RENCONTRE AVEC LILA GUENEAU – « La prise de conscience politique a été l’un des principaux moteurs de l’envie d’émancipation d’Emma »

© Laurent Gueneau

Dans À bras le corps de Marie-Elsa Sgualdo, elle incarne Emma, une adolescente qui vit dans une communauté protestante suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. S’attachant à disséquer avec habileté l’hypocrisie morale, que ce soit à propos des conventions sociales imposées aux femmes comme à propos du statu quo, À bras le corps brosse un portrait fin (voire acéré) d’une émancipation féminine. Interview avec l’une des nouvelles figures du cinéma français.

À la lecture du scénario, vous êtes-vous trouvé des points communs avec Emma, votre personnage ? Qu’est-ce qui vous a le plus touchée ?

Je pense que beaucoup de monde peut se retrouver dans le personnage d’Emma, filles ou garçons d’ailleurs. L’émancipation nous concerne tous. Je partage quelques objectifs et difficultés avec Emma. Je connais cet appel de la liberté, tout comme je suis parfois confrontée à la difficulté de me confier aux autres.

Puis, il y a aussi cette notion de rébellion contre ce que nous considérons comme incorrect, qui est très prégnante dans notre époque où nous remettons en question bon nombre de principes. Emma est consternée par la façon dont son pays participe à la guerre tout en proclamant ne pas intervenir [une scène, par exemple, montre des militaires reconduisant à la frontière des immigrants juifs tentant de fuir l’Occupation. Ils seront directement remis aux autorités nazies, ndlr]. Ce sont des questions qui sont d’actualité. La géopolitique, les politiques d’armement, sont des sujets qui me préoccupent.

Emma est forgée par cette rage qu’elle ressent face à la situation politique. Voir tout cela en face l’aide à se rendre compte des injustices. C’est pareil dans la vie : quand quelque chose nous arrive personnellement, nous essayons de minimiser, mais si cela arrive à des amis ou même à des gens que nous ne connaissons pas, nous prenons conscience de la gravité de la situation. Pour moi, ce sentiment d’injustice mène à une prise de conscience politique qui est l’un des principaux moteurs de l’envie d’émancipation de mon personnage.

Quels étaient les défis particuliers au niveau de votre jeu ?

Il fallait réussir à faire transparaître des émotions fortes, de la détermination, de la colère, mais sans les mots, car c’est un rôle qui n’a pas beaucoup de lignes de dialogue. Je devais travailler ma posture, mon regard, mes expressions. Puis, il fallait travailler l’évolution de mon personnage, car on la voit de ses quinze ans à ses dix-huit ans environ. Entre-temps, elle s’endurcit, elle devient de plus en plus déterminée…

Vous jouiez récemment avec Mélanie Thierry dans La Femme de de David Roux qui était également un récit d’émancipation féminine. C’est votre thème de prédilection ?

Un peu ! Évidemment, ce sont des sujets qui revêtent une grande importance. Les deux films ont en effet des points communs. Ils amènent à se questionner sur ce que la société nous impose, sur ce que nous sommes capables d’accepter quand nous faisons partie d’un certain milieu.

© Box Productions

Le personnage d’Emma est très proche du pasteur de son village, interprété par Grégoire Colin. Elle travaille d’ailleurs chez lui pour faire le ménage et a régulièrement des discussions privées avec lui. Comment décririez-vous la relation entre ces deux personnages ?

Le premier mot qui me vient, c’est « belle » ! Les deux se réunissent autour de l’injustice qu’ils ressentent [le pasteur est en effet l’un des seuls personnages, avec Emma, à s’émouvoir de la situation politique et à la critiquer plus ou moins ouvertement, ndlr]. Ils devraient imiter les autres, se taire pour ne pas faire de vagues, mais ils n’y parviennent pas. J’aime l’idée que le pasteur, qui est celui qui par essence doit donner la foi et porter les autres vers la lumière, n’arrive plus à croire à cause des horreurs dont il est témoin. Face à cela, Emma doit continuer d’y croire, d’avoir foi en quelque chose, si elle veut suivre son instinct et parvenir à vivre selon ses règles.

Alors que deux journalistes viennent pour faire un reportage sur la communauté religieuse dans laquelle vit Emma, cette dernière est violée par l’un d’entre eux. Comment s’est passé le tournage de cette scène ? Avez-vous travaillé avec une coordinatrice d’intimité ?

Oui, nous avons travaillé avec Déborah Helle pour trois scènes : la première scène de viol, le viol conjugal et une la scene de l’avortement. Je pense que c’est vraiment nécessaire sur un plateau. Déjà, il faut savoir que pour ce type de séquence, nous tournons en équipe réduite. Il y avait quatre personnes de l’équipe technique au lieu d’une trentaine. Tout est fait pour que les acteurs et actrices soient à l’aise. Puis, la coordinatrice d’intimité est là pour établir si nous sommes d’accord avec les actions que nous devons exécuter. Nous en discutons avant le tournage, mais aussi pendant, et à ce moment-là les choses peuvent encore changer. Si nous avons dit non à quelque chose en amont, on ne nous le demandera pas sur le plateau. En revanche, si nous avons dit oui en amont, nous avons encore la possibilité de dire non une fois arrivés sur le plateau. C’est très bien d’avoir une personne concentrée uniquement sur ce type de scène et sur ce que nous ressentons.

Personnellement, j’ai bien vécu ces scènes. Pour les jouer, c’était assez simple, car les intentions d’Emma étaient claires. Nous avons aussi beaucoup répété avec les différents comédiens, notamment Cyril Metzger qui joue Louis, le journaliste.

Emma vit avec son père et ses sœurs, car sa mère a été exclue de la communauté à cause d’une aventure extraconjugale. Quand Emma se retrouve enceinte à la suite d’un viol, elle se tourne alors vers elle. Et alors qu’on s’attendrait à ce que sa mère l’aide immédiatement, la discussion est tout autre. Comment interprétez-vous cela ?

La mère a été exclue de la communauté. Elle n’a pas choisi son départ et elle le dit : « Si je pouvais revenir, je le ferais ». Elle a donc été contrainte de vivre cette liberté qu’Emma, en revanche, finit par rechercher activement. La mère connaît la difficulté de vivre seule, surtout à cette époque. Elle en souffre et elle ne veut pas que sa fille subisse le même sort. C’est aussi une belle manière de montrer qu’il n’est pas aisé ni évident d’avoir le poids de son destin sur ses épaules.

© Box Productions

Question spéciale Sorociné : y a-t-il des films qui ont participé à votre éveil féministe ?

J’ai adoré Hamnet, qui est un magnifique portrait de femme. Mais comme c’est tout récent, on ne peut pas dire que cela a participé à mon éveil féministe. Je ne pourrais pas donner de titre, mais durant mes jeunes années, j’ai vu beaucoup de documentaires et de reportages, et je pense que cela a aidé ma prise de conscience féministe et politique. Je peux évidemment citer Thelma et Louise. J’aime ce côté très gai, très spontané, hyper libre en somme.

Sinon, je suis admirative du travail de la photographe Marie-Laure de Decker qui a notamment été reporter de guerre. Elle a sillonné le monde toute seule à partir des années 1970. Je trouve son parcours de vie fascinant.

Quel type de personnage aimeriez-vous jouer par la suite ?

Je veux jouer un rôle comme ceux de Thelma et Louise. Une fille libre, qui ne se pose pas dix mille questions, qui est très franche. Et souriante !

Propos recueillis par Enora Abry

À bras-le-corps (Silent Rebellion)

Réalisé par Marie-Elsa Sgualdo

Avec Lila Gueneau, Grégoire Colin, Thomas Doret

Enceinte à 15 ans, Emma défie la communauté protestante répressive de son village. Affrontant l'hypocrisie morale et le spectre de la Seconde Guerre mondiale, elle transforme son traumatisme en capacité d’émancipation.

En salles le 27 mai 2026.

Précédent
Précédent

FATHER - Tereza Nvotová

Suivant
Suivant

CHARLI XCX: ALONE TOGETHER – Bradley Bell, Pablo Jones-Soler