PRIÈRE DE REMETTRE EN ORDRE AVANT DE QUITTER LES LIEUX – Judith Godrèche

Photo publiée en 2026 dans le livre © Archives Personnelles de l’autrice

Il était une enfant

Sous forme de collage, de photos, de lettres et de pensées, l’actrice et réalisatrice Judith Godrèche recompose son passé et ce qui l’a menée à prendre publiquement la parole contre Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Un récit poignant, mais surtout utile, qui remet les mots et l’intérêt de l’enfant au centre.

Beaucoup de choses ont été dites. La série ICON OF FRENCH CINEMA, tout d’abord, qui dépeignait une relation d’emprise entre une jeune actrice et un réalisateur ayant le triple de son âge, sans en dire le nom. Ensuite, les plaintes, contre Benoît Jacquot pour « viols avec violences sur mineur de moins de 15 ans », puis contre Jacques Doillon. S’en sont suivis un discours lors des Césars 2024, l’ouverture d’une commission d’enquête sur les violences commises dans les secteurs de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité… Le tout s’accompagnant de réactions vives sur les réseaux sociaux, entre ceux qui apportent leur soutien, ceux qui décrient une utilisation frauduleuse du mouvement #MeToo par une actrice en mal de reconnaissance, ou encore ceux qui ne comprennent pas pourquoi le sujet rejaillit sur la Toile maintenant alors que les faits datent de plus de trente ans…

Dans ce flot ininterrompu, quelque chose s’est perdu : la parole de Judith, et surtout celle de la Judith enfant. Elle s’est perdue derrière le masque épais de l’icône du cinéma des années 1990 puis derrière celui de l’icône du mouvement #MeToo – tour à tour adulée puis méprisée, parfois les deux en même temps. Dans Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, celle-ci réapparaît grâce à des photos, des scans de poèmes écrits sur un coin de table, des copies d’écolière. Et là, la vérité nous pète à la gueule : derrière toute cette Affaire (qu’on se doit d’écrire avec un grand A – évidemment ! – comme pour marquer son unicité et oublier qu’elle est d’une abominable banalité), il y avait une enfant, une véritable enfant, qui n’a pas été écoutée à l’époque et que l’on n’écoute toujours pas. Quand elle fait remonter cette parole à la surface, Judith Godrèche n’a pas peur. Elle connaît ses détracteurs. Elle les cite même, via des articles de presse ou en les intégrant directement à sa prose. Elle vole leurs mots et joue avec, à l’instar de ce qu’ils ont fait avec les siens, comme si elle les mettait au défi de redoubler d’inventivité pour trouver d’autres insultes et contradictions pour lui nuire. Mais face à son vécu, leurs phrases ampoulées, leurs traits d’esprit mesquins ne font pas le poids.

Photo publiée en 2026 dans le livre © Archives Personnelles de l’autrice

Au fil des pages, l’enfant Judith réapparaît, et son visage, ses pensées, balayent sans effort les arguments amoraux qui n’ont cessé de fleurir, à propos de cette affaire comme à propos de tant d’autres… Qui, en lisant ces lignes, pourrait encore croire à une romance interdite ? À une relation privilégiée glorifiée par le statut d’artiste ? Ou encore à une jeune fille plus mûre et plus aventureuse que les autres face à un homme qui ne fait « que » céder ? Personne.

Nul besoin de psychologiser ou de détailler les mécanismes d’une époque pour nous le faire comprendre. Judith Godrèche se contente d’accumuler les « preuves », comme elle les appelle : ses écrits, des lettres de ses amis d’enfance, de sa mère, des mails reçus de la part d’anciens professeurs… Mais ces preuves ne sont pas là pour nous convaincre de la véracité de ses propos ou même de la culpabilité de ceux contre qui elle a porté plainte. Elles sont là pour nous prouver que cette enfant a existé, cette fillette dont la jeunesse fragile a été niée par la caméra d’un vieil homme, avant de devenir une femme reniée par toute une industrie. Sa présence suffit. Elle suffit pour pointer du doigt l’indécence autant que l'hypocrisie de la société, que ce soit celle d’hier ou d’aujourd’hui.


ENORA ABRY

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux

De Judith Godrèche

« Avant, il y avait l’enfance. Je le sais. »

Mais, Judith Godrèche, quelle enfant fut-elle ?

Qui pour le dire ?

Que lui a-t-on fait ? Et surtout qu’en a-t-elle fait ? Judith Godrèche est actrice et réalisatrice. Elle a publié un premier roman, Point de côté, chez Flammarion (1995).

En librairie.

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