Cannes 2026 : HER PRIVATE HELL – Nicolas Winding Refn
© The Jokers Films
Au paradis des pervers
Présenté hors compétition et pourtant très attendu, le nouveau film du réalisateur de Drive et Neon Demon est un cas d’école du male gaze.
Les spectateurs du grand théâtre Lumière à Cannes ont tellement soupiré pendant cette séance que plusieurs ont certainement dû sortir leur Ventoline pour retrouver cet oxygène tristement perdu. Et ce, dès les dix premières minutes. Au milieu d’un décor futuriste, on découvre Elle (excellente Sophie Thatcher dont le talent a été totalement brimé par la mise en scène du réalisateur), une jeune actrice qui va entamer un tournage en compagnie de sa belle-mère qu’elle déteste. De quoi parle leur film ? Nous n’en saurons rien. Nous ne verrons que de très jeunes actrices en lycra hyper-moulant se tirer dessus au milieu de vaisseaux spatiaux. À la place, Winding Refn incorpore une histoire de tueur en série, l’Homme de Cuir qui rôde dans l’épaisse brume entourant le lieu de tournage. Ce fameux Homme de Cuir serait un père qui a perdu sa fille et tente désespérément de la retrouver, quitte à tuer toutes les autres jeunes filles sur son passage. Où va nous mener cet arc narratif ? Nous n’en saurons rien. Cela paraît simplement être une bonne manière de voir des femmes dont nous ne connaîtrons jamais le nom se faire exploser la tête contre des baies vitrées.
Puisque le réalisateur se fiche de son scénario (et nous le suivons rapidement dans cette voie), il s’attache à sa photographie. « Voilà donc un film d’atmosphère, une véritable expérience cinématographique », diront quelques-uns de ses défenseurs. Certes, Refn reprend ses éclairages aux néons rouges et bleus qui ont fait sa marque de fabrique, mais à cela il ajoute des décors bien trop lisses et une musique poussive qui ponctue chacune de ses scènes. « Expérience cinématographique ou pub pour un parfum de deux heures ? » se demanderont alors les autres. S’il n’y avait que ça... Les personnages féminins, au centre de son récit quasi inexistant, paraissent traqués par la caméra. Refn les filme sous toutes les coutures, fige chacune des parties de leurs corps au centre des plans, et semble particulièrement intéressé par leurs grands yeux exorbités. Ces beautés surnaturelles apparaissent comme des aliens, auxquels il confère une voix monotone (parfois même trafiquée à l’autotune) et des gestes bien calculés.
© The Joker Films
Où est donc passé le réalisateur de Neon Demon qui (même si le film est discutable) critiquait ceux qui souhaitent s’emparer de la beauté d’une femme au détriment de son être, ceux qui veulent la dégrader, la corrompre, la dévorer ? Ici, Refn s’en donne à cœur joie. Tout, dans sa mise en scène et dans ses pauvres lignes de dialogue, montre l’appétit malsain qu’il a pour ses jeunes actrices. En chœur, elles crient « Daddy, Daddy ! », s’allongent sur le ventre pour minauder comme des écolières (il ne manque plus que l’unique chaussette pour que la référence à Lolita soit parfaite), et paraissent vouloir s’embrasser dès que leurs regards se croisent. Et puisqu’il manquait quelque chose en 2026 dans cette intro de mauvais porno, voici la cerise sur le gâteau : elles font le chien sexy ! De Hurlevent à Euphoria, quelle est donc cette mode qui demande aux jeunes actrices de se muer en canin baisable ? Cela dit, cette image symbolise parfaitement ce que nous montre Her Private Hell – des actrices déshumanisées, tenues en laisse par un maître qui prend plaisir à nous faire savoir qu’il peut en faire ce qu’il veut.
ENORA ABRY
Her Private Hell
Réalisé par Nicolas Winding Refn
Avec Charles Melton, Sophie Thatcher, Kristine Frøseth
Ce film est présenté en hors-compétition au Festival de Cannes 2026.
Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer.
Prochainement.