RENCONTRE AVEC ANOUK GRINBERG – « J’aime incarner des femmes qu’on ne retrouve pas dans Marie-Claire »
© Tandem Films
Dans La Dernière Patiente de Rémi Bassaler, elle incarne Judith, une femme médecin sur le point de prendre sa retraite. Sauf que ce dernier jour avant le repos se mue en lutte pour la survie, quand elle croise la route d’Aïda (Luàna Bajrami), une femme enceinte subissant les violences de son compagnon. Un rôle intense dans lequel Anouk Grinberg insuffle une grande humanité.
Le film mêle deux sujets. Il traite à la fois des violences conjugales mais aussi du manque de moyens dans les hôpitaux – puisque, durant toute la première partie, nous voyons Judith et Aïda passer de service en service afin que la jeune femme enceinte puisse être examinée. Pourquoi était-il important de faire dialoguer ces deux problématiques ?
J’ai l’impression que le film a pour toile de fond la violence du monde et raconte, justement, comment ces deux femmes résistent à cette violence grâce à leur solidarité extrême. En seulement vingt-quatre heures, leurs vies vont être chamboulées à tout jamais. Ainsi, elles développent un lien extrêmement fort.
C’est assez beau de voir comment ces deux femmes, qui ne se connaissent pas, et qui n’ont rien en commun, finissent par se lier. Elles deviennent essentielles l’une pour l’autre, afin de ne pas laisser le mal s’installer dans leurs vies.
Comment définiriez-vous le personnage de Judith ? On a l’impression qu’elle vit dans une certaine solitude, de celle qui a toujours tout donné sans jamais rien recevoir en retour…
Oui, elle est seule, mais comme le sont souvent les gens requis par le devoir. C’est une personne qui a voué son existence aux autres. C’est le genre de médecin qui peut travailler de six heures du matin jusqu’à minuit – une tâche d’autant plus importante qu’elle exerce dans un désert médical. Je la vois comme un soldat qui tient bon, dans le désert, pour combattre la violence ordinaire de nos sociétés. Elle est une sorte de contrepoison de notre monde contemporain, qui ose combattre la violence autant que l’indifférence.
C’est une femme qui ne sait pas faire autrement que de tendre la main aux autres. Quand le film commence, on la met à la porte de chez elle [car son cabinet va être détruit par un promoteur immobilier, ndlr], mais on sait pertinemment que ce devoir ne finira jamais pour elle. Qu’importe ce que cela va lui coûter. Elle est comme indifférente au mal qu’on peut lui faire. Elle reste toujours intacte. Et c’est cette santé et cette présence morale qui m’ont fait adorer ce personnage. C’était absolument merveilleux à travailler.
Judith est asthmatique et on la voit plusieurs fois faire des crises d’asthme dans le film. De quoi cet asthme est-il révélateur ?
Je crois que Rémi Bassaler avait envie de créer une faille en elle, d’ajouter une vulnérabilité, par-dessus laquelle Judith passe pour accomplir son devoir. Cela fait partie de ce que j’ai aimé dans le scénario : Judith est à un moment très difficile de sa vie, entre la retraite et la destruction de son cabinet, et elle a une fois encore le courage de surmonter le mal… C’est comme d’autres personnes atteintes de maladies bien plus graves et qui continuent tout de même à avancer, et qui parfois, avancent d’autant mieux qu’elles ont cette rage de vivre…
Cette vitalité donne encore plus de contraste au film. Le monde de Judith s’écroule, mais elle n’est pas finissante. Loin de là…
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On entrevoit aussi la relation de Judith avec son fils, également médecin, et on comprend qu’elle fut une mère assez absente. En quoi cela était-il important pour vous de montrer cette absence, sans la pointer du doigt ?
J’aime que Judith ne soit pas une femme qu’on retrouve dans Marie-Claire ! Judith est quelqu’un d’entièrement dévoué à sa cause, à son éthique. Alors, en effet, elle n’était pas là pour raconter des histoires à son enfant le soir… Et même si Judith n’est pas pointée du doigt pour cela dans le scénario, on comprend que cela constitue un raté dans sa vie. Sa relation avec son fils n’est pas fluide. Mais, on voit également qu’il y a eu une sorte de transmission puisque le fils est devenu médecin. On est alors face à deux pratiques du même métier : l’une s’est brûlée les ailes à la tâche et l’autre prend de la distance avec son métier, exerce un peu comme un homme de droite…
Au cours de son périple médical, Judith finit par rencontrer Maël (Félix Lefebvre), le compagnon d’Aïda. Cette scène de rencontre est assez marquante, puisqu’on à l’impression que dès le premier coup d’œil, Judith suspecte déjà des violences. Est-ce que vous pensez que c’est toujours ainsi ? Que nous savons sans forcément nous l’avouer quand de telles situations se présentent ?
Non, justement. Le personnage de Maël est un bon baratineur comme le sont beaucoup d’hommes. Ainsi, on ne peut pas avoir la puce à l’oreille dès la première interaction. Cela ressemble à des milliers, ou plutôt à des millions de relations toxiques. Mais Judith a plusieurs heures de vol au compteur, alors elle est plus à même de reconnaître les signes. Et la seconde différence est la plus importante : là où la plupart des gens auraient passé leur chemin en disant que ce ne sont pas leurs affaires, Judith, elle, sort du bois pour venir en aide à sa patiente.
De plus, grâce à son expérience, elle parvient à le faire sans être moralisatrice. Car souvent, les gens très empathiques peuvent nous faire porter une forme de culpabilité, en demandant pourquoi nous nous sommes retrouvés dans cette situation, pourquoi nous ne sommes pas parties… Ce n’est pas le cas de Judith, et d’ailleurs, ce n’est pas le cas des bons médecins. Ils parviennent à savoir où est leur place, où est la bonne distance, pour se préserver et préserver les patients.
Une scène du film est très évocatrice. Judith regarde par la fenêtre et voit que Maël attend, proche de son immeuble. On a l’impression que le loup rôde tandis que les proies se cachent…
Aïda est une proie mais Judith ne l’est pas. Elle n’a pas peur des petits connards. Mais en effet, le loup rôde autour de la bergerie et face à cela, Judith est une gardienne. C’est aussi cela qui fait de La Dernière Patiente une fable politique et féministe, car ce film est traversé par une lumière qui est celle de la sororité. Cependant, ce n’est pas un film militant à proprement parler, il n’y a pas de discours spécifique. Il montre simplement le courage de la sororité, qui, à mon sens, peut être très contagieux. Quand on voit un film comme celui-ci, on est porté par cette humanité.
Dernière question spécial Sorociné : quels sont les films qui ont participé à votre éveil féministe ? Ou y a-t-il des films récents qui ont provoqué chez vous « un choc féministe » ?
Je pense tout de suite au film de Noémie Merlant, Les Femmes au balcon. J’ai adoré ! C’est punk, plein de santé, plein d’humour, sur des sujets qui d’habitude ne portent pas à rire. Je pense aussi à Thelma et Louise, à The Hours…
À chaque fois qu’on les regarde, on ressent une énergie vitale qui fait tellement de bien. Nous avons besoin de récits où les femmes ne se laissent plus faire, résistent à la violence des hommes notamment en faisant corps entre elles. Je trouve qu’il y a une jeunesse dans ces films, tout autant que dans la révolution féministe actuelle. J’en suis ressortie avec une patate ! Grâce à ces œuvres-là, on retrouve une envie de vivre qui, parfois, s’étiole à force de rencontrer des gens pas chics…
Propos recueillis par Enora Abry
La Dernière patiente
Réalisé par Rémi Bassaler
Ecrit par Rémi Bassaler et Marion Defer
Avec Anouk Grinberg, Luàna Bajrami, Félix Lefebvre
La veille de son départ à la retraite, Judith, médecin de banlieue, ouvre la porte de son cabinet à Aïda, enceinte de huit mois et en rupture de soin. Confrontée à un système de santé à bout de souffle, Judith accepte d'héberger la jeune femme et s'engage alors dans une nuit où toutes ses convictions de soignante seront mises à l’épreuve.
En salles le 2 septembre 2026.