RENCONTRE AVEC JEANNE HERRY – « Je n’ai pas fait un film sur l’alcoolisme mais un film sur une femme »
© 2026 Trésor Films - Chi-Fou-Mi Productions - Studiocanal - France 3 Cinéma - Artémis Productions
Dans son quatrième long-métrage Garance, elle suit le parcours d’une jeune comédienne (Adèle Exarchopoulos) qui tombe peu à peu dans l’alcoolisme. Alliant habillement portrait de femme et récit d’affirmation de soi et de redécouverte du désir, Jeanne Herry se démarque une nouvelle fois par la finesse de son écriture et la sensibilité de sa caméra.
Pour écrire ce film, vous vous êtes appuyée sur le témoignage d’une ancienne alcoolique. Mais avant de la rencontrer, quelles étaient vos premières envies d’écriture ? Votre première idée ?
Je voulais faire le portrait d’une femme jeune qui se déplace beaucoup, avec la forte envie de la suivre dans son parcours. C’est une idée qui traîne dans mes cahiers d’écriture depuis plusieurs années. J’avais même donné un surnom à cette héroïne sans la connaître. Je l’appelais « l’électron libre ».
Ensuite, j’ai pensé à faire le portrait d’une actrice, car justement, c’est un métier pour lequel on se déplace souvent et qui ne confère pas une grande stabilité. Puis, j’ai pensé à intégrer une histoire d’amour. L’alcoolisme est venu plus tard dans le scénario…
Justement, à quel moment le témoignage est arrivé dans le processus d’écriture ?
J’ai rencontré cette femme pendant la post-production de mon précédent film, Je verrai toujours vos visages. Je suis tombée sur son témoignage, et je lui ai demandé si elle accepterait de me rencontrer pour que nous puissions discuter de sa vie. Nous nous sommes vues pendant plusieurs semaines, plusieurs heures à chaque fois.
Garance a un point commun avec vos autres personnage, que ce soit celui de Sandrine Kiberlain dans Elle l’adore, les familles d’accueil et les soignants dans Pupille ou les accompagnants dans Je verrai toujours vos visages : elle est très ouverte sur le monde, les autres, et a constamment une envie d’aider, sauf que cette ouverture finit par être pesante. Pour vous, où se situe le point de rupture entre cette ouverture sur les autres et l’envie de tout envoyer balader ?
Il est vrai que les femmes portent beaucoup. Elles ont une capacité à encaisser de manière assez fascinante. En ce qui concerne Garance, elle est en effet très ouverte sur le monde, mais pour réussir à porter tout cela, elle choisit une béquille – l’alcool – qui lui complexifie bien plus la vie qu’elle ne veut bien l’admettre. Cela est dû à des affres psychiques aussi, sauf que le produit qu’elle ingère ne fait que les renforcer. À l’inverse, le personnage de Pauline (Sara Giraudeau), sa petite amie, est une femme très indépendante, très solide intérieurement. Elle est aussi très douce et respectueuse, ce qui lui permet de bien mieux accompagner Garance dans son chemin contre l’addiction.
Ce que j’ai apprécié dans votre film, c’est la manière de mettre en scène le point de bascule dans la vie de Garance au niveau de l’alcool. Au départ, elle est accompagnée de ses amis et boit de façon représentée comme festive, mais au bout d’un moment, le regard des autres changent sur elle, car ils se rendent compte que sa consommation n’a plus rien de contrôlable…
Déjà, j’avais la volonté de ne surtout pas diaboliser son addiction. Je comprends que nous ayons besoin de béquilles pour vivre, et je comprends ce qui peut amener à une surconsommation d’alcool. C’est un produit qui est bien aimable à plein d’endroits et qui est encore assez valorisé socialement. Cependant, le versant de l’addiction est terrible, et il est contenu dans les mêmes moments de partage. Le moment où la consommation bascule jusqu’à devenir incontrôlable se retrouve aussi dans ces instants-là.
On le voit au niveau de l’évolution du scénario. Le regard des gens qui l’entourent change sur elle, et la relation qu’ils entretiennent avec elle va évoluer à cause de cette consommation excessive. Ensuite, elle va se lier à un autre groupe… Ce que je voulais, c’était montrer aussi ce basculement à travers la mise en scène. Quand je filme une scène festive, il y a de belles couleurs, je nous immerge dans la fête. Puis d’un coup, quand Garance s’écroule chez elle, on ne rit plus du tout. À chaque fois, j’ai fait des choix très francs.
© 2026 Trésor Films - Chi-Fou-Mi Productions - Studiocanal - France 3 Cinéma - Artémis Productions
Vous êtes-vous demandé comment représenter une « femme qui boit » à l’écran et comment ne pas tomber dans le cliché ?
Il y a déjà des représentations de femmes alcooliques au cinéma. Je ne les remets pas en cause, avec Garance, je viens compléter ce qui a été fait, apporter ma pierre à l’édifice. Dans beaucoup de portraits déjà faits, c’est très pathétique, très dévorant, car l’alcool détruit tout sur son passage. Là, je voulais montrer une forme d’alcoolisme qui cohabite avec le quotidien. Garance continue de fonctionner, de travailler, pendant un certain temps malgré son addiction. Ce personnage n’est pas simplement un gouffre et un mal-être, c’est aussi une femme drôle et pleine de vie.
Votre film est loin d’être misérabiliste. Il y a même des moments très drôles. Comment alterner le tragique et le comique sur un tel sujet ?
C’est comme dans la vie ! À l’origine, je voulais même faire une comédie. C’est raté ! Mais le personnage de Garance est drôle en lui-même, elle a le sens de la punchline. Puis, quand on traverse autant d’épreuves, on a aussi besoin d’en rire – c’est ce que je ressens.
En effet, le film est aussi très solaire. Cela a d’ailleurs pu faire réagir puisque certains pensent que le combat contre l’alcoolisme est en réalité plus dur et plus long que dans votre film. Qu’en pensez-vous ?
Je me suis vraiment basée sur le témoignage que j’ai reçu. Je n’ai pas fait un film sur les alcooliques ou même sur l’alcool en général. C’est un film sur une personne, sur une femme.
Y a-t-il des portraits de femmes au cinéma qui vous ont inspirée pour construire le vôtre ?
Je pense à À plein temps qui est un très beau film-personnage. C’est très fiévreux, c’est dynamique. Il y a eu Rien à foutre avec Adèle Exarchopoulos. Et bien évidemment, Erin Brockovich qui est un superbe portrait de femme. J’ai aussi revu Out of Africa. Ou encore Betty de Claude Chabrol qui traite également de l’alcoolisme mais d’une manière bien plus sombre que dans Garance.
Dernière question spécial Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ?
Je pense à La Nuit du 12 de Dominik Moll. Pour moi, c’est un très grand film féministe, même si la quasi-totalité des personnages sont des hommes. Cela a suscité chez moi beaucoup de réflexions sur le féminisme.
Propos recueillis par Enora Abry
Histoires de la nuit
Réalisé par Jeanne Herry
Avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud
Garance est une jeune actrice mais qui n’est pas une vedette. Elle gère et assure tout de son mieux, vaillante, joyeuse, soldate, et elle trouve dans l’alcool un carburant, un réconfort inconditionnel. Garance change de vie et commence alors un parcours de huit ans de déménagements, de travail, de rencontres, de fêtes et d’angoisses, de joies et de coups durs. Une révolution intime, amicale et sexuelle, mais elle consomme toujours plus. Jusqu’à la potentialité de la mort.
En salles le 23 septembre 2026.