Cannes 2026 - L’ÊTRE AIMÉ – Rodrigo Sorogoyen
© Caballo Films
L’impossible pardon
Présenté en compétition au Festival de Cannes, le nouveau film du réalisateur espagnol confirme sa maîtrise de l’étude des relations intrafamiliales. Dans L’Être aimé, il suit une actrice (Victoria Luengo) qui tente de renouer avec son père (Javier Bardem), un grand réalisateur. Bien loin de porter le cinéma aux nues, il montre avec habileté que l’art n’est ni un lieu de réconciliation ni un motif de pardon.
Comme cela fait du bien de voir un film qui sait prendre son temps et s’installer dans ses scènes ! À l’inverse des réalisations clipesques qui envahissent nos écrans – se sentant obligées de changer de décors et d’intrigues toutes les trois minutes par peur d’ennuyer le spectateur – ici, nous assistons à une longue séquence d’introduction, en simple champ-contrechamp, pendant une vingtaine de minutes. Rodrigo Sorogoyen sait faire confiance à ses incroyables acteur·ices et à son scénario pour faire monter la tension. Nous y voyons Esteban (Javier Bardem) en train de déjeuner avec une jeune femme, Emilia (Victoria Luengo). Au bout d’un long moment où pèsent les non-dits à peine couverts d’un small talk maladroit, nous comprenons qu’Esteban, un grand réalisateur espagnol, tente de renouer avec sa fille qu’il n’a pas vue depuis treize ans. Cette dernière a tenté d’être actrice, comme sa mère, mais a passé plus de temps à enchaîner les petits boulots. Pour faire amende honorable, il lui propose un grand rôle dans son nouveau film, Désert.
À partir de là, il était facile d’imaginer que Sorogoyen marcherait sur les traces de Joachim Trier et ses Valeurs sentimentales ou de Francesca Comencini, réalisatrice de Prima la vita. Mais non. Il n’y aura pas d’ode au génie du père, excusant un peu (trop) ses dérives, qu’il s’agisse de son absence ou de son éducation autoritaire. Si Sorogoyen met en avant la figure du patriarche, c’est pour l’analyser sans aucune complaisance. Sans user plus qu’il n’en faut de mots et de regards, il parvient à mettre en image tout le malaise qui règne sur le plateau de Désert. Là-bas, chacun sait qu’une faute de trop peut venir réveiller les colères d’un homme qui pourtant ne cesse de répéter qu’il s’est amendé. Une séquence, l’une des plus puissantes du film certainement (et encore très longue et très maîtrisée) parvient à allier le rire à l’effroi, quand la troupe d’acteurs est prise d’un fou rire inarrêtable en pleine scène, en sachant pertinemment que le cinéaste leur fera payer chacune de ces minutes perdues.
D’un même mouvement, Sorogoyen donne plus d’épaisseur à la figure de la jeune femme, de la fille abandonnée. S’il ne nie pas les souffrances et les doutes d’Emilia, il ne réactive par le topos de la fillette détruite par l’absence d’un père, incapable d’avoir un cadre, et complètement dépendante de son regard et de sa validation. Emilia a une trentaine d’années, des amis, un boulot et une mère dont elle est proche. Elle accepte de se rendre sur le tournage de Désert seulement car c’est une actrice qui cherche à travailler du mieux qu’elle peut. Ni cette opportunité ni les invitations dans les beaux restaurants faites par Esteban ne la feront se détourner du but qu’elle s’est fixé : prouver son indépendance et surtout, montrer à son père qu’il ne suffit pas d’aimer pour pardonner et être pardonné.
ENORA ABRY
L’Être Aimé
Réalisé par Rodrigo Sorogoyen
Avec Javier Bardem et Victoria Luengo
Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.
En salles le 16 mai 2026.