RENCONTRE AVEC VALÉRIE DONZELLI - «Je voulais raconter l’histoire d’un homme qui décide de donner du sens à sa vie dans un monde où il n’y en a plus beaucoup»
© Diaphana Distribution
Dans À pied d’œuvre, elle suit le parcours de Paul (Bastien Bouillon) qui décide d’abandonner sa carrière de photographe à succès pour se consacrer à l’écriture. Un choix qui le mène vers la précarité… Avec des réflexions sur notre rapport au travail, ainsi que sur son ubérisation, Valérie Donzelli livre un film fin, porté par une esthétique minimaliste mais sensible.
À pied d’œuvre est une adaptation du livre éponyme de Franck Courtès. C’est un livre autobiographique puisque l’auteur raconte comment il est devenu écrivain, à la cinquantaine passée, après une vie à pratiquer la photographie. Quelles sont les premières images ou sensations qui vous sont venues et qui ont donné lieu à votre envie de faire le film ?
Dès le départ, j’ai eu envie que nous puissions entendre le texte. Je voulais faire un film entre Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry [sorti en 1935, il met en scène un homme qui rédige ses mémoires, ndlr], et Sans toit ni loi d’Agnès Varda [sorti en 1985, il raconte les dernières semaines de vie d’une jeune fille en fugue, ndlr]. D’un côté, j’aimais l’omniprésence de la voix off chez Guitry et le récit d'errance chez Varda. Je voulais un film très raconté et qui prenne son temps pour suivre un personnage en quête de liberté.
Dans le film, Paul refuse « d’entrer dans les cases ». Il veut pratiquer son art et préserver son temps, quitte à connaître la précarité. Est-ce que cela correspond à votre rapport au travail ?
Mon grand-père et mon arrière-grand-père, immigrés italiens, étaient peintres et sculpteurs. Mon père a alors grandi dans une famille d’artistes et a connu une grande précarité. Il a donc choisi une autre voie professionnelle, plus sécure, quitte à être malheureux dans son travail. De mon côté, en tant que femme, j’ai toujours chéri l’indépendance financière. J’avais commencé des études d’architecture pour rassurer mes parents mais je sentais que mon envie était ailleurs. J’ai arrêté mes études pour me lancer dans la vie de comédienne. Mon père en a eu très peur avant d’être rassuré. Le récit de Franck m’a touchée, car il décrit ce moment de bascule : à quel moment décide-t-on de se lancer dans une voie incertaine mais absolument vitale ?
C’est la première fois que vous faites un film dont le personnage principal est masculin. Cela a-t-il changé votre manière de filmer ?
Je ne pense pas que cela ait eu d’incidence sur ma manière de filmer. Je trouvais intéressant de raconter l’histoire d’un homme blanc, qui n’a pas décidé d’être dans sa puissance d’homme blanc, c’est-à-dire d’être celui qui réussit selon les attentes de la société, notamment en gagnant de l’argent. Je trouvais beau qu’il ne soit pas là où on l’attend. Je voulais raconter sa vulnérabilité ainsi que son courage de faire ce pourquoi il est fait.
À un moment de l’écriture, je me suis demandé si je n’allais pas transposer le personnage au féminin. Puis, je me suis dit que les femmes galéraient de toute façon. Elles sont souvent plus précaires, donc cela n’allait pas avoir la même portée.
© Diaphana Distribution
Comment avez-vous pensé votre manière de filmer cette précarité pour ne pas emprunter un regard trop bourgeois, qui aurait pu être misérabiliste ou bien reprendre l’image du poète maudit ?
Ce n’était pas ce que je voulais raconter. Je ne raconte pas la pauvreté d’un homme. Je raconte l’histoire d’un homme qui décide de donner du sens à sa vie dans un monde où il n’y en a plus beaucoup. Il est englué et meurtri par l’hypercapitalisme, car en France, on n’a pas de statut quand on écrit. Ce n’est même pas véritablement considéré comme un travail puisque ce n’est pas une activité qui rapporte. Et pourtant, l’écriture ne devrait pas être considérée comme un passe-temps. L’art est nécessaire au monde.
Dans le film, vous mettez l’accent sur les réflexions que la famille de Paul (son père et sa sœur) fait sur sa situation. D’un même mouvement, votre caméra s’attarde sur les regards portés sur lui par ses clients (chez qui il effectue des petits boulots pour des sommes modiques). Quelle place souhaitiez-vous donner au jugement des autres ?
Paul ne se plaint pas. Il dit simplement qu’il est pauvre et il analyse sa situation. Cela confronte son entourage à un mur : ils ne peuvent pas le comprendre, car ils ne vivent pas la même chose. Ils ne sont pas animés par un besoin nécessaire et vital de produire une œuvre artistique. Alors, ils se répètent qu’il n’est pas véritablement pauvre puisque c’est un choix, qu’il pourrait en changer s’il le voulait… Puis, il y a les clients qui le regardent de différentes manières, ou simplement pas d’ailleurs. Au milieu de tout cela, Paul est une page blanche, il est une sorte de miroir qui leur renvoie ce qu’ils sont. Il rencontre un couple en crise, une femme qui souffre de la solitude, une jeunesse désœuvrée, un écrivain dandy… Il ne juge personne. Il apprend à devenir invisible, et en même temps, à regarder et à côtoyer les autres invisibles.
Vous avez volontairement changé le genre de certains personnages dans votre film. Dans le récit de Franck Courtès, il échange avec sa mère et non pas avec son père. De même, quand il devient taxi, il retrouve une ancienne amie, pas un ami. Pourquoi ces changements ?
Quand je fais des films, je peux faire plusieurs changements jusqu’à trouver la bonne idée. Et celle-ci n’arrive pas tout de suite ! Dans le premier scénario, et même au début du tournage, le personnage de la mère existait. Puis, entre la mère, la sœur, son ex-femme et cette amie retrouvée dans un taxi, j’avais l’impression qu’il n’y avait que des femmes dans la vie de Paul.
En ce qui concerne spécifiquement le choix de la figure du père, je trouvais intéressant qu’il y ait une dualité, que Paul se retrouve face à un homme qui lui dise « Qu’est-ce que tu fous ? » Après, ce ne sont pas des choix théoriques. Je fais ce type de choix de manière très instinctive. Je sens si cela prend ou si cela ne prend pas.
© Diaphana Distribution
Le personnage de Paul utilise des applications pour effectuer des petits boulots. Dans celles-ci, il entre en concurrence avec les autres travailleurs et doit donc faire des enchères à la baisse pour obtenir les jobs. Connaissiez-vous ces applications avant de lire le récit de Franck Courtès ?
Beaucoup d’applications sont comme ça, à leur manière. Quand on prend un VTC, par exemple, on a toujours tendance à choisir le moins cher. Donc, il s’agit déjà d’une forme d’enchère. Même si l’application que Franck Courtès utilisait à l’époque n’existe plus, puisqu’elle était totalement illégale, le système reste le même. La valeur du travail est souvent revue à la baisse.
L’esthétique d’À pied d’œuvre paraît très différente de celle de vos autres films, souvent très colorée malgré la gravité de leurs sujets. Ici, la lumière est moins forte, et les couleurs plus pastel, presque âpres. Pourquoi ce choix ?
La directrice de la photographie, Irina Lubtchansky, avec qui j’avais déjà fait la série Nona et ses filles, filme avec une sensibilité rare. Je savais qu’elle serait parfaite pour ce projet. Elle utilise une lumière quasi invisible, comme s’il s’agissait de lumière naturelle. Puis, nous avons filmé en 90 mm, car je voulais que les gros plans existent. C’était une manière de créer de la profondeur ; nos lieux de tournages étaient assez exigus. Enfin, pour tourner les subjectifs de Paul, nous avons utilisé du Super 8.
Comment s’est passée la phase du montage ? Comment réussir à conserver un certain rythme dans un récit d’errance ?
Je savais déjà que ce serait un film lent, très sobre, très simple. Mes réflexions étaient ailleurs. Arrivée à cette étape de la création, j’aime vraiment éprouver les films, essayer d’en obtenir le meilleur. J’ai vite pensé que je n’étais pas allée assez loin sur la question de l’écriture, sur ce fameux livre que Paul est en train d’écrire sur sa vie. Il fallait le faire exister sans pour autant trop en dévoiler, et amener progressivement ses réflexions sur l’ubérisation de la société.
Dernière question spéciale Sorociné : quels sont les œuvres qui ont participé à votre éveil féministe ?
Il y en a beaucoup ! Tous les films de Varda, de Delphine Seyrig, Coline Serreau, Chantal Akerman…Si je devais en recommander deux, ce serait : L’une chante et l’autre pas de Varda et Jeanne Dielman de Chantal Akerman.
Propos recueillis par Enora Abry
A pied d’œuvre
Réalisé par Valérie Donzelli
Avec Bastien Bouillon, André Marcon, Virginie Ledoyen
Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n'augure aucune fortune.
À Pied d’œuvre raconte l'histoire vraie d'un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l'écriture, et découvre la pauvreté.
En salles le 4 février 2026.