RENCONTRE AVEC KELLY REICHARDT - « Je veux donner au public l'occasion de voir ce qui se passe dans les recoins, d'avoir le temps de réfléchir »
© Mubi
Trois ans après Showing Up, Kelly Reichardt est de retour avec The Mastermind, dans lequel elle explore des contrées jusque-là inconnues : le film de braquage et les années 1970. En donnant à Josh O’Connor le rôle complexe d’un père de famille qui s’improvise voleur de tableaux dans le musée du coin, la réalisatrice américaine signe un film de braquage pas comme les autres, tout en prêtant un œil attentif à ses personnages, aussi mystérieux qu’attachants. Rencontre avec une réalisatrice qui impose son propre rythme au monde.
Pour ce film, vous vous êtes aventurée en dehors de vos territoires habituels, le film a été tourné en Ohio, et non en Oregon, et vous vous emparez d’un nouveau genre, le film de braquage. Pourquoi cette volonté de changement ?
J’avais envie de quitter la côte Ouest et de m'orienter vers une sensibilité plus proche de celle de la côte Est. Je suis allée dans une école d’art dans le Massachusetts et à l’époque, j'avais découvert l'histoire d'un braquage qui avait eu lieu en 1972 à Worcester, dans le Massachusetts, dans lequel des adolescentes avaient été mêlées à l'affaire. L’histoire m'a intriguée et est devenue le point de départ de mon film. Je connais assez bien le Massachusetts, donc nous avons choisi de situer notre film en 1970 à Framingham, une ville industrielle de banlieue qui possède un musée régional.
Ce n’est pas la première fois que vous mettez en scène des personnages de voleurs. Dans First Cow, les deux personnages principaux volaient du lait pour faire des cookies. Qu’y a-t-il de si fascinant dans ce genre de personnages pour un·e réalisateur·ice ?
Dans Wendy et Lucy, il y a aussi un personnage de voleuse puisque Wendy vole de la nourriture pour chiens. Dans Wendy et Lucy et First Cow, ce sont des voleurs qui volent par désespoir. Dans The Mastermind, J.B. Mooney (NDLR : joué par Josh O’Connor) n'est pas désespéré. C’est un homme égoïste, qui vole des tableaux dans un lieu public pour son propre usage. Il pourrait gagner sa vie autrement, mais il a rejeté le mode de vie « droit » (honnête) et se jette à corps perdu dans ce projet de braquage. Pendant plus de dix ans, j'ai récolté beaucoup d'articles sur des gens qui entrent dans des musées et volent des tableaux. Je trouve que c’est un acte tellement effronté. Personnellement, j'ai tellement peur de la prison que je ne pourrais jamais faire ça ! Pendant le tournage du film, j'ai volé une patate douce dans une épicerie juste pour voir ce que ça faisait, pour comprendre la sensation de sortir avec quelque chose dans la poche. Mais J.B. Mooney a l'impression d'avoir un filet de sécurité, parce que son père est juge, c'est un homme blanc, issu de la classe moyenne. D’une manière ou d’une autre, il pense que tout s’arrangera pour lui.
Le personnage de J.B. Mooney est très secret. Vous choisissez de ne pas dévoiler ses intentions et sa pensée. D’où vient ce personnage, comment l’avez-vous imaginé ?
Il est comme une page blanche sur laquelle vous pouvez projeter vos idées. Le prototype de ce protagoniste existe chez Robert Bresson, dont les films regorgent de personnages masculins comme lui, ou dans la New Wave hollywoodienne, où ces hommes, ces espèces d’anti-héros, partent à la découverte d’eux-mêmes. Avant ces films, il y avait les écrivains de la Beat Generation qui partaient explorer l'Amérique et se découvraient eux-mêmes au fil de leur découverte de l’Amérique. Mais pendant ce temps, il faut bien que quelqu'un reste à la maison pour s'occuper des enfants et recoller les morceaux. La liberté d'une personne pèse toujours sur ses proches. Pour moi, J.B. Mooney est représentatif de beaucoup de gens de la fin des années 1960 et des années 1970, qui réalisent que la vie de banlieue des années 1950 n'est pas si épanouissante que ça. Avec tous les assassinats à la fin des années 1960, l'utopie de cette décennie s’est effondrée. Rejeter l’éducation bourgeoise était un phénomène répandu, comme en témoignent les nombreux écrits et films consacrés à ce sujet. C’est toujours quelque chose qui hante l'Amérique.
Alana Haim joue son épouse dévouée, qui travaille, cuisine, s’occupe de la famille, mais reste silencieuse. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?
Son mari est comme un troisième enfant pour elle, et elle en a assez, elle aimerait le voir grandir. Elle n'a pas beaucoup d'options qui s’offrent à elle. Le mouvement féministe finira par apparaître et lui apporter des solutions, mais pour le moment elle n'a pas la possibilité de tout lâcher et de partir, elle doit s'occuper des enfants et payer le crédit immobilier. Quelqu'un doit assumer le rôle d'adulte et c'est à elle que revient cette responsabilité. Elle essaie de lutter, notamment par rapport au rôle qui lui a été assigné, mais elle voit que son rôle ne lui offre pas la même flexibilité que celui de son partenaire.
© Mubi
J’ai lu que deux films de Jean-Pierre Melville vous avaient inspirée, Le Cercle rouge et Un flic…
J’adore les films de Melville, ils sont importants pour moi. Il y a quelques années, je ne jurais que par ces films, mais ils ne m’ont pas directement inspirée pour The Mastermind. Je n’arriverai jamais à faire un film comme ceux de Melville ! Je me sens plus proche de Mr Klein de Joseph Losey, dont une nouvelle restauration est sortie deux ans avant que je fasse The Mastermind. Je suis allée le voir plusieurs fois à New York. Les enjeux sont bien plus forts dans le film de Losey évidemment, mais cette histoire de collectionneur d’art qui prend avantage de l’époque sombre dans laquelle il vit m’a parlé. Je suis sûre que le fait d’avoir vu ce film m’a influencée d’une manière ou d’une autre. J’y suis retournée plusieurs fois parce que je trouvais que le film était exceptionnel et tellement beau à regarder. C’est sans doute le film le plus proche dans mon esprit, car je travaillais sur le scénario de The Mastermind à ce moment-là. Mais il est à ajouter à la liste des grands cinéastes auxquels je ne veux pas être comparée !
Jean-Pierre Melville disait : « Faire des films, c'est être tous les comédiens à la fois, c'est vivre d'autres vies. » Êtes-vous d’accord avec lui ?
Oui, c'est ça qui est amusant. J’aime sortir de moi-même quand je fais un film. Il y a forcément des choses de ma vie que je raconte, mais c’est amusant de quitter sa vie quand on fait un film. Faire un film, c'est comme se glisser dans la peau d'autres personnes, et même si je n'irais jamais voler quoi que ce soit, si cela devait m’arriver, je serais plutôt le chauffeur de la voiture, pour ne pas être impliquée directement dans le braquage. C'est amusant d'y penser : si je devais faire un braquage, qu’est-ce que je ferais exactement ? Avec qui le ferais-je ?
Si on prend un film de braquage classique de cette période comme L’Affaire Thomas Crown, J.B. Mooney semble être l’opposé de Steve McQueen. Est-ce qu’on peut voir The Mastermind comme un anti-film de braquage ?
Je suppose, c'est comme ça qu'on l'a qualifié. J'ai montré un extrait du film à une amie et elle était furieuse quand la lumière s'est rallumée. Elle m'a dit : « Ne dis pas que c'est un film de braquage ! Ce n'est pas un film de braquage. J'avais d'autres attentes. » Dans mon esprit, je le vois plutôt comme un film de conséquences, comme un film de déconstruction.
Il y a une réelle lenteur dans votre film, un rythme auquel nous sommes de moins en moins habitué·es. Est-ce que vous cherchez à désorienter le public ?
C'est mon rythme, je l'ai trouvé. J'essaie de le varier pour me challenger, mais je constate que quand je monte, j'ai un rythme naturel, qui revient toujours. Le rythme du monde actuel semble être « Ne fais attention à rien, laisse-toi porter ». En tant que réalisatrice, je veux donner au public l'occasion de voir ce qui se passe dans les recoins, d'avoir le temps de se demander « Que fait ce personnage ? » ou « À quoi pense-t-il ? » Quand je regarde des films, notamment pour me renseigner sur un acteur, le montage est tellement rapide qu'on n'a pas le temps de se faire une idée précise du jeu.
Aux États-Unis, il y a des soirées cinéma surprises, où l’on ne sait jamais ce qui va être projeté. Je n’y suis jamais allée, mais apparemment le billet coûte 5 dollars et ce sont souvent des avant-premières, le plus souvent des films d'horreur. Un fils d’amis y est allé et m’a envoyé des liens de vidéos TikTok, avec des gens furieux après avoir vu The Mastermind. Je suis aussi tombée sur des discussions sur Reddit, où les gens étaient en colère. Quelqu'un a même dit « Je n'ai même pas payé et je veux être remboursé ! » Ils étaient presque tous furieux à cause du rythme du film, c’était comme un affront pour eux. Ce qui les a vraiment agacés, c'est qu'on leur demande de regarder les choses d’une manière différente. J'étais surprise, pas personnellement parce que c'est mon film, mais l'idée qu'ils aient trouvé le film lent – je ne le trouve pas si lent d’ailleurs – et que ça les ait mis autant en colère m'a vraiment attristée.
Propos recueillis par Esther Brejon
Remerciements à Chloé Lorenzi
The Mastermind
Réalisé par Kelly Reichardt
Avec Josh O'Connor, Alana Haim, John Magaro
Massachussetts, 1970. Père de famille en quête d'un nouveau souffle, Mooney décide de se reconvertir dans le trafic d'œuvres d'art. Avec deux complices, il s'introduit dans un musée et dérobe des tableaux. Mais la réalité le rattrape : écouler les œuvres s’avère compliqué. Traqué, Mooney entame alors une cavale sans retour.
En salles le 4 février 2026.