LA BELLE ET LA BÊTE – Jean Cocteau
Une inquiétante poésie
En 1946, il y a quatre-vingts ans, Jean Cocteau réalise un film fantastique français qui fera date. Le succès sera immédiat, et la postérité assurée. Sa ressortie en salles le 16 septembre grâce à SND Films est l’occasion de porter un regard, si ce n’est actuel, au moins actualisé sur ce chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma.
Adapté du conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête, qui reste le principal fait d'armes de la romancière, le film commence comme n’importe quel conte. Une jeune fille, Belle (Josette Day), cadette et détestée de ses sœurs pour l’amour que lui porte leur père, fait un jour la rencontre de sa vie, la Bête (Jean Marais). À l’origine, l’histoire du sacrifice d’une fille qui, pour sauver la vie de son père qui s’était introduit dans la château de la Bête et avait volé une rose, décide de partir à sa place. Une nuit, elle chevauche jusqu’à la demeure que Cocteau a voulu kitsch (mais pas trop), et apprend peu à peu à connaître le monstre retenu dans ces lieux.
D’emblée, Cocteau installe une frontière radicale entre les univers du village de Belle et du château. Au village, l’ambiance est au vaudeville : personnages caricaturaux et situations cocasses, au milieu d’une mise en scène qui se rapproche davantage du théâtre filmé que de la fantasmagorie à laquelle on s’attend. Au château, l’atmosphère bascule et on se retrouve dans une maison aux mille idées de mise en scène : visages cachés dans les murs, mains sans corps qui servent à boire et un onirisme qui frise en permanence avec l’épouvante. Pour Cocteau, il n’y a pas de poésie sans mystère, et le mystère ne va pas sans une pointe d’inquiétude.
C’est justement cette poésie inquiétante, symbolisée par la fumée blanche qui habite le film, qui va lui donner tout son souffle. Elle envahit les espaces, émane de la Bête, mais se dissipe peu à peu à mesure que Belle apprivoise son geôlier, jusqu’à disparaître quand l’amour arrive.
Évidemment, on peut reprocher à ce conte connu de tous de raconter une vertu apparemment exclusivement féminine : aller au-delà des apparences pour connaître le véritable amour. La femme doit comprendre l’homme menaçant, l’envelopper de sa chaleur pour enfin révéler sa fragilité. Et, bien sûr, cela ne va pas sans une compétition impétueuse entre femmes à qui sera la plus vertueuse, ici entre sœurs. Mais le réalisateur fait de Belle un personnage plus complexe. Elle a du caractère, des défauts très visibles et est loin d’être naïve. Son attirance pour la Bête est traitée comme une tentation malsaine, car on ne peut nier ce que son comportement peut avoir d’abominable. Cette obsession pour la Bête est le prolongement même de celle de Jean Cocteau, Jean Marais, qui incarne ici aussi le rôle d’Avenant, un ajout par rapport au récit original. Il est à la fois le prince charmant, quoique trop avenant, et le monstre amoureux transi, dont la fourrure fait ressortir les grands et célèbres yeux. L’éphèbe disparaît mais le regard reste. Deux personnages, deux prédateurs pas si différents, dont la valeur ne compte plus face au choix de Belle. C’est son désir qui primera avant tout, et ce qu’on retiendra finalement.
Jean Cocteau crée avec La Belle et la Bête une grammaire du merveilleux qui continue d’inspirer le cinéma. Et rien que pour les décors de Christian Bérard et ses idées de mise en scène qui restent en tête, nous vous invitons à aller (re)découvrir le film en salles et à la Cinémathèque française le vendredi 25 septembre à 18h30.
FLORINE MARMU
La Belle et la Bête
Réalisé par Jean Cocteau
Avec Jean Marais, Josette Day, Michel Auclair
France, 1946
Pour l'offrir à sa fille, le père de la Belle cueille, sans le savoir, une rose appartenant au jardin de la Bête, qui s'en offense. Afin de sauver son père, la Belle accepte de partir vivre au château de la Bête.
Ressortie le 16 septembre en salles