Festival international du film politique de Carcassonne – Nos quatre coups de cœur

Les Filles du ciel / Copyright Kris Dewitte pour Memento Distribution

La huitième édition de ce festival audois consacré aux films politiques s’est tenue mi-janvier au pied de la cité médiévale. Avec une riche sélection mêlant documentaires et fictions. Voici les quatre films qui nous ont le plus marqués.


Kris Dewitte pour Memento Distribution

Les Filles du ciel, Bérangère McNeese

Actrice belge talentueuse – on a notamment pu l’admirer dans l’hilarante série Des gens bien – Bérangère McNeese passe derrière la caméra pour la première fois avec un film qui, s’il n’évite pas l’aspect un peu programmatique des premiers longs-métrages coming of age, possède beaucoup de qualités. En contant l’histoire d’une adolescente marginale qui s’échappe de son foyer pour trouver refuge avec trois autres jeunes femmes, la réalisatrice analyse finement les contradictions de ce collectif féminin et les dynamiques à l’œuvre. À la fois source d’épanouissement, levier d’émancipation et lieu de sororité, cette communauté se révèle aussi étouffante et sujette aux élans possessifs. La mise en scène de Bérangère McNeese ne manque pas de personnalité dans les nombreuses scènes de nuit, mais on admire aussi son excellente direction d'actrice. Shirel Nataf (déjà vue dans Ma Frère plus tôt cette année, ou la série Tu préfères), continue de creuser son sillon, Yowa-Angélys Tshikaya confirme après la série Bistronomia qu’il va falloir compter sur elle ces prochaines années et Héloïse Volle est une très belle révélation.


© Christine Tamalet pour Diaphana

À Pied d’œuvre, Valérie Donzelli

Photographe issu d’un milieu bourgeois, Paul décide un jour de tout plaquer pour se consacrer à son deuxième métier, celui d’écrivain. Mais l’inspiration ne venant pas, il lui faut prendre un travail alimentaire. Qu’à cela ne tienne, il sera homme à tout faire, louera un petit studio et coupera dans toutes ses dépenses. Un vœu de pauvreté étrange pour son entourage, que Valérie Donzelli filme moins comme un sacerdoce que comme une réinvention de son lien au travail. Bastien Bouillon excelle dans ce film simple et délicat, qui esquisse l’ubérisation du travail et la cécité des classes supérieures face à ce qui lui renvoie ses privilèges à la tête. Avec une porte de balcon luxueux que l’on ferme, une réflexion stupide au dîner un verre de vin à la main, une charge que l’on rajoute au dernier moment sans payer plus, À Pied d’œuvre raconte sans appuyer le mépris latent, mais aussi ce que le labeur peut apporter à l’âme.


© Cat&Docs - En Buen Sitio Producciones S

Black Water, Natxo Leuza 

Voilà un documentaire aux images si extraordinaires, au sens littéral du terme, qu’il habite encore longtemps ceux qui le regardent après le visionnage. Des berges qui se fractionnent et tombent par pans entiers dans l’eau. Des courants qui arrachent les tôles faiblardes des habitations. Des êtres humains tapis dans l’ombre, comme à demi-vivants. Des camions qui fendent les flots plus qu’ils ne roulent. Des amas de déchets si grands qu’ils se meuvent comme une matière vivante et terrifiante. Black Water filme un pays, le Bangladesh, en train de disparaître sous les eaux. La mer monte et grignote les terres, les rivières débordent, les moussons trempent tout. Pendant qu’une mère de famille décide de quitter son mari, sa fille et leur vie misérable à la campagne pour rejoindre la capitale, une jeune journaliste militante tente d’attirer l’attention des pouvoirs publics et du monde sur cette noyade programmée. Si l’apocalypse avait un visage, ce serait sûrement celui de ce documentaire-là, dont on connaît pourtant bien le propos mais qui parvient à lui rendre toute son urgence.


© Autlook Filmsales, My Teez Productions

Coexistence, My Ass!, Amber Fares

En toute logique dans un festival consacré aux films politiques, le conflit israélo-palestinien a traversé toute la sélection. Coexistence, My Ass! est le long-métrage le plus réussi sur le sujet. On y suit Noam Shuster-Eliassi, jeune juive israélienne d’origine iranienne et publicité ambulante pour la paix entre les peuples. Elle parle arabe aussi bien qu’hébreu, a été élevée dans une ville où tout le monde se côtoie, et croit dur comme fer dans la possibilité de faire coexister Israéliens et Palestiniens. Devenue humoriste, elle aborde sans fard les clichés, les inégalités et la violence de la colonisation… du moins en Amérique. Car de retour au pays, Noam se retrouve à faire des sketchs sur sa pilosité plutôt que sur les check-points. Peut-on être juive et prendre fait et cause pour les Palestiniens, en sachant qu’on ne subira jamais les mêmes conséquences ? Jusqu’où confronter l'ambiguïté des libéraux israéliens qui réclament la démocratie pour eux-mêmes mais la dénient à des voisins qu’ils rêvent d’éradiquer ? Coexistence, My Ass! explore le pouvoir et les limites de l’humour, mais aussi, en creux puis plus frontalement, le basculement mortifère de la société israélienne, encore accéléré par le 7-Octobre. L’attaque terroriste du Hamas, puis les représailles sanglantes de Benyamin Netanyahu qui se prolongent en geste génocidaire à Gaza, n'interviennent que tard dans le documentaire, ce qui peut paraître déséquilibré. La justification est apportée par Noam elle-même : pour s’exprimer intelligemment, il faut prendre le temps de pleurer ses morts et de construire une pensée cohérente. Et surtout, ne jamais mettre l’histoire longue sous le tapis. D’abord hilarant, ce film s’achève en posant la lancinante question d’un espoir de paix face à tant de radicalisation.


MARGAUX BARALON

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