chabrol n’est plus là, on ne représente plus cette population, à savoir la bourgeoisie de campagne dans notre monde actuel. C’est un angle mort que je voulais explorer.
© Eliane Antoinette, Reboot Film
En regardant le film, on a l’impression que le personnage de Marianne blanchit au fur et à mesure, montrant son effacement dans cette cellule familiale. Comment avez-vous travaillé cela ?
MT : Le HMC [habillage, maquillage, coiffure, ndlr] m’a vraiment beaucoup aidée. Leur travail était très subtil. Ils ont su donner un véritable visage à cette femme et montrer le moment où elle dégringole. Marianne finit par devenir invisible, complètement étrangère à sa propre existence. Et en même temps, elle est complice de cet effacement d’une certaine manière, car elle ne se rebelle pas, elle se laisse endormir par le confort matériel. J’aimais cette idée que son chemin de vie prenne du temps. Quand on subit des humiliations, qu’on vit constamment dans l’ennui, qu’on perd l’estime de soi, on ne peut pas se réveiller d’un coup. On peut même se convaincre de s’en contenter, car c’est confortable. Ce quotidien est un véritable lavage de cerveau qui finit par étouffer la pensée. Ce scénario m’a fait penser à un film que j’aime beaucoup : Jeanne Dielman de Chantal Akerman.
Comment interprétez-vous la relation extraconjugale que Marianne entretient avec son beau-frère ?
MT : C’est une consolation. Une consolation qui a un goût de rance. C’est aussi une volonté inconsciente de provoquer son mari.
DR : Il y a effectivement une idée de vengeance. D’ailleurs, cette relation commence quand Marianne entre en désaccord avec son mari : elle ne veut pas habiter dans cette grande maison de campagne familiale qu’il lui impose. Ce qui m’intéressait était de ne pas faire du personnage de Marianne une pure victime, une oie blanche. Je voulais qu’elle conserve des zones d’ombre. Je ne voulais pas d’un personnage purement moral.
Quels liens faites-vous avec votre précédent film, L’Ordre des médecins [l’histoire d’un médecin dont la vie vacille quand sa mère est hospitalisée dans l’endroit où il travaille, ndlr] ? Est-ce de suivre des personnages qui vivent de grandes remises en question ? Des bouleversements ?
DR : C’est drôle, car au départ je me suis lancé dans l’adaptation de Son nom d’avant avec la conviction que j’étais sur un projet totalement différent. Je passais d’un personnage masculin à un personnage féminin central. J’allais parler d’un monde que je ne connaissais pas du tout, etc. Puis au bout de quelques mois d’écriture, j’ai découvert de nombreux points communs : le fait que ce soit une sorte de huis clos dans un univers très codifié, un personnage qui est en prise avec son impuissance…
© Eliane Antoinette, Reboot Film
Dernière question spéciale Sorociné : est-ce qu’il y a des films, ou des livres, qui ont participé à votre éveil féministe ?
MT : Sois belle et tais-toi de Delphine Seyrig, évidemment ! J’aime beaucoup ce qu’incarne Delphine Seyrig, cette forme de féminité qui mêle douceur et poigne. Sinon, j’adore Pascale Ogier dans Les Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer. Après, les récits d’émancipation féminine au cinéma, ce n’est pas ce qui manque !
DR : Ce n’est pas ce qui manque, mais tous ne sont pas féministes pour autant ! De mon côté, je pense à Carol de Todd Haynes qui est absolument magnifique. Puis, en littérature, mes références sont très actuelles et ce sont souvent des autrices. Je trouve que la parole des femmes écrivaines est devenue hyper puissante. Je citerais Blandine Rinkel, qui a écrit, par exemple, Vers la violence [roman sur une petite fille qui admire son père autant qu’elle le craint, ndlr], et La Faille [un essai libre sur la famille et plus spécifiquement sur l’emprise familiale, ndlr]. J’aime énormément l’enquête d’Adèle Yon, Mon vrai nom est Élisabeth, sur l’histoire de son arrière-grand-mère qui a été internée et est devenue un « non-sujet familial ».
Propos recueillis par Enora Abry
La Femme de
Réalisé par David Roux
Avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois
Voilà Marianne aujourd’hui : femme d’un riche industriel, enviée et admirée, épouse modèle et mère de famille dévouée. Elle va avoir 40 ans et le confort de la vaste demeure familiale a lentement refermé sur elle son piège impitoyable. Prisonnière d’un inextricable réseau d’obligations sociales, familiales et conjugales, complice de son propre effacement, elle a, sans même s’en apercevoir, renoncé à elle-même. Alors, quand resurgit l’ombre de son passé, une brèche s’ouvre. Une autre vie serait-elle possible ? Et à quel prix ?
En salles le 8 avril.