RENCONTRE AVEC CLAIRE SIMON – « Les lycéens s’identifient complètement aux livres d’Annie Ernaux »

© 2026 Survivance

La réalisatrice de documentaires consacre son nouveau film à Annie Ernaux à travers le prisme de l’enseignement de sa littérature au lycée.

Depuis Récréations (1992), qui s’installait dans la cour d’une école maternelle, jusqu’à Le Concours (2016), qui nous faisait suivre l’exigence du concours d’entrée à l’école de la Fémis, la filmographie de Claire Simon tient pour sujets de prédilection les dynamiques de reproduction sociale et l’école comme lieu idéal d’émancipation. Rien d’étonnant à ce que son nouveau film se concentre sur l’héritage d’Annie Ernaux, écrivaine du transclasse, Prix Nobel de littérature depuis 2022 et nouvelle icône de la quatrième vague féministe. Dans Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens, dont Sorociné est partenaire, Claire Simon pose sa caméra dans plusieurs lycées de France métropolitaine et d’outre-mer, où elle suit les cours de littérature, ateliers et discussions consacrés à l’étude d’Annie Ernaux. Avec toujours le même constat : ses livres résonnent avec le vécu des élèves, qu’il s’agisse de honte sociale, de sexualité, et de patois – et ce, toutes classes sociales confondues. Rencontre avec la réalisatrice.

Sorociné : Comment est né ce projet, et pourquoi parler de la littérature d’Annie Ernaux spécifiquement ?

Claire Simon : Au départ, La Grande Librairie m’avait proposé de faire un film autour d’Annie Ernaux. J’ai donc regardé ce qui existait, et j’ai vu qu’il existait déjà un très bon film, qu’on peut voir sur Tënk, qui s’appelle Les Mots comme les pierres, Annie Ernaux écrivain, fait par Michelle Porte, quelqu’un qui a aussi beaucoup filmé Marguerite Duras. C’est un très beau film, donc je ne voyais pas bien l’intérêt d’en faire un similaire. Comme ils ont insisté, j’ai proposé de filmer les lycéens en France, qui étudient Annie Ernaux dans leurs cours, et doivent donc lire et parler de ses livres. Tout mon travail a été d’organiser les tournages pour pouvoir avoir une assez grande étendue de l'œuvre d’Annie Ernaux, parce qu’il y a des livres sur lesquels tout le monde revient plus facilement, comme La Place, L'Événement ou Les Années. Moi, j’ai voulu qu’on essaie de parcourir son œuvre, autant que c’était possible. Je suis donc allée dans beaucoup de lycées, en France, je suis aussi allée en Guyane. Et sans jamais avoir vu ni les élèves ni les professeurs au préalable.

J’ai été frappée par l’extrême générosité des professeurs, et surtout des élèves. Ce sont des élèves qui vont de la seconde à la classe préparatoire, et il y a aussi des élèves de filières plus techniques. Je leur ai dit que ce qui m’intéressait, c’était ce qu’eux pensaient, ce qu’ils avaient comme réflexions sur ce qu’ils venaient de lire, et ils ont été très chaleureux. Souvent, c’étaient des classes où les élèves discutaient entre eux ou avec le professeur, donc on voit beaucoup les élèves réfléchir, dire leur sentiment. Annie Ernaux écrit la vie autour de sa propre expérience, qu’elle considère comme un lieu, comme si elle était le lieu de cette expérience, et donc évidemment les élèves se sentent très proches de ses livres, ils les comprennent. Comme le disait une jeune fille, « Ah, la vie quotidienne dans les romans de Balzac, nous on ne connaît pas, mais dans les livres d’Annie Ernaux, ça, on comprend, on voit ce que c’est ». Ce à quoi on assiste, qui est très émouvant et qui est ce que j’espérais, c’est que les élèves s’identifient complètement dans ses livres, et parlent à partir de cet endroit-là, de cette proximité très belle. Entre 15 et 19 ans, la lecture est quelque chose qui peut avoir une force très grande pour chacun, pour se construire, pour entendre la voix intérieure de l’auteur et la faire sienne, ou en tout cas dialoguer avec elle. C’est ce à quoi on assiste, l’excitation des élèves de dialoguer avec la voix intérieure d’Annie Ernaux.

Je voudrais revenir sur le discours d’Annie Ernaux pour la réception de son prix Nobel, où elle dit cette phrase célèbre, « J’écrirai pour venger ma race »...

Oui, d’ailleurs c’est une citation de Rimbaud, dans Une saison en enfer, où il dit « Je suis de race inférieure ». Annie Ernaux a emprunté cette phrase en disant « J’écrirai pour venger ma race », qu’elle entend comme la race inférieure.

Justement, pour en revenir à vous, dans votre cinéma, la question de la reproduction des élites, des transfuges de classe, c’est aussi une thématique qu’on retrouve en filigrane dans votre travail. Quels ponts faites-vous entre votre travail et celui d’Annie Ernaux ?

Je n’oserais jamais répondre à cette question ! J’adore ses livres, j’adore parler avec elle. Nous nous étions rencontrées en 2002, nous avions fait un dialogue qu’on peut lire sur mon site. Nous avions beaucoup dialogué sur le rapport que nous avons chacune avec le réel. J’adore cette phrase qu’elle dit dans L'Événement : « Les choses sont arrivées pour que j’en rende compte ». Pour citer un tout autre écrivain qui n’a rien à voir, qui est Roland Barthes, « Je ne me compare pas, je m’identifie » ! 

J’aimerais faire des films qui sont aussi bien que les livres d’Annie Ernaux, mais je ne crois pas que ce soit la même chose qui me traverse. Nous nous rencontrons parce que nous aimons les traces de la vie dans nos travaux respectifs, les traces de l’injustice… Je dis toujours que dans les films que je fais, ce que je cherche, c’est la brutalité. Alors il y a peut-être quelque chose de cousin avec Annie Ernaux, mais je ne voudrais pas dire que je fais du Annie Ernaux au cinéma !

© 2026 Survivance

Pour revenir à cette idée de brutalité que vous évoquez, il y a une autre phrase que dit Annie Ernaux sur son écriture qui est « plate, sans métaphores ni signes d’émotion ». Cette définition de sa littérature correspond-elle aussi à votre manière de filmer le réel ?

Non, parce que quand on fait un film documentaire, on est justement tout le temps en train de travailler le style. On est tout le temps amené à avoir un travail de style qui est obligatoirement beaucoup plus fort qu’en fiction. Un critique littéraire pourrait sûrement me dire quelle est la figure de style que j’ai employée, dans la séquence du film qui concerne l’étude de Mémoire de fille. Dans cette séquence, le cours commence, et la professeure demande à une élève, puis à une autre, de lire la première scène sexuelle, puis la suivante. Ce qu’on voit, ce sont des jeunes filles qui lisent une scène extrêmement violente et sexuelle, l’une après l’autre. Il y en a une qui écoute l’autre et qui en est extrêmement choquée, non pas parce qu’on y parle de sexe, mais par la violence de l’homme, par la violence que traverse Annie Ernaux appliquée à son corps. Ça, c’est une figure de style : comment rendre compte de la violence de ce texte ? Dans les adaptations de cinéma, le livre n’est plus un texte mais devient une histoire, qu’on illustre en jouant la scène. Moi, je ne peux pas faire jouer la scène, donc celle qui se joue là, dans mon film, c’est forcément une figure de style.

Dans les lycées où vous vous rendez, vous passez de Franconville à Cayenne, puis à Sarcelles. Qu’avez-vous pu observer comme différences de résonance de ces textes selon les lieux, notamment en outre-mer ?

Cela m’intéressait beaucoup d’avoir le point de vue des élèves, riches, moyens ou pauvres, de ces lycées de Guyane, où seulement un tiers ou la moitié des élèves sont blancs. Beaucoup d’élèves viennent d’Haïti, de la Caraïbe, du Suriname, du Brésil, il y a aussi beaucoup de Chinois en Guyane. Cela m’intéressait beaucoup qu’une autrice, connue pour être une transfuge de classe, donc où la question de la classe sociale est fondamentale, soit lue et appréciée par des jeunes gens qui ne sont pas dans la même situation. Par ailleurs, on le voit dans le film, la question du créole rejoint la question du patois normand. C’étaient des questions qui m’intéressaient beaucoup, parce que j’ai parfois l’impression que quand on parle d’auteurs transfuges de classe, on touche le mur, on dit tout le temps la même chose. Là, il y avait quelque chose qui résonnait. Et l’autre raison, très bête, c’est que personne ne va jamais en Guyane pour faire un film ! Sauf quelques Guyanais qui le tentent parfois, et qui ont beaucoup de mal !

Pourquoi ce titre, Écrire la vie ?

Ça me semble tellement vrai, tellement beau. Ça a été le titre d’un cours d’Antoine Compagnon au Collège de France. C’est tellement juste, ce mouvement d’écrire « la » vie, et non pas « ma » vie. J’ai toujours eu le sentiment très fort, dans mon travail, qu’il était vraiment important de partir de la vie pour faire un film, une histoire. Même quand c’est de la fiction, l’art se fait à partir de la vie. C’est ce rapport direct à la vie qui est extrêmement important, et qui est souvent très présent dans la peinture, par exemple. Maintenant, dans la littérature, depuis une quarantaine d’années, il y a ce mouvement de la vie qui inspire davantage les auteurs. Mais dans le cinéma, par exemple le cinéma des années 1980, c’était un cinéma qui ne faisait que des films sur le cinéma, et pas sur la vie ! 

Propos recueillis par Mariana Agier

Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens

Réalisé par Claire Simon

Figure majeure de la littérature contemporaine et première écrivaine française à recevoir le Nobel, Annie Ernaux incarne pour beaucoup l’émancipation individuelle et collective, mêlant l’intime à l’universel. Claire Simon lui consacre un portrait détourné en donnant la parole aux élèves, à une jeunesse des quatre coins de la France, de Cayenne à Sarcelles. Comment la jeunesse d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, s’empare-t-elle des écrits d’Annie Ernaux. Qu’est-ce que cette jeunesse a à nous dire en retour de son propre vécu ?

En salles le 23 septembre 2026.

Suivant
Suivant

HER PRIVATE HELL – Nicolas Winding Refn