Cannes 2026 : L’OBJET DU DÉLIT - Agnès Jaoui

©Anne-Françoise Brillot / Les films du Kiosque / Studiocanal

Comme un naufrage

Dans ce film présenté hors compétition le dernier soir du Festival de Cannes, la réalisatrice se lance, sous couvert de nuances, dans le procès maladroit, pour ne pas dire embarrassant, du mouvement #MeToo.

Peut-on aujourd’hui interroger intelligemment les contradictions, les errances peut-être, des mouvements féministes ? C’est en tout cas l’ambition d’Agnès Jaoui dans L’Objet du délit, son premier film en tant que réalisatrice depuis huit ans, et son premier, aussi, sans Jean-Pierre Bacri, décédé en 2021. La cinéaste prend le problème par le bout qu’elle connaît : celui de l’art. En l’occurrence, le montage de l’opéra Les Noces de Figaro, mis en scène par une influenceuse, Mirabelle (Claire Chust), qui veut absolument y voir un sous-texte émancipateur pour les femmes et placer des statues phalliques partout dans le décor. Igor, le chef d’orchestre, incarné par Daniel Auteuil, se situe plutôt à l’autre bout du spectre politique et de la pyramide des âges, ayant de la bouteille et visiblement quelques doutes sur sa manière de traiter les femmes autour de lui. Viennent ensuite celles et ceux qui forment la troupe : un vieil Italien aux mains baladeuses dans le rôle du comte Almaviva (Vincenzo Amato), une cantatrice chevronnée qui vient prêter main-forte (Agnès Jaoui elle-même), et Cora, une chanteuse noire talentueuse (Eye Haïdara) reléguée dans un second rôle puisque Sophie, la fille d’un riche mécène, est pistonnée dans celui de Suzanne (Tiphaine Daviot). Ajoutons enfin Samir, régisseur qui ne connaît rien à l’opéra (Oussama Kheddam) et Clothilde, super-assistante un brin déprimée (Lucie Gallo), et nous voilà avec toutes les têtes ou presque d’un film choral très « jaouisien ».

Dans le film, les choses dérapent lorsque Sophie se plaint du comportement de son partenaire italien après une répétition. Immédiatement, Cora la pousse à dénoncer l’agresseur. Faut-il le débarquer immédiatement ou passer outre ? La troupe se déchire, déchirure qui culmine lors d’une scène de vote à main levée pour décider si le vieil indélicat « est coupable », tout simplement. Agnès Jaoui se serait inspirée d’une véritable réunion du collectif 50/50 pour écrire ladite scène, qui verse dans la caricature la plus totale avant de faire un tour à 180°, pour dévoiler l’ampleur des violences sexistes et sexuelles dans la création artistique. Mais en réalité, pour les spectateur·ices, les choses ont dérapé depuis bien plus longtemps que cela. Car de la nuance à la confusion, l’humour au mépris, il n’y a qu’un pas que la cinéaste franchit très rapidement. Le personnage de Mirabelle, clairement censé incarner les féministes de la Gen Z, est d’une telle bêtise, et interprété de manière si stupide par une actrice à laquelle on a simplement demandé de prendre une voix haut perchée et d’écarquiller les yeux, qu’on peine à décrocher un sourire devant ses excès. Quant à celui de Cora, il répond au sempiternel cliché de l’angry black woman, la femme noire perpétuellement agressive, qui saute à la gorge de tout le monde et même, dans ce cas précis, aiguillonne les autres femmes pour qu’elles adoptent la même attitude.

©Anne-Françoise Brillot / Les films du Kiosque / Studiocanal

Agnès Jaoui réserve un sort beaucoup plus enviable à sa propre génération. Daniel Auteuil a droit à l’une des seules figures réellement drôles du film, vieux mâle blanc déstabilisé par l’époque mais pas foncièrement désagréable, qu’il incarne avec un mélange de piquant et de pathétique plutôt efficace. La réalisatrice, elle, endosse le rôle de son propre alter ego, féministe à l’ancienne entendant ramener tout le monde à la raison, distribuant les bons et les mauvais points, les caresses et les tapes sur le groin, en alternance. En fait de nuance, cela donne un personnage incohérent, qui méprise les féministes avant de reconnaître que, tout de même, les hommes se comportent mal. Comment prétendre renouer le dialogue entre féministes irréconciliables si l’on se contente de la raillerie sans jamais admettre ses propres travers ?

Il y a pourtant quelques éclairs çà et là qui rappellent qu’Agnès Jaoui est capable de tirer de beaux portraits. Tiphaine Daviot se démène pour donner un peu de corps à Sophie, consciente de ses privilèges et de son manque de talent, l’assistante Clothilde est plutôt bien vue et on aurait même adoré le personnage de Samir, aussi touchant que désespérant, s’il ne répondait pas au cliché du petit Arabe inculte touché par la grâce d’un art bourgeois. Quelques gags sympathiques (la gestion des statues en forme de pénis, entre autres) ne suffisent pas à compenser le propos général confus et (très) étiré (2 h 13 tout de même), ni surtout la conclusion, qui invite à s’agenouiller devant les hommes toxiques de ce monde pour leur demander pardon de les avoir trop sévèrement jugés. Les esprits attentifs auront noté qu’il n’a pas encore été question, ici, de cinéma. Encore eût-il fallu qu’il y en ait un peu dans le film pour en parler.

MARGAUX BARALON

L’Objet du délit

Réalisé par Agnès Jaoui

Avec Daniel Auteuil, Agnès Jaoui, Tiphaine Daviot, Eye Haïdara

Ce film est présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026.

Dans les coulisses d'une ambitieuse production de l’opéra "Les Noces de Figaro", les tensions montent lorsqu’une accusation d’agression sexuelle éclate, mettant en péril la production et forçant chacun à prendre position. Les conflits d’opinion et de génération se font jour.

En salles le 27 mai 2026

Suivant
Suivant

Cannes 2026 : les étoiles de la rédaction