"HURLEVENT" – Emerald Fennell
© Warner Bros.
Fifty shades of Heathcliff
Indigeste, l’adaptation érotique proposée par la réalisatrice de Saltburn et Promising Young Woman est surtout une réécriture terriblement creuse du roman d’Emily Brontë.
C’est d’abord sur un écran noir que tout se dit. Une respiration saccadée par-dessus des grincements de bois laisse supposer qu’un acte sexuel est en train d’avoir lieu. Apparaît alors l’image, trop heureuse de nous avoir dupé·es : il ne s’agit pas d’un râle de plaisir, mais d’une agonie, celle d’un pendu en place publique. Une foule en guenilles jubile d’assister à cette exécution, particulièrement à la vue du sexe en érection du condamné. Lorsque celui-ci rend son dernier souffle, la foule en liesse célèbre cette mort par une orgie chaotique, au milieu de laquelle un enfant, le futur Heathcliff, se fraie un chemin.
Sexe, violence et sado-masochisme
Le ton est donné, même s’il n’est pas surprenant. Emerald Fennell, dont la carrière de réalisatrice a commencé à grand bruit avec le détonnant Promising Young Woman (2020) et s’est confirmée avec le très clivant Saltburn (2023), a fait de la provocation graphique sa marque de fabrique. Un goût pour des images choc, mélangeant sexualité dérangeante et violence, à la symbolique surchargée mais à l’image toujours lisse. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elle ouvre son adaptation des Hauts de Hurlevent avec une scène sortie de son imagination, invoquant grossièrement Eros et Thanatos, la pulsion sexuelle et la pulsion de mort comme deux faces d’une même pièce.
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Le ton est donné, aussi, sur le biais d’adaptation que choisit la réalisatrice. Les Hauts de Hurlevent, seul roman d’Emily Brontë, a déjà eu son lot d’adaptations – la grande majorité choisissant de retranscrire uniquement la première moitié du livre, celle de l’histoire d’amour contrariée de Cathy et Heathcliff, délaissant le récit de la vengeance cruelle de Heathcliff sur leur descendance. Emerald Fennell ne déroge pas à cette règle, et choisit de son côté l’angle sexuel, hautement anachronique et personnel, pour son « Hurlevent » – précautionneusement titré entre guillemets. Une manière d’anticiper les critiques, en martelant que cette version du roman culte est directement tirée de son expérience de lectrice adolescente.
La violence comme fantasme
Problème : cette justification d’une adaptation libre ne parvient pas à camoufler le résultat franchement indigeste qu’est « Hurlevent ». Présentée comme une relecture du roman aux accents de BDSM soft, appuyée par une bande-annonce pop et une tagline « Lâchez prise » qui semblent davantage inspirés de Fifty Shades of Grey que d’Emily Brontë, l’adaptation d’Emerald Fennell choisit de tordre l’étude de l’autrice sur la violence dans son ensemble (violence de classe, raciale, sexuelle, transgénérationnelle) pour en faire un fantasme sexuel, vidant le livre de toute sa substance. On pense à Heathcliff, whitewashé (exit la discrimination raciale subie par le personnage, gitan à la peau foncée, « aussi noir que le diable » selon son père adoptif), dont la condition de domestique servira essentiellement à filmer les muscles saillants de Jacob Elordi chargeant des mottes de foin ou coupant du bois. On pense, surtout, à Isabelle Linton, sœur du mari de Cathy, et surtout pion dans la terrible vengeance de Heathcliff, dont le calvaire est ici mué en jeu érotique sadomasochiste consenti.
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Bazar visuel
À cette coquille vide s'ajoute une surcharge visuelle chaotique, que le matraquage publicitaire du film n’aide pas à digérer. Entre imagerie surréaliste et baroque à la Pauvres créatures de Lanthimos, références à l’âge d’or hollywoodien et irruptions pop, « Hurlevent » tient davantage du catalogue de mode que de la cohérence visuelle. Si l’anachronisme formaliste inspiré de Marie-Antoinette a le vent en poupe pour appuyer la contemporanéité d’un récit d’époque, il est ici terriblement creux, et se contente d’enchaîner robes couture et décors surtravaillés dans un étalage d’argent digne d’un clip prestige… Ou d’une publicité — la boucle est bouclée.
On aurait pu attendre de la réalisatrice de Promising Young Woman, qui avait le mérite d’aborder le continuum des violences sexuelles et la culture du viol dans son ensemble, qu’elle s’intéresse à la cruauté des personnages des Hauts de Hurlevent sans l’excuser continuellement. On aurait aussi pu attendre de la réalisatrice de Saltburn et de sa trame « eat the rich » qu’elle s’attaque frontalement à la question de la revanche sociale, à travers les personnages de Heathcliff ou de Nelly, la domestique. Mais « Hurlevent » se réduit à une romance fade et paresseuse sous ses airs transgressifs et érotiques, sous son martèlement visuel et sonore, que même le plus lourd des matraquages publicitaires ne pourra sauver.
MARIANA AGIER
“Hurlevent”
Réalisé par Emerald Fennell
Avec Jacob Elordi, Margot Robbie, Hong Chau
Vision moderne de la passion absolue unissant Heathcliff et Catherine, une romance légendaire qui défie le temps et la raison.
En salles le 11 février 2026