RENCONTRE AVEC CÉLINE SALLETTE ET CAMILLE PONSIN – « Nos enfants auront toujours une part de mystère irréductible »
© Memento Distribution
Premier long-métrage de fiction de Camille Ponsin, Sauvage est avant tout une histoire d’amour filial. On y suit Sam (Céline Sallette) qui fait tout pour maintenir un lien avec sa fille, Anja (Lou Lampros), alors que cette dernière a quitté sa communauté rurale pour vivre dans la forêt. Auscultant la peur suscitée par la marginalité, Sauvage est un film qui parvient à être puissant sans perdre son regard contemplatif. Interview avec le réalisateur et l’actrice principale.
Camille, pour écrire votre scénario, vous vous êtes inspiré d’une histoire vraie, et notamment de l’histoire de personnes que vous connaissez, avec qui vous avez grandi dans les Cévennes. À quel moment vous êtes-vous dit que vous vouliez en faire un film ?
Camille Ponsin : C’est arrivé très vite. Mais comme c’était une histoire très sensible pour tout le monde, c’était assez compliqué. J’ai mûri le projet pendant une quinzaine d’années. J’ai pris le temps de créer des archives autour de cette histoire. Peut-être qu’un jour je me servirai de ces archives pour faire un documentaire ? J'attendrai le bon moment. J’ai revu la jeune femme récemment [celle représentée par le personnage d’Anja dans le film, ndlr], mais elle n’est pas du tout intéressée par l’idée de raconter son histoire.
Puisqu’il s’agit de gens que vous connaissez, comment avez-vous travaillé pour avoir la bonne distance avec votre sujet ?
CP : Déjà, on le fait à travers la fiction et pas à travers le documentaire. J’ai veillé à respecter le fond et les enjeux, mais j’ai pris quelques libertés. D’ailleurs, cette distance permise par la fiction a mis à l’aise mes proches.
Il s’agit de votre premier long-métrage de fiction puisque vos précédentes œuvres sont des documentaires. Quels sont les plus grands défis de l’écriture d’une fiction par rapport au documentaire ?
CP : Pour créer une œuvre de fiction, il me faut savoir quoi garder par rapport au réel. Puis, il faut façonner l’histoire, pour qu’elle tienne en une heure et demie, qu’elle ne perde pas en tension narrative. En documentaire, la tension vient des personnages réels, de l’histoire qu’ils nous livrent. Pour ce travail, j’étais en collaboration avec Jean-Baptiste Delafon. Nous avons décidé de concentrer notre action sur deux ans, sur un point de bascule : le moment où Anja n’est plus l’enfant de la vallée mais devient « le problème de la vallée ».
Enfin, le dernier défi était la direction d’acteurs, car je n’en avais jamais fait. J’ai pensé cette histoire pendant longtemps, alors j’avais beaucoup de choses à leur raconter et de détails à leur donner. Mais, quand on travaille avec Céline Sallette, Bertrand Belin et Lou Lampros, tout devient plus simple…
Pour réaliser votre film, vous avez mené beaucoup d’entretiens avec la mère de la jeune femme…
CP : Oui tout à fait. J’ai passé une cinquantaine d’heures à la suivre, à la filmer et à l’enregistrer pour qu’elle me raconte toute son histoire et que je puisse véritablement remonter le fil.
Céline, vous incarnez son rôle. Avez-vous pu la rencontrer ?
Céline Sallette : Je ne l’ai pas rencontrée, mais j’ai vu beaucoup d’images. Je l’ai rencontrée à travers le regard de Camille. Ces images sont saisissantes, car on voit cette mère en action. Elle est sur les traces de son enfant, elle la cherche dans la forêt, car elle veut l’empêcher de disparaître tout à fait.
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Qu’est-ce qui vous a le plus touchée à la lecture du scénario ?
CS : J’ai aimé cette part de mystère, pourtant je ne suis pas quelqu’un qui est très attiré par le mystère de manière générale. D’habitude, plus on le cultive, plus je m’en désintéresse. Mais ce scénario, qui s’attachait à montrer que nos enfants nous sont étrangers, m’a vraiment touchée. Nos enfants auront toujours une part de mystère irréductible.
Qu’est-ce que le fait de travailler avec un réalisateur qui vient du documentaire a changé pour vous ?
CS : En ce qui concerne la direction d’acteurs, ça ne change pas grand-chose. On travaille souvent avec des primoréalisateurs qui n’ont pas une grande expérience de la direction d’acteurs, alors c’est du pareil au même. Puis, je ne pense pas que le terme de « direction d’acteurs » soit très juste de manière générale. Il ne s’agit pas de diriger, mais d’ouvrir une voie à la collaboration.
CP : Il y a beaucoup de discussions qui précèdent le tournage. Nous parlons du personnage et les acteurs s’en emparent. Cela fait partie de la rencontre entre le personnage et l’acteur. Chacun vient avec ses propositions. Lou, par exemple, ne s’est pas inspirée d’images d’enfants sauvages pour créer son rôle, mais de sa propre histoire, car c’est une enfant qui a fait des fugues, qui a longtemps erré dans la jungle de la ville. De même, Bertrand Belin a apporté beaucoup de douceur au personnage du père. C’est vraiment un personnage de salaud dans le scénario, mais il a injecté une forme d’ambivalence. C’était très important, car cela montrait pourquoi la mère était liée à ce personnage.
Comment définiriez-vous cette figure du père incarné par Bertrand Belin ?
CS : Je pouvais reconnaître beaucoup de choses de l’ordre des rapports de domination, de séduction… Je n’y suis pas étrangère. Cela m’a permis de comprendre aussi mon personnage. Cette femme qui reste, je la connais.
CP : Cela fait partie de ce que j’ai voulu raconter à travers le personnage du père. C’est un homme qui sait être doux et charmeur, mais une fois que son charme n’a plus l’effet escompté, il devient violent, il ressent le besoin de montrer sa force. C’est un portrait au vitriol, mais ce n’est pas un portrait unique. Je mets en exergue une part qu’ont tous les hommes, contre laquelle ils se battent peut-être, mais qu’ils laissent parfois sortir. Ces scènes en voiture où le père s’énerve, où il conduit vite, où il fait peur à la mère, ne sont certainement pas étrangère à beaucoup de femmes. Et, parallèlement, je pense que beaucoup d’hommes – s’ils sont honnêtes – sauront s’y reconnaître.
Je montre aussi que la femme ne part pas pour de multiples raisons. Des femmes dans ces situations, j’en ai connu.
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Ce paysage des Cévennes a aussi une grande importance. Comment l’avez-vous filmé ? Et Céline, qu’est-ce que cela fait de jouer dans un paysage comme celui-ci ?
CS : Ces paysages sont loin de chez nous, alors on ne peut pas retourner à sa vie aussi facilement. Rien n’est évident sur ce type de tournage. Camille a voulu qu’on aille dans des endroits pas faciles d’accès. Donc nous étions beaucoup à pied, en train de se perdre, d’aller chercher ce qu’il y avait de sauvage dans la région. C’était extrêmement puissant et cela nous a forcés à faire corps avec le film.
CP : Cette nature est évidemment un personnage central du film. Les gens qui viennent habiter là ont aussi choisi d’épouser cette nature. Et elle se rappelle à nous tout le temps. Quand il pleut, ce sont immédiatement de grandes crues. Quand il fait beau, il fait très chaud. Tout est compliqué et tout est fascinant à la fois. C’est une nature envoûtante. Mais elle enferme aussi. La nature déteint sur les hommes. Ils n’arrivent plus à échapper à ce lieu.
Même moi, quand je faisais mes repérages, au milieu de la forêt, avec le bruit des oiseaux, je me suis demandé si je n’allais pas simplement rester là. C’est ce que j’appelle la « tentation Anja ».
Comment interprétez-vous ce basculement d’Anja ? On comprend qu’elle fut une enfant intégrée dans la vallée avant de décider de partir vivre dans la forêt. Mais vous insistez également pour dire qu’il s’agit d’un acte personnel et non pas politique…
CP : C’est assez mystérieux et on ne peut pas l’interpréter plus que je ne l’ai fait dans le film. J’ai creusé cette question, avec sa mère notamment, avec ses profs, des médecins et ses amis d’enfance. Personne ne sait. Il doit y avoir un faisceau de causes, mais pas une cause unique. Je sais qu’elle a eu une vie familiale compliquée, parfois violente. Il y avait aussi de la drogue, des suspicions de violences sexuelles. Sa meilleure amie s’est suicidée quand elle avait quinze ans. Si j’avais pu en parler directement avec elle, je l’aurais peut-être affirmé dans le film. Mais quand on lui pose la question, elle répète qu’elle n’a pas été agressée, elle ne veut pas s’étendre là-dessus. Raconter son histoire ne l’intéresse pas. Il faut aussi accepter que des gens vont mal, qu’ils pètent les plombs, sans raison particulière.
Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?
CP : J’ai été élevé par des soixante-huitards, donc le féminisme est une question à laquelle j’ai toujours été sensibilisé. Ce n’est pas passé par des œuvres mais surtout par des rencontres.
CS : Niki, même si c’est un film que j’ai vu tard ! (Rire) [Niki, qui raconte la vie de Niki de Saint Phalle, est le premier film en tant que réalisatrice de Céline Sallette, sorti en 2024, ndlr]
En réalité, mon éveil féministe a été tardif. Peut-être aux alentours de mes trente-quatre ans… Je me suis rendu compte que j’étais dans des relations qui ne m’allaient pas. Je me suis demandé pourquoi j’acceptais ça. L’éveil féministe est un sursaut qui t’amène à plus de liberté, d’affirmation, de courage. Et c’est un chemin qui n’est pas évident, car nous n’avons pas toujours été élevé·es avec ces exemples.
Ce qui a contribué à mon éveil féministe, c’est donc ma situation intime, assez désastreuse. Et aussi des lectures : je citerais par exemple Ces femmes qui aiment trop de Robin Norwood. Il compile des témoignages de femmes qui aimaient des hommes toxiques ou violents. Cela m’a fait un petit électrochoc. Je me suis rendu compte que cela traduisait quelque chose de notre société, que ce n’était pas ma faute, qu’il y avait un problème de culture, de schéma. Quand on comprend cela, on peut commencer le travail sur soi.
Propos recueillis par Enora Abry
Sauvage
Réalisé par Camille Ponsin
Avec Céline Sallette, Lou Lampros, Bertrand Belin
Au cœur des Cévennes, Anja décide de vivre à l'écart des autres, au milieu des bois. Insaisissable et sauvage, elle bouleverse peu à peu l'équilibre de la vallée et de ses habitants. Sa mère reste son seul lien avec le monde extérieur... D'après une histoire vraie.
En salles le 8 avril.